Comme Ottawa, Québec censure ses chercheurs

Le ministre de l’Enseignement supérieur, Recherche, Science et Technologie, Pierre Duchesne, ne s’inquiète pas outre mesure des constats de la commission, relevant davantage les dérives idéologiques du fédéral que les travers du gouvernement du Québec.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le ministre de l’Enseignement supérieur, Recherche, Science et Technologie, Pierre Duchesne, ne s’inquiète pas outre mesure des constats de la commission, relevant davantage les dérives idéologiques du fédéral que les travers du gouvernement du Québec.

Québec — Ingérence dans les recherches, conclusions biaisées et censure dans les communications avec les médias. Si la situation des chercheurs québécois n’est pas aussi contraignante que celle qui prévaut pour les chercheurs fédéraux, elle s’en approche dangereusement, révèle la Commission de l’éthique de la science et de la technologie.

« La censure est omniprésente aux paliers fédéral et provincial », constate la commissaire à l’éthique Nicole Beaudry dans son rapport sur la situation de la recherche gouvernementale au Québec. Cette étude, commandée par Québec, visait à faire la lumière sur les pratiques fédérales et provinciales afin de mieux connaître l’état de la situation et ainsi éviter d’éventuelles dérives. Les résultats ne sont guère rassurants pour les chercheurs québécois.


« Nous avons relevé au sein de la recherche gouvernementale certains cas de pratiques que l’on peut qualifier de discutables », écrit Mme Beaudry, qui s’est entretenue avec une douzaine de chercheurs au cours des deux derniers mois.


Ainsi, elle constate que « des instances supérieures » vont parfois jusqu’à « s’ingérer dans la conduite des recherches et en orienter les conclusions dans leur intérêt ».


À ce sujet, elle rapporte un cas où « un rapport produit par un chercheur a été remplacé par un second document dont le contenu convenait mieux aux dirigeants de cet organisme [gouvernemental] ».


L’ingérence dans le déroulement des recherches est « difficilement défendable », estime la commission.


« Si le gouvernement peut donner la priorité à d’autres impératifs que les données scientifiques lors de ses prises de décision, nous ne croyons pas qu’il puisse encourager la création de rapports biaisés, dont l’utilisation par des tiers pourrait avoir des conséquences désastreuses. […] L’occultation peut être justifiée dans certains cas, mais pas l’ingérence. »

 

Communications avec les médias


La commissaire à l’éthique s’est également penchée sur les communications des chercheurs avec les médias. Elle rapporte les propos de chercheurs qui estiment que « les communications avec les médias ne sont pas plus souples qu’au fédéral » et que « la norme dans la fonction publique est de ne pas parler aux médias ».


Un autre chercheur témoigne qu’il « n’éprouve aucun problème à parler de ses recherches avec les médias, tant qu’il n’en aborde pas les résultats ».


Bien que les refus soient rares, une approbation du supérieur hiérarchique est généralement nécessaire pour parler aux médias. « Parfois, les autorisations pour les entrevues doivent être obtenues auprès du bureau du sous-ministre concerné - une approche semblable à celle observée au gouvernement fédéral. »


Ce ne sont pourtant pas tous les répondants qui sont favorables à une communication libre avec les médias, constate la commission. « Les répondants moins favorables […] avancent que le milieu gouvernemental impose naturellement des contraintes et que le chercheur ne voudra pas parler au public par crainte de perdre son emploi. »


La commissaire apporte donc des nuances. « Les communications entre chercheurs gouvernementaux et médias sont encadrées et les chercheurs sont loin d’avoir une liberté totale en la matière. Toutefois, la situation est loin d’être aussi contraignante qu’au niveau fédéral. De plus, certaines restrictions en matière de communication sont justifiables. »


Elle note par ailleurs qu’il y a « plusieurs niveaux de censure » et que celle-ci peut être « acceptable en dessous d’un certain niveau », ce qui semble être le cas au Québec.


« Si, actuellement, il n’y a au Québec aucune censure exagérée en matière de recherche gouvernementale, il existe déjà des pratiques qui pourraient servir à museler les chercheurs. »

 

Vers un code d’éthique pour la recherche


Comme demandé par Québec, la commission propose des solutions pour éviter de sombrer dans l’obscurantisme. Elle recommande au gouvernement de créer une banque centrale pour que tous les rapports générés par des chercheurs puissent être rendus publics, même si le gouvernement décide de les mettre à l’écart pour des raisons politiques.


Elle demande également l’équivalent d’un ombudsman, ce qui permettrait aux chercheurs gouvernementaux d’avoir des recours en cas d’ingérence. Elle estime par ailleurs que le gouvernement du Québec devrait se doter d’un code de conduite sur la recherche.


Le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie, Pierre Duchesne, ne s’inquiète pas outre mesure des constats de la commission, relevant davantage les dérives idéologiques du fédéral que les travers du gouvernement du Québec.


