Le PLQ, parti de l’élite économique

En 1927, les libéraux de Louis-Alexandre Taschereau auraient reçu 750 000 $ pour la campagne électorale, soit 10 millions en dollars d’aujourd’hui.
Photo: O.F.Q. Archives nationales du Québec à Québec En 1927, les libéraux de Louis-Alexandre Taschereau auraient reçu 750 000 $ pour la campagne électorale, soit 10 millions en dollars d’aujourd’hui.

Dans son ouvrage Histoire du Parti libéral du Québec -La nébuleuse politique 1867-1960, une brique de plus de 800 pages, Michel Lévesque écrit : « Le favoritisme constitue ni plus ni moins que la moelle épinière de l’organisation libérale ou le ciment qui unit la grande majorité des organismes libéraux et les fait tenir ensemble. En effet, une fois le parti appelé à former le gouvernement, que ce soit à Québec ou à Ottawa, les entrepreneurs privés, devenus des parlementaires, ont tendance à gérer l’État comme une entreprise privée distributrice de produits et de faveurs au profit de leur clientèle partisane. C’est pourquoi ils servent au premier chef la clientèle qui les soutient financièrement : leurs bailleurs de fonds et, en second lieu, leurs partisans. »

 

Chef et trésorier


La culture organisationnelle du PLQ reposait sur la domination des parlementaires, à commencer par le chef qui assume la responsabilité du financement du parti et des campagnes électorales. Le chef est aussi le trésorier du parti. « Le chef sollicitait des fonds, en obtenait, appelait des compagnies pour qu’elles donnent au parti, relate l’auteur dans une entrevue accordée au Devoir. Le choix des ministres est en fonction de ce que ça va rapporter », ajoute-t-il. Le ministre de la Voirie était un organisateur et un collecteur de fonds.


Un des moyens de financer le parti « consiste à accorder des contrats gouvernementaux à des firmes qui, en échange de prix supérieurs au marché, retournent la différence, sous forme de ristournes, dans les coffres du parti au pouvoir », écrit-il. Comme quoi les protagonistes de la commission Charbonneau n’ont rien inventé.


La culture libérale veut aussi que l’État soit géré comme une entreprise, dans le même esprit, les parlementaires étant essentiellement des hommes d’affaires ou des professionnels à leur propre compte, fortunés de surcroît. « C’est la logique des affaires, du « deal » gagnant-gagnant, souligne Michel Lévesque. Ils vont se comporter comme les propriétaires de l’État. Cette culture organisationnelle du privé corrompt la responsabilité de fiduciaire. » Qui plus est, Simon-Napoléon Parent, Lomer Gouin et Louis-Alexandre Taschereau, alors qu’ils étaient premiers ministres, siégeaient tous à des conseils d’administration de grandes entreprises.


Enfin, la culture du parti, c’est aussi le favoritisme, le « patronage », comme on l’appelait à l’époque. On n’en faisait pas de cachette. Les militants libéraux se retrouvaient dans des clubs politiques, des organisations privées, comme le Club de réforme de Québec et celui de Montréal, ou encore les clubs libéraux de jeunes. Le Parti libéral comme tel, une organisation informelle et sans constitution jusqu’en 1971, était l’affaire des parlementaires, des candidats et des organisateurs. « La création des clubs politiques au début du XXe siècle est fondée sur le contrôle du patronage », relève l’auteur. Point de grands débats d’idées ici, mais surtout des requêtes adressées aux parlementaires pour des emplois dans la fonction publique ou des contrats gouvernementaux.


Certes, le favoritisme n’est pas l’apanage du PLQ. Au fédéral, les partis conservateur et libéral, qui alternent au pouvoir, tirent cette ficelle. L’Union nationale a eu recours au « patronage » de façon systématique. Mais les libéraux au Québec, du fait qu’ils ont occupé le pouvoir de façon ininterrompue pendant 50 ans, de 1886 à 1936, en ont allégrement tiré profit, appuyés par le parti frère au fédéral quand il était au pouvoir.

 

Des sommes astronomiques


Les sommes engagées dans les campagnes électorales étaient « astronomiques », signale Michel Lévesque, ce qui explique qu’industriels et financiers aient été autant sollicités. Ainsi, en 1927, les libéraux de Taschereau auraient reçu 750 000 $ pour la campagne électorale, soit 10 millions en dollars d’aujourd’hui. Pour une population presque trois fois moindre qu’aujourd’hui alors que les femmes n’avaient pas le droit de vote ! En 1936, le libéral Adélard Godbout disposait d’une cagnotte d’au moins 1,7 million, soit 28 millions en dollars d’aujourd’hui ! Michel Lévesque raconte qu’un jour, l’organisateur Chubby Power est venu demander à Taschereau de l’aider à financer une élection partielle. Le premier ministre tira de son coffre-fort 25 000 $ au comptant, soit l’équivalent de 300 000 $ aujourd’hui, en lui disant de revenir s’il avait besoin de plus.


Les choses ont commencé à changer dans les années 50 alors que Georges-Émile Lapalme créait la Fédération libérale du Québec pour faire du financement populaire.


« Le financement populaire était plus une façade que la réalité. C’est ce que je vais démontrer dans mon prochain livre », soutient l’auteur, les dons en provenance d’industriels et de financiers étant toujours très importants.


Cette culture par laquelle le militantisme est motivé par l’intérêt personnel est toujours présente au Parti libéral du Québec, estime Michel Lévesque. « Si je me fie à ce que j’ai entendu à la commission Bastarache, on disait clairement : on espère que militer au sein du parti va nous rapporter quelque chose, fait valoir l’historien. On peut facilement transformer l’organisation d’un parti, mais changer la culture d’un parti, c’est excessivement difficile. »

À voir en vidéo