Commission Charbonneau: l'entrepreneur Mergl s'est fait dire par Milioto de ne pas venir à Montréal

Un autre entrepreneur en construction, Mike Mergl, de Construction Mergad, est venu dire à la Commission Charbonneau, mardi, qu'il s'était fait dire par l'entrepreneur Nicolo Milioto de rester à Laval et de ne pas venir travailler à Montréal.

Et vers 1996-97, lorsqu'il travaillait à Rivière-des-Prairies, les tuyaux de béton que son entreprise installait avaient été cassés. Il avait affecté des gardiens à son chantier, 24 heures sur 24 durant les week-ends.

Il a raconté qu'il avait compris le message et s'était ensuite tenu loin de Montréal.

D'ailleurs, les tableaux déposés par la commission démontrent que de 2003 à 2009, son entreprise n'a même plus soumissionné à Montréal.

Et pendant plusieurs années, M. Mergl avait déposé des soumissions, en sachant sciemment qu'il ne pourrait décrocher les contrats — par exemple en ne disposant d'aucun cautionnement, ce qui le disqualifiait d'emblée — mais seulement «pour connaître les prix», a-t-il affirmé.

L'entrepreneur a raconté qu'en 2006 ou 2007, il était allé voir Nicolo Milioto, de Mivela Construction — surnommé Monsieur trottoir par d'autres témoins devant la commission — pour savoir s'il pouvait entrer dans le marché montréalais. Il s'était fait répondre de rester à Laval, que les entrepreneurs de Laval ne devaient pas venir à Montréal.

La juge France Charbonneau lui a demandé pourquoi c'est M. Milioto, un autre entrepreneur, qu'il était allé voir pour savoir s'il pouvait obtenir des contrats à Montréal. Et c'est du bout des lèvres que l'entrepreneur a répondu que M. Milioto était «puissant», qu'il avait «beaucoup d'autorité», qu'il n'en avait pas peur mais ne voulait pas le confronter et qu'il savait qu'il devait prendre au sérieux ce qu'il disait.

L'entrepreneur de 72 ans a noté que dès les années 1990, ses affaires avaient commencé «à boiter», parce que son entreprise ne pouvait faire des affaires où il le souhaitait, à cause des territoires protégés. «Vers 1992-93, c'est devenu des territoires. On ne pouvait plus aller à Montréal, sur la Rive Nord. À Laval, on était bien limité aussi», s'est plaint M. Mergl.

Il a confirmé ce que d'autres témoins avant lui ont dit, à savoir qu'à Laval, c'était Claude DeGuise, directeur du service de l'ingénierie, qui décidait quelle entreprise allait obtenir quel contrat. «Il me disait "si tel projet t'intéresse, tu soumissionneras dessus"», a raconté M. Mergl. S'il n'était pas intéressé, il perdait son tour.

Il se plaignait d'ailleurs des choix de M. DeGuise. «Les beaux projets, c'était pas nous autres qui les avaient.»

Le témoin a affirmé que M. DeGuise allait même jusqu'à lui dire si la ristourne qu'il devrait verser pour le parti PRO des Lavallois atteindrait 2 % ou serait limitée à 1 %, voire à rien — quand l'entreprise finissait par ne dégager aucun profit.

Le procureur de la commission, Me Cainnech Lussiaà-Berdou, a déposé en preuve les notes de M. Mergl, où il a parfois calculé à la main les ristournes de 2 % de la valeur de ses contrats à remettre.

Dans d'autres cas, son carnet révèle le nom des autres entreprises qui participaient avec lui au système de collusion à Laval, avec le montant suggéré des soumissions. Sur ses notes écrites à la main, on voit qu'il cochait les noms lorsqu'il avait appelé les entreprises concurrentes.

M. Mergl a nié avoir eu quelque relation que ce soit avec l'ex-maire Gilles Vaillancourt. «Il n'y a pas de lien du tout, aucun lien.»

