Aide sociale - Un projet pour enrichir ou appauvrir?

Des membres de l’Organisation populaire des droits sociaux (OPDS) ont occupé vendredi les bureaux montréalais de la ministre Agnès Maltais en guise de protestation aux modifications annoncées à l’aide sociale.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Des membres de l’Organisation populaire des droits sociaux (OPDS) ont occupé vendredi les bureaux montréalais de la ministre Agnès Maltais en guise de protestation aux modifications annoncées à l’aide sociale.

La ministre Agnès Maltais aura eu beau multiplier les ajustements et les mises au point entourant son projet de règlement à l’aide sociale, les inquiets ne sont pas rassurés, tant les questions essentielles demeurées sans réponse sont nombreuses. Au centre de celles-ci, une préoccupation de premier ordre : cette réforme améliorera-t-elle le sort des moins nantis ou, au contraire, l’empirera-t-elle ?

Un mois et demi après une publication controversée dans la Gazette officielle, le gouvernement de Pauline Marois reste empêtré dans une controverse concernant le sort des personnes les plus vulnérables du Québec. Tandis que la ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Agnès Maltais, essaie de convaincre ses détracteurs que sa décision de remanier l’aide sociale vise à sortir les plus pauvres d’un cercle de misère en les retournant sur le marché de l’emploi, les récalcitrants ne font que s’additionner. Leurs voix se multiplient. L’incompréhension et le mécontentement demeurent vifs.


La ministre a répété sur tous les tons qu’elle « n’échappera personne » et que tous les prestataires concernés par ses changements auront droit à une rencontre en privé, le tout pour améliorer leur sort. Rien n’y fait ! De la Protectrice du citoyen à la Commission des droits de la personne, en passant par les directeurs de santé publique, l’opposition politique et tous les groupes de défense des droits des personnes assistées sociales, on ne comprend pas pourquoi il faut retirer le minimum aux plus vulnérables d’abord, pour leur promettre ensuite un éventuel gain.


« La méthode du bâton, ça ne fonctionne pas », a dit jeudi le Dr Richard Massé, directeur de santé publique de Montréal. Comme ses collègues, il fronce les sourcils devant le lot de questions qui demeurent sans réponse. « Ce projet-là est conçu sur des pénalités. Ce qu’il faut faire, c’est aider les gens, pas les couper », a dit mercredi Gaétan Châteauneuf, président du Conseil central du Montréal métropolitain et représentant de la CSN lors d’un point de presse du Collectif pour un Québec sans pauvreté.


Si l’on connaît fort bien les détails de tout ce qui sera supprimé et modifié dans le Règlement sur l’aide aux personnes et aux familles, on en sait très peu sur les bonifications et ajustements promis par Mme Maltais, et qui devraient favoriser le retour à l’emploi. Ils devraient être connus début mai, a-t-elle promis jeudi.


Mais plusieurs groupes déplorent le flou artistique persistant. Cette semaine seulement, c’était le coeur du message à la fois des directeurs de santé publique, qui craignent un appauvrissement d’une portion de la population et par ricochet la détérioration de leur santé, de même que du Collectif pour un Québec sans pauvreté. « Des questions essentielles restent sans réponse, et on voudrait qu’on croie la ministre sur parole quand elle dit qu’elle ne laissera tomber personne ? », s’insurge Pierre Jobin, vice-président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).


Quel type d’emploi ?


Les parcours de réinsertion proposés par le gouvernement du Parti québécois en guise d’incitatif au retour au travail ne sont pas nouveaux. Plusieurs ont été expérimentés au fil du temps, certains avec grand succès, d’autres moins. « On croit au retour à l’emploi, bien sûr », dit la Dre Ariane Courville, directrice de santé publique par intérim de la région Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine. « Mais encore faut-il parler d’un emploi décent et que les gens soient en mesure de le conserver. »


Dans un avis tout juste publié, intitulé Pour assurer le droit à un travail décent : améliorer la qualité des emplois, le Comité consultatif de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale s’est justement attardé à l’axe crucial de la « décence » des emplois, qu’il ne suffit pas de comptabiliser, mais bien de définir sous l’angle qualitatif.


