Lucien Bouchard au Devoir - Un «devoir de mémoire» obligatoire

«Je pense que comme société, il faut avoir le souci de l’Histoire. On est une démocratie, on a des institutions, il faut quand même savoir ce qui s’est passé et savoir où on va», dit Lucien Bouchard.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «Je pense que comme société, il faut avoir le souci de l’Histoire. On est une démocratie, on a des institutions, il faut quand même savoir ce qui s’est passé et savoir où on va», dit Lucien Bouchard.

Quand il a découvert les allégations du livre La bataille de Londres, Lucien Bouchard a vite compris qu’il ne pourrait «laisser passer» l’affaire silencieusement. Impossible de se taire: le dossier du rapatriement soulève encore chez lui une «indignation profonde». «Il y a une limite à être cantonné dans la réserve», dit-il. Ainsi, l’ancien premier ministre remonte-t-il au front constitutionnel, au nom d’un «devoir de mémoire» qu’il juge obligatoire… et bien mal porté au Québec.

«Je n’aurais pas été fier de moi si je n’avais rien dit», a indiqué M. Bouchard vendredi midi, lors d’une rencontre éditoriale de près de deux heures avec Le Devoir. C’est lui qui avait sollicité l’entretien jeudi, quelques heures avant d’accorder une entrevue télévisée à RDI. Deux apparitions en deux jours pour un dossier d’actualité qui n’est pas relié aux mandats qu’il remplit comme avocat et négociateur ? La chose est rare. Mais certainement pas improvisée.


«J’y ai pensé avant d’intervenir, parce que je n’interviens pas souvent, dit-il. Je me tiens en général assez loin des débats, pour toutes sortes de raisons.» Sauf que le débat provoqué par le livre de Frédéric Bastien a réveillé des blessures trop fortes pour le silence. Apprendre que l’ancien juge en chef de la Cour suprême, Bora Laskin, aurait informé les gouvernements canadien et britannique de certains détails des discussions de la Cour au sujet du rapatriement de la Constitution est tout sauf banal, estime Lucien Bouchard. «Nous devrions tous nous sentir interpellés.»


Que certains - tel François Legault - minimisent la portée de l’affaire en dit long sur «l’oubli, sur la façon dont on escamote des choses qui se sont passées récemment et qui sont d’une importance cruciale. Parce que ce n’est pas arrivé hier, ce n’est plus important ? Ça devient minuscule face à des préoccupations immédiates et matérielles ?», demande M. Bouchard.


Une «vieille chicane», le dossier du rapatriement ? Lucien Bouchard reconnaît que l’expression «lève», mais s’en désole. «Ça montre le niveau d’attention politique qui est le nôtre présentement. Si ça, ce n’est pas important, bien, il n’y a plus rien d’important !» Plus tard dans l’entretien, il se demandera «comment ça se fait que les gens ne voient pas qu’il se passe quelque chose de gros ? On n’a jamais vu ça [une enquête interne de la Cour suprême]!»


Avec une fougue que ses 74 ans n’ont pas altérée, l’ancien chef du Bloc québécois et du Parti québécois martèle qu’il est essentiel que la lumière soit faite sur les allégations du livre de Frédéric Bastien. Comme il l’avait fait jeudi soir, il demande aux partis de l’Assemblée nationale de travailler de concert pour forcer Ottawa à dévoiler tous les documents manquant au dossier (l’historien Bastien a obtenu du gouvernement fédéral des copies caviardées de ce qu’il demandait, alors que le gouvernement britannique a pleinement collaboré). Ce serait là un «geste de rassemblement» important de la part des élus québécois, croit Lucien Bouchard.


Il présente sa démarche comme étant «personnelle» et «non partisane», un «appel à la responsabilité collective que nous avons vis-à-vis de nos institutions». Il se défend dans la foulée d’offrir un coup de main au Parti québécois, qui demande au fédéral d’ouvrir ses archives. «Honnêtement, ce n’est pas ce que je cherche à faire. J’ai de bonnes relations avec le Parti québécois, mais ce ne sont pas les meilleures qui soient. Je ne fais pas ça pour aider qui que ce soit.»

