Commission Charbonneau: «On était plus performant que les autres», dit Milioto

M. Milioto ne regrette pas de s'être lié d'amitié avec le défunt parrain et ses lieutenants.
Photo: Le Devoir M. Milioto ne regrette pas de s'être lié d'amitié avec le défunt parrain et ses lieutenants.

Si une poignée seulement d'entreprises se sont maintenues dans le secteur de la construction de trottoirs à Montréal, au fil des ans, ça n'a rien à voir avec la collusion, c'est parce qu'elles étaient performantes, a soutenu Nicolo Milioto, mercredi, devant la commission Charbonneau.

L'ancien président et fondateur de Mivela Construction a été invité par la procureure chef de la commission, Me Sonia Lebel, à expliquer pourquoi, des 53 entreprises qui étaient allées chercher un document de soumission au moins une fois à la Ville de Montréal en 1996, 45 ont peu à peu cessé de le faire ou sont disparues.

Au fil des ans, il n'en est plus resté que cinq ou six, dont les propriétaires fréquentent tous le Café Consenza — identifié par les policiers comme le quartier général de la mafia montréalaise — et provenaient du même village sicilien Cattolica Eraclea, a relevé Me Lebel. «C'est parce qu'on est plus performant», a justifié M. Milioto.

Et quoi qu'en pensent la commission et les témoins qui devant elle ont parlé de collusion dans le secteur des égouts et aqueducs, puis des trottoirs: «C'était ouvert à tout le monde», a certifié M. Milioto.

«On travaille fort» dans la construction, «on travaille avec nos mains», a ajouté celui que d'autres témoins ont surnommé «Monsieur Trottoir».

Me Lebel lui a demandé si la survie de son entreprise et de seulement une poignée d'autres, au fil des ans, n'était pas plutôt due au fait qu'elles s'étaient réparties les contrats entre elles, qu'elles avaient peu à peu fermé le marché et que lui-même avait des liens avec le crime organisé.

«Non madame», a répété à chaque fois M. Milioto.

En novembre dernier, l'entrepreneur Michel Leclerc, de Terramex, avait relaté à la commission qu'il avait maintes fois tenté, en vain, de percer le marché montréalais. De guerre lasse, il s'était résigné à faire de la sous-traitance pour Mivela et d'autres entreprises, notamment dans les bordures de granit.

À une occasion, lors d'un appel d'offres dans le Vieux-Montréal, Terramex était arrivé deuxième, mais avait pourtant fait le travail en totalité, pour Mivela qui avait remporté cet appel d'offres, avait raconté M. Leclerc. «Je n'ai jamais arrangé de soumission avec monsieur Leclerc. Lui, il peut dire ce qu'il veut», a lancé M. Milioto.

La commission a alors présenté des relevés téléphoniques qui font état de 77 contacts entre MM. Leclerc et Milioto de 2004 à 2010, généralement pour des appels d'une minute.

M. Leclerc avait affirmé sous serment que les compagnies de pavage CSF, TGA, BP Asphalte, ATG et Mivela faisaient partie d'un système de collusion. Le marché lui était donc fermé, avait-il soutenu.

«Non ce n'est pas exact», a répliqué M. Milioto.

«Comme un niaiseux»

Plus tôt dans la journée, M. Milioto a soutenu s'être laissé entraîner à transporter de l'argent pour Nick Rizzuto père, le patriarche du clan, en voulant simplement rendre service.

«Ça a commencé par un petit service, puis je suis arrivé à faire des services comme apporter de l'argent. C'est devenu comme facile. M. Zambito appelle [et dit]: "Monsieur Milioto, peux-tu..." C'est devenu comme une routine et j'ai embarqué. J'ai embarqué comme un niaiseux, comme on dit, j'ai embarqué sans savoir pourquoi. Et je suis rendu là», a conclu l'ancien président et fondateur de Mivela Construction.

M. Milioto a déjà soutenu que les liasses de billets qu'on le voit apporter au Café Consenza, dans les vidéos de surveillance policière, provenaient de l'ex-dirigeant d'Infrabec, Lino Zambito, qui lui demandait de lui «rendre service» et de les remettre en son nom à Nick Rizzuto.

Durant ses trois jours de témoignage devant la commission Charbonneau, il a relaté avoir souvent joué aux cartes avec Nick Rizzuto au Café Consenza, décrit comme le quartier général de la mafia montréalaise à une certaine époque.

