Développement durable et design urbain - La réussite passe par le soutien de la collectivité

Caroline Rodgers Collaboration spéciale
La Tohu est située dans le quartier Saint-Michel, à Montréal.
Photo: Ville de Montréal La Tohu est située dans le quartier Saint-Michel, à Montréal.

Ce texte fait partie du cahier spécial Arts et villes

Pour s’inscrire dans le développement durable de la ville, un projet doit avant tout être pertinent et répondre aux ambitions de son milieu, croit l’architecte Philippe Lupien.

Philippe Lupien est architecte associé de la firme Lupien + Matteau et professeur en design de l’environnement à l’École de design de l’UQAM. Il est aussi l’animateur de l’émission Visite libre. Tout récemment, il remportait le Prix de la présidence pour les médias en architecture de l’Institut royal d’architecture du Canada.


Dans le cadre du 26e colloque annuel de Les Arts et la Ville, il participe à une table ronde autour de la question Le design urbain s’inscrit-il dans le développement durable des municipalités ?, avec Jean Haëntjens, urbaniste et économiste, et Jean-Yves Vigneau, sculpteur.


« Quand on construit, il faut se poser des questions, dit Philippe Lupien. Il faut savoir clairement pourquoi on le fait, pour qui on le fait et comment on le fait. Il faut s’interroger sur les aspects humains et environnementaux du projet pour qu’il ait de la pertinence à long terme. Même si le Stade olympique était fait de compost compacté, il ne serait pas plus utile qu’il ne l’est en ce moment ! Et après s’être interrogé sur la pertinence, il faut penser aux outils que l’on se donne pour avoir le moins d’impacts négatifs et le plus d’impacts positifs possibles pour les générations futures, car il ne s’agit pas seulement de concevoir un projet en fonction d’une certification environnementale pour dire qu’on fait du développement durable. »


La Tohu


À titre d’exemple, il parle de la Tohu, la Cité des arts du cirque, dont il a été le concepteur en 2004. « Le développement durable était une valeur importante pour la Tohu. Nous l’avons pris dans son sens très large, soit celui d’un développement culturel durable. Nous nous sommes intéressés de près aux utilisateurs des lieux et à leurs ambitions profondes. On dit souvent que l’architecture suit les besoins. À mon avis, le développement durable passe plutôt par l’identification des ambitions d’une société, d’une collectivité. Il faut travailler autour d’ambitions communes, et non à partir d’une liste de besoins. Quand on met un projet en place, il faut inviter autour de la table l’ensemble des intervenants du milieu pour qu’ils énoncent ensemble cette ambition commune. Il faut mobiliser les politiciens, les fonctionnaires, les gens d’affaires et les acteurs des milieux culturel et communautaire, et coordonner toutes ces énergies. Dans l’histoire, les grands succès à tous égards se sont toujours réalisés grâce à une mobilisation générale autour d’ambitions communes. C’est le garant du développement durable. Les architectes et les designers urbains agissent donc aussi comme catalyseurs et révélateurs d’ambitions, et pas seulement comme des instruments du développement. La Tohu a été un beau projet en ce sens. »


Projets porteurs


Aux yeux de l’architecte, le fait que des citoyens porteurs des ambitions du milieu s’impliquent est incontournable. « Il est nécessaire de mobiliser des citoyens de toutes provenances autour d’un projet. On entend souvent dire que les citoyens empêchent les projets d’avancer. Mais on ne peut pas imposer un projet à un milieu qui n’est pas prêt à l’absorber. On ne peut pas non plus lui imposer de l’extérieur des concepts qui lui sont étrangers. C’est trop facile, comme architectes, d’arriver avec nos projets, de recevoir tous les honneurs puis de s’en aller. Or les gens qui maintiennent un projet en vie, à long terme, ce sont les citoyens. Il faut donc partir de leurs ambitions particulières. Il faut faire ressortir ces ambitions, en cerner les aspects qualitatifs, quantitatifs, les calibrer et viser au bon endroit. Et si on est chanceux, le projet va rapidement être, en quelque sorte, victime de son succès. C’est le cas par exemple de la Grande Bibliothèque, qui reçoit beaucoup plus de visiteurs que prévu. Elle s’use plus vite que prévu. C’est un grand succès, et cela signifie qu’elle traduisait vraiment les aspirations du milieu. »


Voilà là un autre défi des concepteurs, architectes et designers : assurer la durabilité des projets en cas de crise de croissance. « C’est toute une démarche de s’assurer qu’un projet peut s’agrandir, s’étayer avec les années, se transformer et absorber des modifications. Quand on construit, on ne peut pas contrôler l’avenir. Il faut que les projets soient capables de porter des transformations et qu’ils portent, inscrit dans leur code génétique, une capacité de vivre avec la croissance et le succès, ce qui représente une tâche très délicate. »

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