 

«C’est énorme»


Sur le fond, Lucien Bouchard ne s’attend pas à ce que la vérité, une fois complètement déballée, change grand-chose à la situation actuelle. Le renvoi de la Cour suprême ne sera pas invalidé, dit-il. On pourrait certes trouver «quelques raisons de plus pour ne pas signer la Constitution», ou encore la preuve que la Cour suprême a bien agi. Mais l’importance est ailleurs : dans le «devoir de mémoire», dans le «respect de l’Histoire».


«Je pense que comme société, il faut avoir le souci de l’Histoire. On est une démocratie, on a des institutions, il faut quand même savoir ce qui s’est passé et savoir où on va», dira-t-il à quelques reprises.


«Dans le débat actuel, on parle du coeur même du déroulement d’un processus qui nous a conduits à une Constitution qui nous régit, et qui va nous régir pour longtemps, poursuit M. Bouchard. Elle a changé nos vies et celles de nos institutions, elle a tronqué les pouvoirs de notre Assemblée nationale, elle a conféré à des non-élus le pouvoir d’annuler les décisions des élus. C’est gros. C’est énorme.»


Mais en plus du contenu, les circonstances comptent, ajoute-t-il dans un même élan. «On n’a jamais accepté au Québec la manière dont ça s’est fait. Le Québec n’a jamais signé, et ça va prendre je ne sais pas quoi pour convaincre le gouvernement de signer [la Constitution] un jour. Elle nous a été imposée, la méthode était cavalière, brutale, impitoyable, même.»


Le jugement est sévère, mais il a aussi été porté par des fédéralistes, note M. Bouchard. Il cite ici quelques mots prononcés par Brian Mulroney dans son célèbre discours de Sept-Îles, durant la campagne électorale de 1984: «ostracisme constitutionnel», «traumatisme collectif», «blessure à guérir pour le Québec».


Dans ce contexte, savoir que des irrégularités ont peut-être été commises par le juge en chef au moment des événements ajoute une couche de sensibilité à un dossier qui n’en manque pas. «Ça actualise la question», dit Lucien Bouchard, qui a salué jeudi et vendredi la décision de la Cour suprême d’examiner la question. «Si c’est jugé sérieux par la Cour suprême, le plus haut tribunal du pays, tout le monde devrait trouver ça sérieux.» Autant les souverainistes que les fédéralistes, autant les Québécois que le reste du Canada.

 

Fatigue?


Mais ce n’est pas nécessairement le cas, et Lucien Bouchard en est conscient. Sans se sentir «seul dans le désert», il a bien remarqué le manque d’intérêt de plusieurs acteurs politiques et médiatiques cette semaine. Sans compter la population, qui, à l’image de ses propres fils, «ne se réveille quand même pas en sueurs chaque matin en pensant à 1982».


N’y voit-il pas une apathie semblable à celle qu’il avait dénoncée lors de l’adoption de la Loi sur la clarté (et lors de son départ de la politique active, en 2001) ? M. Bouchard réfléchit, et parle plutôt d’une «fatigue»… qu’il s’explique mal. «Je n’ai pas toutes les réponses. Il y a bien des choses que je ne comprends pas. Et c’est vrai que le monde a changé : quand on arrive à 74 ans, il faut bien admettre que le monde n’est plus comme il était il y a 25 ans.»


N’empêche : rien ne justifie à son sens que l’on minimise les questions soulevées par le livre de Frédéric Bastien, sous prétexte que ce sont de «vieilles affaires». Ce serait «couper le cordon ombilical» avec un pan fondamental de notre histoire collective, croit Lucien Bouchard. «Il n’y a pas une société au monde qui a de la culture et un sens de l’histoire et qui veuille s’en éloigner et l’ignorer.»

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123 commentaires
  • Pierre Bourassa - Inscrit 13 avril 2013 00 h 11

    « Je n’aurais pas été fier de moi si je n’avais rien dit »

    On dirait que Lucien s'ennuie de nous autres.

