Jean Garon publie ses Mémoires - Collusion et magouilles, 30 ans avant la commission Charbonneau

S’il se montre intraitable envers Pierre Marc Johnson et Lucien Bouchard, qui ont à ses yeux peu ou pas fait la promotion du «pays» au moment où ils ont dirigé le Parti québécois, Jean Garon épargne Pauline Marois, qui «ne parle pas assez» d’indépendance, mais qui a les mains liées sans majorité à l’Assemblée nationale.
Photo: - Le Devoir S’il se montre intraitable envers Pierre Marc Johnson et Lucien Bouchard, qui ont à ses yeux peu ou pas fait la promotion du «pays» au moment où ils ont dirigé le Parti québécois, Jean Garon épargne Pauline Marois, qui «ne parle pas assez» d’indépendance, mais qui a les mains liées sans majorité à l’Assemblée nationale.

Des firmes de génie-conseil organisées en cartel, des contrats attribués sans appel d’offres, souvent pour du travail bidon, et des partis politiques qui s’en mettent plein les poches : plus de 30 ans avant la commission Charbonneau, la collusion faisait rage dans l’attribution de contrats publics au Québec.


Dans son autobiographie lancée ce mercredi, l’ex-ministre péquiste Jean Garon affirme avoir découvert un vaste système de « magouilles » à son arrivée à la tête du ministère de l’Agriculture, à la fin de 1976. « Je ne pensais jamais avoir à faire un ménage comme celui-là », a dit l’ancien politicien de 74 ans en entrevue avec Le Devoir, mardi.


Ce personnage haut en couleur raconte plus de cinq décennies d’engagement politique en 528 pages bien tassées dans Pour tout vous dire, publié chez VLB éditeur. Tout y passe : la naissance du mouvement indépendantiste, l’élection du Parti québécois, les grandes réformes du gouvernement de René Lévesque, le « non » référendaire de 1980 et de 1995, puis la perte de vitesse des souverainistes, due à ces Québécois hésitants, voire « peureux ».

 

«Un gaspillage total»


Jean Garon consacre un chapitre à la collusion et au financement illégal des partis politiques qui régnaient, selon lui, dans le monde agricole au moment de l’arrivée au pouvoir du Parti québécois, en 1976. Il affirme avoir mis fin à toutes ces entourloupettes, mises en place par l’Union nationale de Maurice Duplessis, selon lui.


Un des stratagèmes prévoyait que des firmes « amies » du parti au pouvoir obtenaient des heures de travail, pour drainer les champs agricoles, en fonction des sommes versées à la caisse du parti au pouvoir.


« C’est pas compliqué, le patronage, c’était 1 $ à la caisse électorale par heure de bulldozer : 1000 heures, 1000 $ ; 2000 heures, 2000 $, raconte Jean Garon. C’était un gaspillage total. Les firmes d’ingénieurs étaient payées pour faire des plans pour le drainage souterrain sur les fermes, et elles ne faisaient pas nécessairement le drainage. »


Dans les mois suivants, le ministre dit avoir appris par son sous-ministre que cinq firmes d’ingénierie avaient été choisies pour se partager les contrats d’hydraulique agricole. Deux de ces firmes avaient été fondées par d’anciens députés du parti au pouvoir.


« Comme le confirme ce qu’on voit à la commission Charbonneau, le territoire avait été partagé et la devise était “ à bas la concurrence ” », écrit Jean Garon.


Le rêve d’un pays


Ce militant indépendantiste pur et dur n’a qu’un regret, quand il regarde le chemin parcouru en plus de 50 ans d’engagement politique : que le Québec soit toujours une province. « On n’a pas le choix, si on n’est pas indépendants, on est finis. Les Chinois sont des Chinois, les Japonais sont des Japonais. Ils savent qui ils sont. Nous, est-ce qu’on sait qui on est ? », dit-il, avec le franc-parler qui l’a fait connaître dans tout le Québec.


Sans être amer, il juge sévèrement les Québécois, qu’il a qualifiés de « peureux » pour avoir dit non deux fois à la possibilité de se doter d’un pays.


Mais il est encore plus intraitable envers certains chefs qui ont succédé à René Lévesque à la tête du Parti québécois. À ses yeux, Pierre Marc Johnson et Lucien Bouchard ont peu ou pas fait la promotion du « pays » au moment où ils ont dirigé le parti. « Pour unifier les forces indépendantistes, il faut toujours bien être indépendantiste soi-même ! », dit-il.


« L’indépendance, ils n’en parlent plus. Ils n’en parlent pas assez. […] Quand le parti ne sera plus pour l’indépendance du Québec, il va se dissoudre. C’est pour ça que c’est difficile à diriger. C’était dur pour Lévesque et ça a été dur pour tous ceux qui lui ont succédé. »


Jean Garon se montre plus clément vis-à-vis de Pauline Marois, qui « ne parle pas assez » d’indépendance à son goût, mais qui a les mains liées sans majorité à l’Assemblée nationale, souligne-t-il. « On ne peut pas juger Mme Marois parce qu’elle est minoritaire. Elle n’a pas grand pouvoir. »

 

Jouer du coude contre Ottawa


Dans son livre, il raconte la bataille qu’il a livrée contre Ottawa pour donner une place au Québec dans la gestion des pêches, pourtant sous juridiction fédérale, à l’exception des fonds marins. Encouragé par René Lévesque, qui lui avait donné carte blanche, Garon avait multiplié les initiatives, allant jusqu’à donner au Québec le pouvoir de donner des permis pour tous les types de pêche nécessitant l’utilisation des fonds marins, soit presque… toutes les pêcheries québécoises.


« Trop de fois dans notre histoire, nous avons laissé le fédéral empiéter sur nos compétences sans nous défendre vraiment, alors qu’il est possible de faire le contraire : prendre la place et attendre qu’Ottawa réagisse s’il n’est pas content », écrit-il.


« J’espère que Mme Marois saura s’inspirer du modèle élaboré de 1976 à 1985 dans la mise en place de la “ gouvernance souverainiste ”. Mais il lui faudra du courage, et un ministre capable de se tenir debout dans la tempête. »

À voir en vidéo