Commission Charbonneau - Bernard Trépanier, l’homme qui rend des services

La juge France Charbonneau
Photo: La Presse canadienne (photo) Ryan Remiorz, Archives La juge France Charbonneau

Selon son ami Bernard Poulin, Bernard Trépanier est un homme qui « a un drôle de vocabulaire », qui « aime cirer des voitures », mais dont l’occupation professionnelle précise n’a jamais été claire. Chose certaine, il aime rendre service.


En témoignant dans le cadre du procès qu’il a intenté à l’ancien journaliste André Noël (maintenant enquêteur à la commission Charbonneau), Bernard Poulin a dû détailler en mai dernier ses relations avec l’ex-directeur du financement du parti de Gérald Tremblay, Bernard Trépanier - surnommé « Monsieur 3 % » pour la ponction qu’il exerçait au nom d’Union Montréal sur les contrats octroyés par la Ville.


M. Poulin, président de la firme de génie-conseil Groupe SMi, reproche à André Noël et à La Presse d’avoir diffusé en 2009 et en 2010 le contenu d’une conversation téléphonique privée qu’il a eue avec M. Trépanier en 2006. La discussion concernait le Faubourg Contrecoeur.


Le procès Noël a permis d’apprendre que les relations étroites entre les deux Bernard dépassaient le cadre des affaires. Bernard Trépanier a en effet été, il y a quelques années, mentor d’un proche de M. Poulin aux prises avec un problème d’alcool. D’où le « grand respect » voué par Bernard Poulin à l’argentier d’Union Montréal. Et d’où la consigne donnée par M. Poulin à sa secrétaire de lui passer tous les appels de M. Trépanier.


Leurs liens dépassent également les frontières municipales. Depuis 2010, Bernard Poulin paie des « montants minimes » pour que Bernard Trépanier s’occupe de ses voitures en Floride. « Il passe l’hiver en Floride et m’a offert, parce qu’il n’avait rien à faire, d’aller faire laver mes voitures et de les amener au garage, des choses comme ça », a expliqué M. Poulin à la Cour. « Il a une manie : il aime cirer les voitures. »


Mais pas seulement ça. On sait depuis octobre 2009 (révélations de Benoît Labonté) et aussi depuis le témoignage récent de Michel Lalonde (président de la firme Génius) devant la commission Charbonneau que Bernard Trépanier aime également huiler les relations.


M. Lalonde a indiqué avoir été le porte-parole d’un cartel de firmes de génie-conseil qui se sont partagé les contrats de la Ville de Montréal entre 2004 et 2009 (le groupe de M. Poulin faisait partie du cartel). Avec Bernard Trépanier et le président du comité exécutif, Frank Zampino, Michel Lalonde discutait des chantiers à venir et décidait de leur partage entre les firmes.


En Floride - où il séjourne environ six mois par an -, M. Trépanier n’a pas perdu ses aptitudes au démarchage. Il a ainsi offert à Bernard Poulin de « faire le tour des hôtels puis des choses pour voir s’il n’y a pas des gens qu’on peut aller chercher ». Une offre que l’ingénieur a refusée.


« Faire plaisir »


Bernard Trépanier a lui-même expliqué à la Cour supérieure (en mai dernier) que les services qu’il rend à M. Poulin en Floride relèvent du « hobby ». « Ça me tient occupé. J’aime bien mon épouse [dont la santé est fragile], mais 24 heures sur 24, sept jours par semaine, disons que, si je peux me tenir occupé, je le fais. » Il a offert son aide à M. Poulin parce que celui-ci avait eu des « problèmes de voiture, à savoir que si une voiture est arrêtée un certain temps, la batterie » peut écoper, a expliqué M. Trépanier.


Selon Bernard Poulin, c’est probablement pour lui « faire plaisir » que Bernard Trépanier l’a appelé en 2006 pour lui annoncer qu’un contrat lui était réservé dans le dossier du Faubourg Contrecoeur. « On va te donner un mandat sur la décontamination », disait M. Trépanier après avoir précisé avoir participé à une réunion avec différents acteurs-clés du dossier, dont Frank Zampino (alors président du conseil exécutif de la Ville de Montréal) et Michel Lalonde.


