Union des producteurs agricoles - Une véritable politique agricole suppose la souveraineté alimentaire

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Marcel Groleau est le président de l’Union des producteurs agricoles depuis le 1er décembre 2011. Il occupait auparavant la présidence de la Fédération des producteurs de lait du Québec.
Photo: François Pesant - Le Devoir Marcel Groleau est le président de l’Union des producteurs agricoles depuis le 1er décembre 2011. Il occupait auparavant la présidence de la Fédération des producteurs de lait du Québec.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

De retour du Japon, où il a participé à la troisième assemblée annuelle de l’Organisation mondiale des agriculteurs, le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau, revient sur les grands défis que le monde agricole aura à relever durant les prochaines années, sur les plans aussi bien international que local.


« Au Japon, nous nous sommes dotés de règles de commerce au niveau mondial, explique le président de l’UPA. C’est important que cette organisation existe, que ces textes existent, et c’est intéressant pour nous d’en faire partie, parce que ça nous permet d’avoir plus de poids lorsque nous défendons nos dossiers au niveau local. »

 

Libre-échange


Parmi les dossiers chauds du moment figure l’accord de libre-échange avec l’Union européenne, qui est en négociation depuis plusieurs années déjà et que certains analystes qualifient d’imminent. « Jusque-là, nous ne sommes pas très inquiets, parce que nous avons eu un accord du Canada visant à protéger ses produits sensibles, étant donné que l’Europe elle aussi le souhaite, explique Marcel Groleau. Nous sommes en face de deux entités exportatrices en matière agricole. Deux entités qui n’ont pas de problème de famine. Nous produisons de la viande et des céréales, eux aussi. Nous sommes plus des concurrents sur les marchés émergents. Mais, ce que nous ne comprenons pas, c’est que, dans ces négociations-là, le Canada veuille avoir accès au marché du boeuf européen… alors que nous sommes nous-mêmes excédentaires ! Et, en échange, que va demander l’Europe ? Je n’en sais rien. »


La prudence en effet s’impose : « L’Europe parlait d’avoir un accès supplémentaire au marché des fromages canadiens… Nous, nous nous y opposons fortement, car il y en a déjà beaucoup qui arrivent chez nous. Et, d’un autre côté, les Européens mettent des barrières non tarifaires pour protéger leur marché : pas de boeuf aux hormones, pas d’OGM… Ils imposent également des critères de traçabilité. Et, en fin de compte, où est la logique dans le fait de transporter des produits alimentaires de part et d’autre de l’Atlantique, produits dont on dispose déjà en très grande quantité sur nos marchés respectifs ? Si l’Europe a besoin de notre acier, je veux bien comprendre… Mais il va bien falloir un jour reconnaître que l’agriculture n’est pas un métier comme un autre et que les produits agricoles ne sont pas des produits comme les autres. »

 

Souveraineté alimentaire


Derrière cette démonstration, c’est toute la problématique de la souveraineté alimentaire qui est posée. « Il ne s’agit pas d’autonomie ou d’autosuffisance, précise le président de l’UPA, mais plutôt de s’assurer que les États, Canada ou Québec dans notre cas, préservent leur souveraineté pour élaborer leur politique agricole ou alimentaire. Sauf que, de plus en plus, à travers les négociations multilatérales ou bilatérales menées en vue de la conclusion d’accords de libre-échange, on dit en démarrant que tout est sur la table. Nous, nous estimons que l’alimentation est trop importante pour être un objet de négociation au même titre que les matières premières, l’acier, les automobiles et les téléviseurs. Nous demandons donc aux États de se sensibiliser à leur responsabilité politique et de s’assurer qu’ils gardent assez de liberté pour établir leur propre politique agricole et alimentaire. »


Que les États s’assurent de leur souveraineté alimentaire et, aux niveaux local, provincial, que le gouvernement du Québec garantisse que les terres agricoles restent entre les mains des agriculteurs. Le nombre de terres disponibles pour l’agriculture est limité et de plus en plus restreint par l’extension des villes dans certaines régions de la planète, par la désertification dans d’autres.

 

Protéger le territoire


Parallèlement, les besoins alimentaires augmentent en raison de la croissance démographique et de la demande de plus en plus pressante des classes moyennes des pays émergents pour accéder au même type d’alimentation que dans les pays occidentaux. Une conjonction de fait qui laisse présager une augmentation du prix de la terre agricole dans les prochaines années… Augmentation propre à attirer les investisseurs.


« Ç’a commencé au Brésil, en Amérique du Sud, en Afrique… Les Chinois se sont notamment emparés de beaucoup de terres à travers la planète, note Marcel Groleau. Le phénomène est arrivé maintenant ici, pas toujours de la part d’étrangers, mais aussi de fonds d’investissements qui voient là la possibilité d’obtenir de bons rendements. Bien entendu, les agriculteurs ne peuvent pas s’aligner, d’autant que ce type de transaction invite à la spéculation. Le risque, c’est que nous revenions à une agriculture de locataires, non plus de propriétaires. »


Impossible de fournir des chiffres précis, car les informations sur les personnes achetant des terres ne sont pas obligatoirement répertoriées. Pour se faire une idée de l’ampleur du phénomène, il faudrait étudier tous les registres municipaux. Mais les producteurs rapportent, de plus en plus nombreux, avoir vendu à des non-producteurs agricoles pour des raisons financières essentiellement. « Nous savons donc, par exemple, que, au Témiscamingue, un investisseur ontarien a acheté 2000 acres et que, au Lac-Saint-Jean, un fonds de retraite s’est emparé de 5000 acres avec des options sur 2000 acres supplémentaires. Des informations qui sont assez précises pour nous convaincre que le gouvernement doit agir. »

 

Nouvelle société d’État


Ainsi, l’UPA demande la création de la Société d’aménagement et de développement agricole du Québec (SADAQ), agence gouvernementale qui aurait un droit de préemption sur l’achat d’une terre lorsque l’acheteur ne serait pas un agriculteur. « Dans les endroits où il y a peu de demande, comme dans le Bas-Saint-Laurent, par exemple, la SADAQ pourrait acheter les terres pour réinvestir, drainer, les rendre plus productives et les revendre ensuite à un producteur, explique M. Groleau. Ailleurs, si un fonds d’investissement voulait acheter une terre, la SADAQ pourrait faire jouer son droit de préemption, l’acquérir et la garder en attendant qu’un producteur ait les moyens de l’acheter. Je pense notamment à tous les jeunes de la relève. »


La relève agricole est l’autre grand défi qui attend le monde agricole. Les horaires sont tels, le travail est tel, les investissements sont tels qu’il n’est pas possible de faire ce métier autrement que par passion, courage, abnégation. « Il y a beaucoup d’agriculteurs qui ont un autre emploi à temps partiel pour réussir à faire tourner la ferme, explique Marcel Groleau. Dans ce contexte, ce n’est pas facile d’attirer les jeunes dans nos fermes ou de les amener à créer leur propre exploitation… Même si on sent une envie chez nombre d’entre eux d’opérer un retour à la terre. »



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1 commentaire
  • Denise Beaudoin, Députée De Mirabel - Inscrite 27 avril 2013 09 h 59

    Également en bas de vignette dans la version papier:
    "Un des dossiers qui préoccupent l’UPA est l’accord de libre-échange avec l’Union européenne. «Si l’Europe a besoin de notre acier, je
    veux bien comprendre… Mais il va bien falloir un jour reconnaître que l’agriculture n’est pas un métier comme un autre et que les
    produits agricoles ne sont pas des produits comme les autres», plaide à ce sujet le président de l’UPA, Marcel Groleau.