    • Claude Lachance - Inscrite 13 avril 2013 14 h 46

      mais non, il cherche un job de boss.

    • Jean-Nicolas Burroughs - Inscrit 13 avril 2013 15 h 18

      Ayant seulement 26 ans, je n'ai jamais été particulièrement fier de Bouchard. Les archives ne me donnent pas de frissons et ses sorties publiques sont habituellement empreintent de ménagement et de contradictions. Habitant en Alberta depuis quelques années, je réalise a quel point un sujet si chaud perd de sa chaleur en sortant du Québec. J'ai soulevé le sujet avec quelques canadiens anglais et ce qui revient le plus souvent c'est: "I understand why you guys are pissed..." QUOI??!! C`est pas votre pays aussi? C'est comme si l'habitude d'un Québec bafoué ne les étonne plus et qu'ils acceptent de ne pas s'en mêler. Les journaux anglais sont étrangement silencieux. Logiquement, les intérêts fondamentaux d'un état de droit sont plus importants que le pétrole. Merci monsieur Bouchard d`aider les jeunes à comprendre qui vous étiez peut-etre un jour...C'est clair que dans l'ouest du pays, l'argent est plus important que la politique. Ce n'est peut-etre pas une bonne idée de crier de vos grands chevaux, monsieur Bouchard, on a plus besoin d'une stratégie pétrolière progressive qu'un autre vieux chialeux. Selon moi, vous avez fait plus de mal que de bien à la superhéroisation du Québec moderne dans un état supposément de droit. Merci quand même pour votre sortie publique risquée, ça montre que votre fierté ne peux s`épanouir dans le silence.

    • Louka Paradis - Inscrit 13 avril 2013 17 h 08

      Dommage ! tous ces commentaires méprisants envers une personne qui exprime dignement ses idées. L'intolérance et la superficialité qu'engendrent les réseaux sociaux a fait l'objet de plusieurs articles cette semaine : j'en trouve les conclusions assez justes quand je vois avec quelle facilité on juge des personnalités publiques qui ont grandement contribué à la vie démocratique, même si elles n'étaient pas parfaites. Qui l'est ? La tribune virtuelle des juges semble grossir de manière exponentielle, mais ses fondements sur des principes et des valeurs de droit sont inversement proportionnels à sa croissance.
      Louka Paradis, Gatineau

    • Solange Bolduc - Inscrite 13 avril 2013 19 h 46

      Bravo, Mme Paradis ! Vous êtes vraie ! J'apprécie que vous soyez capable de faire la part des choses (vpous lisant souvent), et surtout de ne pas tout mettre les idées dans le même panier, d.être capable de nuages et davantage ! Signe d'intelligence et d'une grande sensibilité pour les affaires politiques, ce qui est rare !

      Merci pour votre authenticité !

    • Normand Carrier - Inscrit 14 avril 2013 06 h 45

      Monsieur Burroughs nous décrit comment cela se passe en Alberta mais restons près et voyons comment ce sujet est traité dans deux quotidiens de Montréal ....
      Dans La Gazette , Don Macpherson titre < A un moment donné , tous les moyens sont bons pour arriver a nos fins > . Il n'a évidemment aucun scrupule face a cette intrusion des juges dans le potitique ....
      Dans La Presse , c'est le silence radio dans la publication de samedi ... Ce journal de la famille Desmarais va tout faire pour passer le plus vite a autre sujet plus important pour eux ...
      Voila comment s'exprime la démocratie de nos <amis> d'en face comme dirait René Lévesque ....

  • Maxime Dion - Inscrit 13 avril 2013 00 h 21

    Un remake du Titanic…

    Il remonte, et il n’est pas content !

    Il y a là matière à faire oublier aux citoyens ses accointances avec la droite affairiste…

    • Pierre Coutu - Inscrit 13 avril 2013 07 h 41

      Effectivement!

