Point chaud - Plaidoyer pour la création d’une «UPAC de civils»

Rémy Trudel s’interroge sur ce qui a pu lui échapper au sujet de la gestion de la Ville de Laval lorsqu’il était ministre des Affaires municipales.
Photo: - Le Devoir Rémy Trudel s’interroge sur ce qui a pu lui échapper au sujet de la gestion de la Ville de Laval lorsqu’il était ministre des Affaires municipales.

La commission Charbonneau a exposé suffisamment d’abus et de dérives dans le monde municipal pour que Québec passe à l’action dès maintenant, estime l’ex-ministre des Affaires municipales de 1996 à 1998, Rémy Trudel. Il suggère la création « d’une UPAC de civils », formée de fonctionnaires qui éplucheraient les dépenses et les politiques de gestion contractuelles des villes, en exigeant les redressements lorsque cela serait nécessaire.

À son avis, les 1135 municipalités du Québec n’ont pas besoin de plus de pouvoirs, mais de plus de surveillance. Le ministère des Affaires municipales manque de ressources humaines et financières pour surveiller les dépenses des villes, mais il doit le faire. « Il faut une bien meilleure coordination. Ce n’est pas un mot vide, la reddition des comptes », dit-il.


Ses propos feront grincer les dents des élus municipaux, qui réclament plus de pouvoirs et d’autonomie pour assumer leurs responsabilités sans cesse croissantes, mais il insiste.


« La commission Charbonneau ne pourra pas arriver à une autre conclusion. Il nous faut d’urgence une escouade spécialisée pour l’analyse, le suivi des dépenses dans les municipalités. »


En ce qui concerne la situation à la Ville de Laval, Rémy Trudel a eu le temps de tomber et de retomber en bas de sa chaise entre l’arrestation du présumé chef de gang Gilles Vaillancourt par l’UPAC et le témoignage du fonctionnaire corrompu Jean Roberge à la commission Charbonneau. L’ancien ministre n’aurait jamais cru M. Vaillancourt capable de diriger un cartel, voire un gang criminel qui aurait évolué sous son nez.


Il se souvient bien du politicien malin qui occupait aussi le prestigieux poste de président de l’Union des municipalités du Québec (UMQ), de 1995 à 1997. Chaque fois que M. Vaillancourt exigeait une rencontre avec lui pour traiter des priorités de l’UMQ, il finissait toujours l’entretien par « une petite demande » pour sa Ville, son île : Laval. « C’était un homme charmeur pour sa ville », se rappelle M. Trudel, qui est aujourd’hui professeur invité à l’École nationale d’administration publique.


« Est-ce qu’il peut avoir berné tout ce monde pendant tout ce temps ? Je suis renversé. J’ai de la misère à y croire », enchaîne-t-il.


Les révélations du directeur général adjoint, Jean Roberge, le laissent pantois. M. Roberge a participé au cartel des ingénieurs, de 2002 à 2007, au sein d’Équation groupe-conseil. De 2008 à 2009, il a coordonné le partage des contrats de génie à la Ville, avec l’approbation de M. Vaillancourt. Il a aussi facilité le travail d’un deuxième cartel, formé d’entrepreneurs, en transmettant des listes confidentielles de soumissionnaires à Roger Desbois.


L’ex-ministre péquiste retient des enquêtes successives de l’UPAC et de la commission Charbonneau que la collusion étanche et constante parmi les entrepreneurs et les firmes de génie-conseil est à la source de ce mal qu’il n’a pas vu.


« Le Québec est une société tissée serrée, tellement serrée qu’on peut facilement s’entendre pour contourner les règles », explique-t-il.


Le rapport Martin


De nombreuses questions restent en suspens à la suite de l’arrestation de Gilles Vaillancourt et de ses trente-six présumés complices.


Le parfum malodorant de la collusion et de la corruption flotte au-dessus de Laval depuis des lustres.


En 1995, un vérificateur spécial mandaté par Québec, Jacques Martin, publiait un rapport dévastateur sur la gestion de Gilles Vaillancourt. La Ville s’était mise en situation « d’apparence de favoritisme » à au moins trois reprises dans l’octroi des contrats.


Le Vérificateur interne de la Ville était muselé et incapable de remettre en question les décisions de l’administration Vaillancourt, qui accordait ses contrats de gré à gré, sans appels d’offres. Les dépassements de coûts dans les contrats de services professionnels étaient monnaie courante. Il y avait à tout le moins une apparence de collusion.


M. Trudel a été nommé ministre des Affaires municipales un mois après la publication du rapport. C’est à lui que revenait la tâche d’en assurer le suivi. « Ce rapport se résumait à une phrase : on n’a rien trouvé, mais il flotte au-dessus de Laval un nuage de suspicion », résume-t-il.


Sur les conseils du sous-ministre, M. Trudel a renoncé à transmettre le rapport à la Sûreté du Québec (SQ) aux fins d’une enquête. « Des soupçons, on ne pouvait pas envoyer ça à la SQ », dit-il.


Le Bureau de la concurrence, de compétence fédérale, était mieux placé pour enquêter sur Laval, a cru le ministre des Affaires municipales.


M. Trudel a cependant talonné le maire Vaillancourt pendant 18 mois, en retenant des subventions tant et aussi longtemps qu’il ne procéderait pas à des appels d’offres publics. M. Vaillancourt s’est plié à ses demandes, en lui précisant qu’il n’y avait rien d’illégal dans sa gestion, se souvient-il.


Si c’était à refaire, M. Trudel agirait de la même manière, bien qu’il ne puisse pas s’empêcher de se questionner. «Est-ce qu’il y a quelque chose que j’ai manqué ?, s’interroge-t-il. Ce n’est pas suffisant de dire “j’ai fait au meilleur de ma connaissance”.»


Pour sa défense, M. Trudel rappelle que les cas de corruption et de collusion n’apparaissaient pas sur le radar politique à cette époque. « On n’entendait jamais parler de ça », dit-il.

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