« Je comprenais qu’il y avait beaucoup de tensions entre la communauté scientifique et Ottawa, le rapport le confirme. Par ailleurs, ils nous disent, en ce qui concerne la situation avec les chercheurs [qui travaillent] avec l’État québécois, que la situation se passe plutôt bien. »


Le ministre Duchesne, qui a commandé le rapport en février dernier, reconnaît que « les défis sont toujours là » et qu’il « faut poser des gestes » pour éviter de se retrouver dans un « climat de coercition » comme à Ottawa.


Il se dit ouvert à l’idée du code de conduite sur la recherche, qui pourrait bien être intégré dans la nouvelle Politique nationale de la recherche et de l’innovation, qui devrait être rendue publique dans les prochains mois.


« Il y a peut-être avantage à clarifier les façons dont on peut définir la liberté d’un chercheur parce que, lorsqu’il fait un travail pour un gouvernement ou un ministère, oui, il y a la liberté de la recherche, mais le chercheur est quand même lié à une forme de loyauté, d’engagement, ou à un devoir de réserve, pourrions-nous dire. Alors, la commissaire nous fait certaines suggestions pour essayer de rendre ça encore plus clair et permettre aux chercheurs de travailler avec plus d’efficacité. »

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23 commentaires
  • J-F Garneau - Abonné 18 mai 2013 03 h 38

    Gouvernance souverainiste

    Le ministre affirme :
    « Je comprenais qu’il y avait beaucoup de tensions entre la communauté scientifique et Ottawa, le rapport le confirme. Par ailleurs, ils nous disent, en ce qui concerne la situation avec les chercheurs [qui travaillent] avec l’État québécois, que la situation se passe plutôt bien. »
    Et bien voilà, CQFD!
    En fait on aura bien compris qu'au fond, la commande de Québec ne visait pas de "faire la lumière sur les pratiques fédérales et provinciales", comme cela avait été annoncé, mais plutôt de mettre ne lumière les pratiques fédérales. Encore l'histoire de la paille et la poutre. Dommage.

    • Louka Paradis - Inscrit 18 mai 2013 08 h 39

      Oh la ! la! Quelle curieuse conclusion... Quand on utilise le CQFD, il s'agit d'un raisonnement clair avec des liens logiques de la prémisse à la conclusion. Ici, il s'agit plutôt d'un interprétation, voire d'un procès d'intention sans aucun fondement : «on aura bien compris que...» : rien ne démontre que Québec avait la visée que l'auteur lui impute.
      Louka Paradis, Gatineau

    • J-F Garneau - Abonné 18 mai 2013 12 h 48

      Relisez l'article ci-haut une deuxième fois.

      La citation: "Pierre Duchesne, ne s’inquiète pas outre mesure des constats de la commission, relevant davantage les dérives idéologiques du fédéral que les travers du gouvernement du Québec."

      Eh, oui, "relevant davantage les dérives du fédéral"...

      Parce que quand c'est "Nous", c'est moins pire.

      Et que le but du rapport est seulement de mettre en lumière les torts du fédéral, pas d'améliorer la situation du Québec.

      Allez lire la lettre de demande du ministre, (elle fait partie du rapport) la conclusion qu'il tire en ces pages était déjà écrite d'avance dans sa demande à la Commission de l'éthique.

      Le ministre manque une belle opportunité. Si il pense qu'il faut "poser des gestes", pourquoi ne pas mettre ne place de façon concrète les recommandations du rapport? Et au fait, s'il ne le fais pas, mais pourquoi a-t-il dépensé notre argent pour étudier cette question?
      Ah oui, c'était pour montrer les pratiques fédérales. Ce que nous savions déjà. Le ministre nous a emprunté notre montre pour nous donner l'heure. Utile.

    • Louka Paradis - Inscrit 18 mai 2013 13 h 03

      Je sais très bien lire et décoder un raisonnement. C'est exact que les dérives du fédéral ont été décriées dans tous les journaux depuis de nombreux mois. Le fait que le ministre Duchesne le souligne ne constitue pas une preuve pour conclure que «le but du rapport est seulement de mettre en lumière les torts du fédéral» : C'est ce point du commentaire qui relève plus de l'interprétation personnelle et de l'opinion que de la démonstration logique.
      Louka Paradis, Gatineau

  • Pierre Vincent - Inscrit 18 mai 2013 03 h 49

    Il n'y a pas de quoi fouetter un chat, sauf que...

    Le gouvernement fédéral censure depuis plusieurs années les chercheurs qui ne partagent pas son idéologie créationniste, pour ne pas dire crétiniste, et il ne peut y avoir de parallèle entre la situation à Québec et à Ottawa. Le fait de nier la réalité des changements climatiques, par exemple, a ramené le Canada au XIXe siècle sur la scène internationale, tandis que le Québec prenait les devants dans ce dossier, mais avec encore peu de résultats, il faut bien l'avouer.