M. Rizzuto, décrit comme l'ancien parrain de la mafia montréalaise, lui a aussi prêté 15 000 $ à 20 000 $ pour le mariage de sa fille. Et M. Milioto s'est aussi rendu une fois au domicile de M. Rizzuto avec sa femme. Les deux hommes faisaient aussi des promenades sur le trottoir, a-t-il indiqué mercredi.

Cattolica Eraclea

Lorsqu'il ne s'agissait pas de l'argent de M. Zambito, il s'agissait de sommes prévues pour l'association Cattolica Eraclea, une sorte de club social qui visait à réunir des Siciliens d'ici provenant de ce village, et pour lequel il était conseiller.

Quand l'entrepreneur en construction Frank Catania a pris sa retraite, en 2005, c'est vers M. Milioto qu'on s'est tourné spontanément pour savoir si le parrain, feu Nicolo Rizzuto, et ses principaux lieutenants seraient de la fête. Il a donc fait un appel à Paolo Renda, consigliere du clan, pour s'enquérir des intentions du parrain et de ses hommes de main.

Sans surprise, l'ex-président de Mivela Construction a minimisé l'importance de son rôle dans cette histoire. «J'ai fait un téléphone. Pour moi, c'était normal», a-t-il dit mercredi à la commission Charbonneau.

Selon la preuve de l'opération Colisée, M. Catania était un homme apprécié du clan Rizzuto. Les membres du clan mafieux se sont cotisés pour lui offrir un cadeau à sa retraite. Son fils Paolo Catania, aujourd'hui accusé de fraude dans le dossier du Faubourg Contrecœur, a pris sa relève.

M. Milioto était présent lors de la soirée d'adieux. Au meilleur de son souvenir, Frank Catania a reçu une enveloppe d'argent, ce qui constitue «une pratique courante» au sein de la communauté du Consenza.

M. Milioto a réfuté son rôle d'intermédiaire auprès de la mafia, malgré les questions insistantes du commissaire Renaud Lachance. «Tout le monde pouvait avoir accès à ce monde là, comme Italien, comme Québécois», a-t-il dit sans rire.

La juge France Charbonneau a bien mal caché son incrédulité devant les réponses de M. Milioto, qui a encore qualifié «d'homme bon» Nicolo Rizzuto.

Il ne regrette pas de s'être lié d'amitié avec le défunt parrain et ses lieutenants. «Être en présence, connaître et aller chez le chef de la mafia, c'était dans la normalité des choses pour vous?», s'est interrogée France Charbonneau.

Son seul regret est d'avoir fait des transactions en argent comptant pour rendre service, a-t-il dit. Encore là, M. Milioto n'était pas responsable de collecter le pizzo de 2,5 % sur la valeur des contrats auprès des entrepreneurs, assure-t-il.

Tel un facteur, il a ramené de l'argent à Rizzuto à la demande de Lino Zambito, qui avait contracté des dettes. Tel un coursier, il prenait de l'argent pour faire des petites emplettes à la boucherie pour le parrain, vieux et limité dans ses déplacements. Tel un généreux donateur, il contribuait au financement de l'Association Cattolica Eraclea...

Rendre service

Mais en toutes ces occasions, il voulait seulement rendre service, a-t-il martelé. Et il s'est plus ou moins laissé entraîner ainsi, jusqu'à transporter de l'argent sans poser de questions — ce qu'il dit aujourd'hui regretter.

Le commissaire Renaud Lachance a voulu savoir pourquoi il acceptait d'être ainsi vu avec le parrain de la mafia montréalaise, s'il ne recevait aucun avantage. «Les gens au Québec savent ce que fait le clan Rizzuto, savent que ce sont des membres du crime organisé [...]. Ils savent aussi que vous, vous les fréquentez beaucoup, à ce point qu'on vous appelle, vous, pour pouvoir les rejoindre. Comment vous voyez ça, sous l'angle de la réputation? Est-ce que ça fait une bonne réputation de savoir qu'on est une personne qui fréquente régulièrement des hauts dirigeants de la mafia? Ça vous faisait une bonne image? C'était quoi l'avantage pour vous?», a demandé M. Lachance.

«Je n'avais aucun avantage, a répliqué M. Milioto. Moi, je voyais l'homme, je voyais la personne. C'était vraiment du bon monde.»

Le commissaire Lachance s'est montré sarcastique. «Donc, je comprends que les criminels qui sont gentils, vous êtes prêt à en faire vos amis, en autant qu'ils soient gentils, même si vous savez que ce sont des criminels», a-t-il dit.

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