Commission Charbonneau - Marcil livrait des infos privilégiées

Robert Marcil à la commission Charbonneau
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Robert Marcil à la commission Charbonneau

Robert Marcil entretenait des relations de proximité avec les entrepreneurs qui allaient au-delà de ses devoirs et responsabilités à titre de directeur des travaux publics à la Ville de Montréal, en osant même leur transmettre des informations privilégiées.

L’ex-directeur des travaux publics a conclu mardi sa deuxième journée de témoignage à la commission Charbonneau dans les câbles quand le procureur Denis Gallant a présenté des textos entre Giuseppe Borsellino et lui, interceptés par l’escouade Marteau.


Ces échanges démontrent que l’ex-patron des travaux publics transmettait des informations privilégiées sur les contrats à venir et les prix au président de Construction Garnier, faussant du coup le jeu de la libre concurrence. « C’est une rupture de contrat, ça équivaut à un congédiement sur le champ », a suggéré Me Gallant au témoin, visiblement embêté.


« C’est une pratique d’affaires répandue et généralisée à la Ville de Montréal et ailleurs », a bafouillé M. Marcil. Vous aviez le devoir d’empêcher que votre cliente, la Ville, se fasse voler, a répliqué Me Gallant. À court d’arguments pour une rare fois, le témoin a blâmé ses superviseurs qui auraient dû faire preuve de vigilance à leur tour, a-t-il dit.


En lien avec « la clique »


Robert Marcil connaissait presque tous les acteurs de la collusion, mais il ignorait tout de leurs activités.


De mai 2004 jusqu’à son départ de la Ville à l’été 2009, il est entré en contact 886 fois avec des entrepreneurs, 106 fois avec l’ingénieur Michel Lalonde, le coordonnateur de la collusion au sein des firmes de génie-conseil, et 119 fois avec son ami, le collecteur de fonds Bernard Trépanier, surnommé « monsieur 3 % ». Total : 1111 appels avec les principaux acteurs du cartel des ingénieurs et des entrepreneurs, qui ont fait main basse sur les contrats montréalais en échange du paiement d’une ristourne de 3 % à Union Montréal.


Neuf des douze interlocuteurs de M. Marcil chez les entrepreneurs ont un point en commun. Ils faisaient partie du cartel et ils contribuaient au financement illicite d’Union Montréal, selon le témoignage de Michel Lalonde, p.-d.g. de Génius. Il s’agit de Frank Minicucci (Simard Beaudry), Lino Zambito (Infrabec), Paolo et Tony Catania (Catcan), Giuseppe Borsellino (BP Asphalte), Domenico Cammalleri (Pavages CSF), Giuseppe Borsellino (Garnier), Nicolo Milioto (Mivela) et Paolo Catania (Construction F. Catania).


Le registre des appels comporte des singularités. M. Marcil est toujours l’instigateur des appels à l’endroit de Nicolo Milioto (88 appels) et Michel Lalonde (106 appels), deux hommes identifiés comme des intermédiaires importants dans le financement illégal d’Union Montréal.


M. Marcil entretient des relations particulières avec les Milioto. Il a assisté au mariage de l’une des filles de l’ex-patron de Mivela (Elena), et il a embauché l’autre (Caterina) à la Ville sur recommandation du paternel. Celle-ci a suivi M. Marcil au groupe SM. « Je n’ai pas donné d’information à M. Milioto pour l’aider dans son système de collusion », a dit M. Marcil.


Le commissaire Renaud Lachance a jugé « curieux » ces contacts réguliers de M. Marcil avec « la clique des collusionnaires ». Il lui a fait remarquer qu’il était toujours en lien avec les entrepreneurs et l’ingénieur impliqués dans la collusion et le financement illégal d’Union Montréal, mais qu’il ignorait l’existence des problèmes. « Finalement, vous ne voyez pas grand-chose », a lancé M. Lachance.


« Je ne me suis jamais posé de questions quant à une possible collusion des ingénieurs ou des entrepreneurs », a dit M. Marcil.


L’éthique au rancart


À l’évidence, Robert Marcil faisait peu de cas des obligations éthiques qui lui étaient imposées en vertu du Guide de conduite des employés de la Ville.


Adopté en 2004, ce guide interdit aux employés d’accepter les cadeaux et les marques d’hospitalité, et il leur impose d’éviter toute situation réelle ou apparente de conflit d’intérêts dans l’exercice de leurs fonctions.


M. Marcil est forcé d’admettre qu’il n’a pas suivi ce guide. « J’ai probablement manqué de vigilance. Probablement que l’ensemble de l’organisation a manqué de vigilance », concède-t-il.


Cette imprudence a sonné le glas de sa prolifique carrière à la Ville. En juin 2009, M. Marcil a remis sa démission après avoir été confronté par le Contrôleur général sur un voyage en Italie aux frais de Giuseppe Borsellino, à qui il avait facilité quelques mois auparavant l’obtention d’un contrat sans appel d’offres de 5,9 millions pour la réparation d’urgence d’un égout collecteur sur la rue Sherbrooke.


M. Marcil a payé les billets d’avion pour sa femme et lui, mais il a accepté que le patron de Garnier débourse ses frais de séjour, dans des hôtels de luxe à 700 $ la nuitée. « C’est un manque de jugement. L’éthique me commandait de payer l’ensemble des dépenses du voyage », a-t-il reconnu.

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