« Il existe un préjugé tenace selon lequel il suffit de travailler pour sortir de la pauvreté. Pourtant, le fait d’occuper un emploi ne constitue pas automatiquement une garantie à cet effet. […] Il ne fait pas de doute que des améliorations sont nécessaires pour qu’une telle prémisse traduise mieux la réalité », énonce le Comité d’entrée de jeu.


Sur le terrain, confirment les groupes, plusieurs embûches se profilent. « Les employeurs ne sont pas si enclins que cela à offrir des postes à des gens qui ont un faible niveau de scolarité, des difficultés de lecture ou d’écriture, une absence prolongée du milieu du travail qui paraît sur le C.V., un manque de confiance en soi », explique la Dre Courville.


Et c’est sans compter les barrières qui se trouvent sur la route des assistés sociaux. Le transport, par exemple. « En région éloignée, une entrevue d’embauche se fait souvent loin du domicile et sans transport en commun, ça prend un véhicule, avec tout ce que ça entraîne : immatriculation, assurances, essence », explique Ariane Courville. L’achat de vêtements convenables constitue un autre obstacle.


À ce mur matériel s’ajoute un obstacle de taille, celui des préjugés. « Ce qui est sous-entendu dans le projet de règlement, c’est que les gens ne désirent pas retourner en emploi et qu’il faut les y pousser, alors que dans la réalité, ce n’est pas du tout ce qu’on entend et ce qu’on constate », déplore la directrice, qui croit que cette initiative politique aura pour effet de renforcer des préjugés tenaces.

 

Parcours à l’emploi : le flou


Pierre Jobin, de la CSQ, s’interroge sur la durée des parcours promis par Mme Maltais. « Après la réinsertion, si ça ne débouche sur aucun emploi, qu’arrivera-t-il ? Ils perdront leur allocation ? » Les ressources le préoccupent aussi. Bien que la ministre assure que 25 000 ménages touchés par les changements auront droit à un entretien - en plus des 85 000 autres dont la situation sera réévaluée -, plusieurs doutent que cette cadence soit possible, faute de ressources humaines. « Toutes ces questions sont essentielles, mais tant qu’on ne sortira pas de l’obsession du déficit zéro, on n’aura pas de réponse », dit Pierre Jobin.


Et pour les familles ayant la responsabilité d’un enfant d’âge préscolaire, dont l’allocation de 129 $ par mois reconnaissant cette contrainte sera enlevée, il faudra bien sûr un service de garde pour prendre la relève en journée. Québec promet de compenser le coût de ce service, « mais cela ne changera rien au fait qu’il manque des places à contribution réduite, et que c’est particulièrement vrai dans les milieux défavorisés », a dit Pierre Jobin. Des 15 000 places tout juste annoncées par la ministre de la Famille Nicole Léger, 2000 ont été réservées à ces milieux, où en effet les besoins sont criants.


« Toutes ces questions sans réponse et nos inquiétudes mènent vers une conclusion », a dit le Dr Richard Massé jeudi en conférence de presse, alors qu’il demandait à la ministre de faire une évaluation d’impact mesurant les effets des modifications sur la santé des gens. « Il demeure un risque, significatif, à part cela, qu’une partie des 25 000 personnes et ménages se retrouvent bel et bien dans une situation encore pire que celle dans laquelle ils étaient, et nous demandons donc de retirer le projet de règlement. »


***

Des ajustements et des mises

Début mars, elle a précisé que la disparition de l’accès automatique à des allocations de 129 $ par mois pour les 55 à 57 ans et les familles avec un enfant à charge de moins de 5 ans serait compensée par une participation financée à une mesure d’Emploi-Québec (195 $ ou 130 $ par mois).

En entrevue à Tout le monde en parle, elle précise ensuite que la limitation de financement des frais de séjour en centres de traitement pour les prestataires aux prises avec une dépendance ne sera plus de 90 jours par année, mais plutôt de 183 jours.

Le 9 avril, une mise au point de Mme Maltais permet de confirmer qu’Emploi Québec rencontrera 85 000 personnes parmi les plus pauvres de la société pour évaluer leur état. Si leur état correspond à l’inaptitude au travail, l’allocation de solidarité sociale leur sera versée. Elle précise aussi que les familles ayant un enfant d’âge scolaire pourront conserver leur allocation de 129 $ jusqu’à ce qu’ils aient eu accès à un agent, et ce, d’ici le 30 septembre prochain. Plusieurs balises pour mieux encadrer les services d’hébergement en toxicomanie sont aussi dévoilées. « S’il le faut, il y aura d’autres ajustements », a dit Mme Maltais jeudi sur les ondes du Réseau de l’information.