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 14 avril 2013 19 h 19

      Petite remarque à Mme Bolduc: Mme Paradis ne serait-elle pas capable de nuances plutôt que de nuages?

      Excusez moi, mais faut bien rire un peu au coeur de cette triste histoire qui est la nôtre...

  • Hugo Robillard Auger - Inscrit 13 avril 2013 00 h 29

    M.Bouchard ou l'indignation sélective...

    Ça faisait un bail que je n'avait pas été d'accord avec M.Bouchard. Certes son constat est vrai, mais en tournant le dos à la souveraineté au nom de la lucidité, M.Bouchard n'a-t-il pas aidé à cette fatigue dont il parle? Passer de leader souverainiste à grand ami de M.Desmarais et vendeur de gaz de schiste, n'est-ce pas une manière de dire que les affaires sont plus importantes que l'histoire? Son dauphin, M.Legault a eu une réaction digne de cette idée en se terrant dans un déni honteux, pendant ce temps, l'écho de la promesse de M.Couillard de signer la constitution canadienne se fait de moins en moins fort. M.Bouchard peut bien déchirer sa chemise aujourd'hui, il s'indigne de manière sélective, oubliant que si l'histoire passée est importante, c'est celle que nous avons à écrire qui importe.

    Hugo Robillard Auger
    fier militant d'Option Nationale

    • Marco Proulx - Inscrit 13 avril 2013 09 h 34

      Bon commentaire M Robillard

    • Louka Paradis - Inscrit 13 avril 2013 17 h 09

      Pourquoi s'en prendre au messager ? Il ne faut pas tout mêler...
      Louka Paradis, Gatineau

    • Hugo Robillard Auger - Inscrit 13 avril 2013 21 h 51

      Parce que le messager n'est pas et n'a pas été qu'un messager! Pourquoi m'en prendre au message si je suis d'accord?

    • James A. Wilkins - Inscrit 14 avril 2013 05 h 28

      Cette manière d'opposer la souveraineté à la lucidité et aux tendances de droite m'horripile! La souveraineté du Québec n'est pas une exclusivité de la gauche et comme le dit si bien Louka Paradis faut pas tout mêler.

      James A. Wilkins
      Lac Brome

    • Maxime Dion - Inscrit 14 avril 2013 16 h 04

      @James A. Wilkins

      <<Cette manière d'opposer la souveraineté à la lucidité et aux tendances de droite m'horripile! La souveraineté du Québec n'est pas une exclusivité de la gauche (…)>>

      Moi, c’est la tendance de la droite de croire qu’elle réalisera la souveraineté sans la gauche qui m’horripile…

    • Hugo Robillard Auger - Inscrit 15 avril 2013 09 h 47

      Ce que j'exprime dans mon commentaire de départ est avant tout factuel. À moins que je ne me trompe, M. Bouchard a bel et bien tourné le dos à l'indépendance et s'est permis avec ses lucides de faire la morale à tout le monde. Je suis bien d'accord que la souveraineté n'est pas l'appanage de la gauche seule. Cependant, historiquement parlant, ce sont essentiellement les syndicats et la classe moyenne qui ont nourri les idéaux qu'a porté le PQ jusqu'au règne de M.Bouchard. Il n'y a pas de mal pour moi à affirmer les racines sociales-démocrates du projet souverainiste, pas plus que de l'enrichir de bonnes idées plus à droite. M.Wilkins cela aussi m'horripile, mais force est d'admettre que plus souvent qu'autrement, ce sont les gens de la droite qui opposent indépendance et droite.

  • Pierre Meese - Inscrit 13 avril 2013 00 h 42

    Bravo à Lucien pour sa sortie essentielle!

  • Carroll Roy - Inscrit 13 avril 2013 00 h 49

    Il a raison d'être

    En beau joual vert

    • André Desgagnes - Inscrit 13 avril 2013 10 h 44

      Je dirais plutôt un beau poignard.

    • André Desgagnes - Inscrit 13 avril 2013 10 h 45

      Je dirais plutôt un beau poignard.