À Bernard Poulin qui lui demandait l’ampleur du mandat, M. Trépanier a répondu qu’il « y a pour 12 millions de terre contaminée ». « Je comprends où ça va », a dit M. Poulin. « Faque, on s’organise », concluait l’autre.


Le ton et la teneur de la conversation entre MM. Poulin et Trépanier ont étonné les avocats de la défense. Ils ont demandé à l’ingénieur s’il était normal qu’un « gars qui ne travaillait pas pour la Ville de Montréal, ni pour la SHDM [qui gérait le dossier], vous appelle pour vous dire “on va te donner un contrat”? ». « C’était curieux, en effet, c’était curieux », a reconnu M. Poulin, dont l’entreprise compte près de 2000 employés qui travaillent dans une trentaine de pays.


« Je pense qu’il était content de nous avoir recommandés dans le cadre d’une conversation à quelqu’un », a mentionné Bernard Poulin. Même s’il a trouvé « curieux » que M. Trépanier lui parle directement d’un contrat - ce qui ne serait arrivé qu’une fois -, M. Poulin n’a toutefois pas cherché à comprendre le pourquoi du comment.


Quel travail ?


De même n’a-t-il pas non plus cherché à savoir au fil des années ce que faisait précisément Bernard Trépanier. « Vous lui parliez une fois par semaine et ne saviez pas ce qu’il faisait dans la vie ? », ont demandé les avocats de la défense. « Je savais qu’il était au financement du parti du maire pendant une certaine époque [2004-2006], c’est tout. » Il était aussi au courant du rôle de consultant externe joué par M. Trépanier pour la compagnie Astral Média (il cherchait des sites pour des panneaux publicitaires, confirme Astral au Devoir).


De manière plus large, M. Poulin pense que M. Trépanier n’a pas une « douzième année ». « Il a un drôle de vocabulaire. Généralement, quelqu’un qui a fait des études s’exprime d’une façon un petit peu plus élégante », a-t-il dit à la Cour. Cela n’empêchait pas Bernard Trépanier de fréquenter le haut pouvoir municipal : bon ami de Frank Zampino et de Michel Bissonnette (ancien député libéral, membre actuel du comité exécutif), « Monsieur 3 % » mangeait souvent avec ces deux personnalités au restaurant Muscadin, a affirmé Bernard Poulin. M. Trépanier a lui-même précisé qu’il connaît M. Zampino « depuis 25 ans ».


Escouade Marteau


Concernant ses occupations, M. Trépanier se dit en « semi-retraite » depuis 2007. Après son départ d’Union Montréal en 2006, il soutient s’être occupé « de la campagne annuelle de financement pour le maire, jusqu’en 2008 environ ». Pour Union Montréal, il avait « seulement la responsabilité d’organiser, de voir à ce que les campagnes de financement dans les arrondissements soient organisées dans le but de rencontrer les budgets qui étaient fixés par le parti », a-t-il dit.


Âgé de 74 ans, M. Trépanier ne se rappelle pas par quel hasard ces fonctions l’ont mené à assister à la rencontre impliquant les principaux acteurs du dossier du Faubourg Contrecoeur, où la décision d’octroyer un contrat à Bernard Poulin a été prise. On l’a invité, a-t-il dit simplement. « On était polis, j’y allais ». Il ne « sait pas » non plus pourquoi c’est lui qui a appelé M. Poulin. « Je n’avais aucun pouvoir de donner des mandats », a-t-il dit.


Le 17 mai 2012, M. Trépanier a été arrêté par l’escouade Marteau en même temps que Frank Zampino et sept autres personnes pour leur rôle dans le dossier du Faubourg Contrecoeur. Bernard Trépanier devrait témoigner cette semaine devant la commission Charbonneau. Quant à Bernard Poulin, qui n’est accusé de rien, il a refusé d’indiquer au Devoir si la commission l’avait contacté.

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