Il a toutefois admis avoir versé des contributions financières tant au PRO des Lavallois qu'au Parti libéral du Québec et au Parti québécois.

Angelopoulos horrifié


Plus tôt, Basile Angelopoulos, vice-président du comité exécutif de Laval, a affirmé devant la Commission Charbonneau qu'il ignorait qu'il y sévissait un système de collusion et de ristournes. Il s'est dit scandalisé et horrifié par ce qu'il a appris depuis le début des audiences.

«J'apprends tout ce qui ressort suite aux travaux de cette commission et des enquêtes et tout le travail fait par les forces policières depuis plusieurs années. J'apprends ça et je suis non seulement scandalisé, comme la grande majorité des gens qui suivent ça, mais dans mon cas à moi, je suis également horrifié, parce que tout cela se passait, avait lieu à côté de moi, très près de moi, sans que j'aie eu ni connaissance ni soupçon», s'est-il exclamé.

M. Angelopoulos, qui a momentanément pris les responsabilités du maire de Laval Gilles Vaillancourt, après la démission de ce dernier, a aussi assuré qu'il ignorait ce que faisait l'ex-maire, selon ce qu'ont raconté plusieurs témoins devant la commission Charbonneau.

«Je ne savais pas ce qu'il faisait. Comme la plupart des gens, j'ai appris et je continue d'apprendre sur ce qu'il faisait et sur ce que les gens impliqués dans ce système-là faisaient», a ajouté M. Angelopoulos. Au contraire, a-t-il précisé, il a vu le maire poser plusieurs questions et s'assurer du fait qu'il y avait plusieurs soumissionnaires pour un appel d'offres.

Vaillancourt «en menait large»


M. Angelopoulos a par ailleurs confirmé que l'ex-maire Vaillancourt l'a appelé, quelques jours après sa démission, pour lui dire de se dépêcher pour combler le poste de maire. Il corrobore ainsi le témoignage de Me Jean Bertrand, ex-représentant officiel du Parti du ralliement officiel (PRO) des Lavallois.

M. Angelopoulos a décrit M. Vaillancourt comme un homme «qui en menait large» à Laval, qui «était hands-on», contrôlant, et qui déléguait peu ses tâches. C'est pourquoi il n'a pas été surpris que même après sa démission, il l'ait appelé pour lui donner des conseils de gestion.

Il a aussi informé la commission du fait que M. Vaillancourt a «fait une visite non annoncée» à son bureau d'avocat, «il y a un mois, un mois et demi» pour censément prendre des nouvelles de ses anciens collègues.

Il a soutenu que durant l'entretien de 15 à 20 minutes, il n'a alors pas été question des audiences de la Commission Charbonneau avec l'ex-maire maintenant accusé au criminel, ni des enquêtes en cours. «C'était plus: "Comment vont les choses"», a-t-il relaté.

Après M. Angelopoulos, une autre conseillère municipale de Laval, Jocelyne Guertin, est venue à son tour admettre avoir été remboursée en argent comptant par Me Jean Bertrand pour les dons qu'elle a faits à son parti politique, le PRO des Lavallois.

Elle a dit avoir accepté, malgré son malaise. «Je me suis sentie obligée de le faire. Je reconnais que j'ai commis un grave impair de l'avoir fait, surtout que ça ne fait pas partie de mes valeurs. Mais pourquoi ne pas avoir directement dit: "D'où ça vient cet argent-là?" Le contexte, la façon dont ça se faisait ne permettait quasiment pas de questionnement», a-t-elle commenté.

La demande qui lui était faite d'obtenir des prête-noms pour faire des chèques au PRO contre remboursement en argent comptant provenait de l'agent officiel, a-t-elle justifié. Il était avocat et il devait savoir qu'il avait «la latitude» pour demander ce qu'il demandait. Mais «il n'a jamais dit que ce qu'il nous demandait, c'était illégal», a martelé la conseillère municipale.

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