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4 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 13 avril 2013 06 h 44

    appauvrissement

    Se peut-il que notre tour s'en vienne

  • Marcel Bernier - Inscrit 13 avril 2013 09 h 09

    À la ministre...

    Quand tout fout le camp, quand on connaît la pauvreté, la maladie, les soucis familiaux, la trahison des amis, la vieillesse et l'approche de la mort, un surplus en ce qui a trait au revenu de base peut nous sauver bien des angoisses.
    D'ailleurs, moi-même, j'ai de quoi vivre pendant le restant de mon existence, à moins que je n'achète quelque chose.

  • Bernard Terreault - Abonné 13 avril 2013 09 h 26

    Le possible et l'impossible

    Certaines personnes ne seront jamais aptes à l'emploi, on s'entend. Cependant certains pays font mieux que le Québec, avec des taux de chômage, d'assistance sociale et de misère plus faibles que le notre. À moins de croire que nous sommes plus bêtes que que ces autres, il y donc moyen d'améliorer le taux d'employabilité de plusieurs points de pourcentage. À l'impossible nul n'est tenu, mais au moins rėalisons ce qui est possible de faire ! C'est pourquoi je ne condamne pas les initiatives du gouvernement dans ce sens. De même, il est défaitiste de considérer normal que des dizaines (ou centaines?) de millers de gens de l'Est du pays soient condamnés pour les gėnérations à venir aux emplois saisonniers. Ou bien il s'y crée des activités à l'année (comme nos anciens qui cultivaient l'ėté et bûchaient l'hiver), ou bien on déménage ailleurs au pays où il y a de l'emploi : de courageux immigrants ne partent-ils pas du bout du monde pour travailler ici? Est-ce trop traumatisant pour un jeune d'immigrer de Paspėbiac à Amos ?

  • Solange Bolduc - Inscrite 13 avril 2013 10 h 45

    Peut-on s'enrichir quand on est pauvre ?

    Comment parler d'enrichissement quand on est si pauvre? À moins de gagner à la loterie ou d'hériter d'une fortune familiale? Même avec un salaire minimum, on risque de demeurer moyennement pauvre ? Il faut vivre dans une certaine aisance pour pouvoir s'enrichir.

    Déf. Enrichir : 1. Rendre riche. 2. Orner de choses précieuses. 3. Objet ajouté à une collection. Fig. : Enrichir son esprit. Enrichir une langue, y introduire de mots nouveaux. S'enrichir : devenir riche (Dict. Quillet, Flammarion).

    Il est possible de s'enrichir en cultivant ses talents: une bonne base quand on en possède (Tous en ont), mais ils sont trop souvent inexploités. Cultiver ses talents risque de nous maintenir en santé ou de l'améliorer. Il n'est jamais trop tard !

    Si l'on enrichit la terre pour qu'elle produise de meilleurs fruits, il faut que la base soit déjà d'une qualité suffisante pour pouvoir l'améliorer, autrement on la change.

    En mettant l'accent que sur la pauvreté matérielle, on appauvrit les plus démunis: ils en viennent à le croire et à ne plus avoir le courage de chercher des moyens pour se sortir de cette dépendance aliénante. LA DÉCENCE commence là : une valorisation de soi et une aide financière raisonnable ou appropriée !

    Bien sûr, il faut trouver un emploi décent pour se sortir de la pauvreté, mais combien de familles ont deux ou trois jobs et n'arrivent même pas à se sortir de la misère ? Ils essaient tout au moins !

    Et si la solution était d'offrir un salaire décent à tout le monde, est-ce que les gens seraient moins pauvres ? Est-ce que la société se serait enrichie ?

    L'insécurité et la peur de perdre le peu qu'on a, augmentent le stress, ce qui peut développer certaines maladies, mais le fait d'attiser l'insécurité n'est rien pour réconforter ceux qui souffrent le plus.

    Le travail n'enrichira pas les plus pauvres, mais il peut leur redonner de l'espoir et de dignité, s'ils en trouvent ou en cherchent ! Une richesse !