    Le véritable danger qui menace la recherche et l'objectivité scientifique est le suivant : Les décideurs politiques sont généralement peu compétents en matière scientifique et ne peuvent donc trancher objectivement lorsque la situation le demande. Il faudrait donc plus de scientifiques qui se lancent en politique ou plus de scientifiques parmi les proches conseillers des décideurs politiques et des élus en général...

    • Yvan Dutil - Inscrit 18 mai 2013 12 h 15

      Pour avez gouter au processus politique, pour un scientifique c'est une mer de souffrance. Les partis politiques sont gangrèné par des étudiants qui ont étudié en science politiques ou dans d'autres domaines.

      Ils sont totalement déconnectés de la réalité scientifique. La moindre évidence scientifique qui vient contredire leur vision du monde devient un champ de bataille idéologique.

      Un exemple parmi d'autres: la question des réformes démocratiques. Il y a tout un champs de recherche, l'économie politique, qui étudie la question des modes de scrutin, des effets sociologiques des types de gouvernements. Or, entre les découvertes et les observations accumulées au cours du temps et la vision poétique du XVIIe et XIXe siècle, c'est toujours la dernière qui gagne.

      Et, ce n'est qu'un exemple parmi de nombreux autres. Ce n'est donc pas étonnant qu'il y a si peu de scientifiques qui font de la politique.

  • Louis Cloutier - Inscrit 18 mai 2013 03 h 58

    ENCORE LES MÉDIAS

    Ce n'est que normal que les chercheurs ne s'adressent pas d'abord aux médias pour toutes sortes de questions. Ils ont leur voie de "communication": les rapports et les articles scientifiques.
    Les représentants de médias ne sont pas tous de qualités égales et lors des entrevues, souventes fois, ils retiennent ce qu'ils veulent bien retenir...Combien de chercheurs pourraient témoigner de l'incompréhension de leur interlocuteur lors d'une entrevue. Les problèmes scientifiques sont souvent plein de nuances...

    • Louka Paradis - Inscrit 18 mai 2013 13 h 08

      En effet, j'ai travaillé dans plusieurs ministères et il y a toujours de personnes désignées pour parler aux médias, car le moindre mot de travers est monté en épingle pour créer des «scoops» et faire mousser la nouvelle... Et pourquoi le titre de cet article est-il si alarmiste ? Ce rapport a été commandé par Québec pour voir l'état des lieux. Le titre suggère que le gouvernement du Québec musèle ses chercheurs comme le fait le gouvernement Harper qui est décrié depuis plusieurs années. Or, en lisant la suite, on se remd compte qu'il n'y a pas de comparaison possible. Cela dit, le reste de l'article expose la situation de manière plus objective. La réaction du ministre Duchesne est posée, ouverte et prometteuse : attendons sereinement la nouvelle Politique nationale de la recherche et de l'innovation sans préjugé défavorable et sans constamment alimenter un climat de suspicion, ce qui est tout aussi nocif que les travers appréhendés.
      Louka Paradis, Gatineau

  • Serge Grenier - Inscrit 18 mai 2013 05 h 28

    Pas sortis du Moyen Âge

    En ce qui me concerne, tant et aussi longtemps qu'il y a des petits rois qui dictent leur quatre volontés et des sujets qui leur obéissent, on est encore au Moyen Âge, en situation de monarchie.

    La démocratie, l'idée de la gouvernance pour et par la population, est un objectif que l'on vise, mais il est encore loin d'être atteint.

    On met beaucoup l'attention sur les chercheurs muselés, mais qui parle des personnes qui les oblige au secret ? Qui sont ces personnes ? D'où tirent-elles l'autorité pour agir de la sorte ? Pour qui se prennent-elles ces personnes qui prétendent savoir mieux que les autres ce que les autres peuvent ou ne peuvent pas savoir ? Ont-elle la science infuse ?

    Non, je pense qu'il s'agit de personnes qui n'ont justement rien compris des dernières découvertes scientifique depuis Einstein et qui continuent de vivre dans l'ancien paradigme, celui où le pouvoir c'était de savoir ce que les autres ne savent pas (l'obscurantisme du Moyen Âge). Le nouveau paradigme est Open Source. Dans ce paradigme, la force c'est le partage, plus une information est largement partagée, plus elle est utile (l'harmonie du Nouvel Âge).

    Chaque personne est l'ultime responsable de sa propre éducation.

  • Steve Chabot - Inscrit 18 mai 2013 06 h 21

    Société libre

    C'est complètement inacceptable comme attitude autant du gouvernement fédéral que du gouvernement provincial ..

    Orienté des recherches ou en interdire la publication est contre la morale et l'éthique d'une société juste et ouverte .

    Je rappelle que l'obscurantisme politique est tout aussi néfaste que l'obscurantisme religieux .

    Plus le temps passe plus j'ai dédain de la classe politique et de ses sbires . Avant j'éprouvais de l'incompréhension, mais maintenant j'éprouve de la méfiance .