Commission Charbonneau - Une ombre sur l’enquête

Martin Dumont, ancien organisateur du parti Union Montréal, a de nouveau témoigné devant la commission Charbonneau hier.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Martin Dumont, ancien organisateur du parti Union Montréal, a de nouveau témoigné devant la commission Charbonneau hier.

Après avoir ébranlé la mairie de Montréal par son témoignage, l’ancien organisateur du parti Union Montréal Martin Dumont a reconnu lundi devant la commission Charbonneau avoir déformé la réalité, créant du coup un certain embarras autour de l’enquête.

Pour la reprise de ses audiences publiques lundi, la commission Charbonneau a tenté de corriger les inexactitudes ou même les mensonges proférés par Martin Dumont l’automne dernier. Le procureur au dossier, Me Denis Gallant, ne cachait pas son irritation. Il avait un ton cinglant et il expliquait même, sans détour, vouloir « tester la crédibilité du témoin ».


Au préalable, la juge France Charbonneau, qui préside les travaux, a brossé un portrait de la situation, laissant entrevoir que le processus d’enquête n’est peut-être pas sans faille. Si la Commission n’est pas à l’abri de faux témoignages, elle réagira prestement, a souligné Mme Charbonneau. « C’est sans hésitation que nous prendrons les moyens pour rétablir la vérité et signaler le fait aux autorités compétentes pour que des procédures soient intentées, le cas échéant », a-t-elle dit.


Ainsi, lorsque Martin Dumont a tenté de faire reporter son témoignage pour des raisons de santé, Mme Charbonneau a rejeté la requête.


Une fois à la barre des témoins, Martin Dumont avait la mine basse. Il a donné une énième version de son témoignage. Ces propos différaient tant de ce qu’il a affirmé sous serment l’automne dernier que de ce qu’il a déclaré aux enquêteurs quelques semaines plus tard. Trois perspectives sur un seul et même événement.


Le 30 octobre, M. Dumont a raconté que la réceptionniste d’Union Montréal, Alexandra Pion, lui avait confié avoir compté 850 000 $ d’argent comptant. Elle s’en plaignait, selon M. Dumont. Or, cet élément a été une surprise pour la commission. Ni les enquêteurs ni les procureurs de la commission n’avaient jamais entendu parler de Mme Pion auparavant.


Après avoir retrouvé cette dernière, qui a nié les faits, ce qu’elle a d’ailleurs répété lundi à titre de témoin, la commission a décidé de convoquer de nouveau M. Dumont pour le confronter à ce témoignage. La rencontre a eu lieu le 11 décembre. Le chef enquêteur de la commission, Robert Pigeon, a témoigné lundi pour expliquer que M. Dumont avait avoué avoir inventé cette portion de son témoignage.


Mais de retour devant la commission, Martin Dumont a soufflé le chaud et le froid. Il a maintenu qu’une somme de 850 000 $ existait bel et bien. « Je vous suggère que toute cette histoire-là est fausse », lui a lancé Me Denis Gallant. M. Dumont a persisté tout en soulignant qu’il avait « peut-être mélangé des histoires ». Chose certaine, Mme Pion n’avait rien à voir là-dedans.


Plus tard, la Commission a visionné un extrait de la déclaration de M. Dumont. