Dons illégaux aux partis à Québec

Michel Lalonde est conscient d’avoir brisé à peu près toutes les règles du Code de déontologie des ingénieurs, mais il assume pleinement son rôle de coordonnateur de la collusion pour les firmes de génie.
Photo: La Presse canadienne (photo) Ryan Remiorz Michel Lalonde est conscient d’avoir brisé à peu près toutes les règles du Code de déontologie des ingénieurs, mais il assume pleinement son rôle de coordonnateur de la collusion pour les firmes de génie.

Génius a décroché, seul ou en consortium, des contrats de 25,5 millions de dollars du ministre des Transports du Québec (MTQ), entre 1998 et 2012.

Sur un peu plus de dix ans, Michel Lalonde, sa femme Diane Graveline-Lalonde et leur fils Philippe ont donné 27 450 $ au PQ et 26 700 $ au PLQ, pour un total global de 54 150 $. Les associés de Génius et leurs conjoints ont versé pour leur part 89 995 $ au PQ, 66 940 $ au PLQ et 28 700 $ à l’ADQ, pour un total de 185 635 $.

Les contributions de Génius aux partis provinciaux n’avaient rien à voir avec l’expression de convictions politiques. C’est « en bon développeur des affaires » que M. Lalonde aidait les partis provinciaux. C’était un moyen de se rendre visible et d’espérer des contrats du MTQ. « C’est comme une continuité dans la démocratie provinciale », a dit M. Lalonde. « C’est depuis Duplessis que c’est comme ça au niveau provincial. On a des projets, on contribue », a-t-il ajouté.

M. Lalonde est conscient d’avoir brisé à peu près toutes les règles du Code de déontologie des ingénieurs, mais il assume pleinement son rôle de coordonnateur de la collusion pour les firmes de génie. Il ne lui est jamais venu à l’esprit de se défiler. « Je n’ai jamais eu cette idée-là. J’ai toujours contribué, je n’ai jamais refusé de le faire », a-t-il insisté.

 

Dons illégaux

Les dons aux partis étaient en apparence légaux. Ils ont été faits par chèque, sans dépasser le plafond maximal annuel, et ils ont été comptabilisés dans les rapports du Directeur général des élections (DGE). Ils deviennent illégaux parce que Génius a choisi de rembourser ses associés, sous forme de primes au rendement. La loi électorale permet en effet les dons individuels, mais elle interdit les contributions d’entreprises.

L’un des associés de Génius, Gino Lanni, a notamment donné 19 090 $ au PLQ et 5000 $ à l’ADQ. Le nom de Gino Lanni a surgi dans l’actualité à deux reprises l’automne dernier. L’ex-organisateur politique Martin Dumont a affirmé devant la commission qu’il avait vu M. Lanni à deux ou trois occasions dans les locaux d’Union Montréal, où il allait rencontrer Bernard Trépanier (responsable du financement).

Le nom du vice-président de Génius a aussi été mentionné le 11 décembre dans un procès impliquant Bernard Poulin - président de la firme de génie-conseil Groupe S.M. - et l’ancien journaliste André Noël. Selon l’ancien responsable des transactions immobilières de la Ville de Montréal, Joseph Farinacé, M. Lanni lui aurait confié en 2007 que le dossier du Faubourg Contrecoeur était arrangé. Cela venait illustrer une autre affirmation de M. Lanni voulant qu’un « cartel se partage les travaux à la Ville », avait indiqué sous serment M. Farinacci.

Michel Lalonde abordera jeudi le cas de la vente à rabais des terrains du Faubourg Contrecoeur, et de la construction de l’usine d’épuration des eaux de Boisbriand. Puisque ces deux dossiers font l’objet d’accusations criminelles, il s’exprimera sous le couvert d’une ordonnance de non-publication préventive, qui pourrait être levée en tout ou en partie à la fin de son récit.

 

Une autre réalité

Le p.-d.g. de Génius a achevé la partie publique de son témoignage à la commission Charbonneau par une incursion somme toute modeste dans l’univers des partis provinciaux, où il était plus difficile d’établir des stratagèmes de collusion.

Les règles non écrites pour obtenir des contrats du MTQ étaient différentes de celles prévalant dans le monde municipal. À Montréal et dans les villes de la couronne Nord, M. Lalonde a fait un lien direct entre les ristournes qu’il a versées aux politiciens locaux et l’obtention de contrats.

Au provincial, un don n’était pas synonyme d’un contrat. Les comités de sélection étaient plus imperméables à l’influence politique. Les règles régissant l’octroi d’extra étaient beaucoup plus sévères sur les chantiers du MTQ que dans les municipalités. Les extra étaient donc plus modestes.

Encore là, des entrepreneurs se sont montrés « accommodants », en retournant à Michel Lalonde 25 % des extra sur les chantiers du MTQ pour ses activités de financement occulte. M. Lalonde s’est montré évasif à ce sujet, citant notamment Simard Beaudry et Construction Louisbourg, propriétés de Tony Accurso, parmi les entreprises avec lesquelles le stratagème de ristournes opérait de sa magie au provincial.

 

Un ami utile

Michel Lalonde était un homme prévoyant. Un autre associé de Génius, Gilles Thibodeau, était l’ami d’un fonctionnaire à la retraite, Claude Millaire, qui siégeait comme membre externe aux comités de sélection du MTQ.

Génius a vu dans ces liens une nouvelle occasion d’affaires. Michel Lalonde l’a courtisé avec des petits cadeaux (cellier, machine à café espresso d’une valeur de 1500 $, caméra, etc.). Il a même payé son forfait cellulaire de 2004 à 2010. Finalement, il a consenti à payer un pot-de-vin de 1 à 1,25 % à M. Millaire sur la valeur des contrats de Génius avec le MTQ.

En 2008, M. Lalonde a donc remis 25 000 $ à Claude Millaire dans un restaurant, soit 1,25 % des honoraires de deux millions reçus par Génius pour un contrat d’éclairage dans un tunnel de l’autoroute 13, à Lachine, réalisé en consortium par Séguin (l’ancien nom de Génius) et CIMA+.

Claude Milliaire ne siège plus aux comités de sélection du MTQ depuis janvier 2011. Le MTQ n’a pas été en mesure de préciser au Devoir quelles compétences il détenait pour participer au processus d’octroi de contrats, ni pendant combien de temps il a siégé aux comités.

 

Avec Guillaume Bourgault-Côté et Jeanne Corriveau

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Les pros des « extra »

Michel Lalonde a nommé 16 entreprises de la construction et les responsables qui ont accepté de remettre le quart de leurs extra en argent liquide pour financer les partis politiques. Il s’agit de : Simard Beaudry et Construction Louisbourg (Frank Miniccuci), L.A. Hébert (Denis Hébert), Asphalte Desjardins (Claude Desjardins), Infrabec (Lino Zambito), Pavages Jeskar (Joe Carola), Conex (Tony Conte), Catcan (Tony et Paolo Catania), Sintra (Mario Desrochers), Construction Garnier (Joe Borsellino), Pavage CSF (Dominic Cammalleri) BP Asphalte (l’autre Joe Borsellino), Mivela (Nicolo Milioto), Construction DJL (Jacques Collin), Construction F. Catania (Paolo Catania), TGA (Joseph Piazza).

M. Lalonde a aussi déclaré qu’il a versé 35 000 $, sur un total de 70 000 $, pour financer la campagne à la mairie de Longueuil de Jacques Olivier, en 2001. Il a également aidé le maire de Saint-Jean-sur-Richelieu, Gilles Dolbec, en versant 10 000 $ à son organisateur politique, Michel Caron. Celui-ci est le patron de Tremca, qui aurait donné un pot-de-vin de 300 000 $ à l’ancien directeur général de la Ville de Montréal, Robert Abdallah.

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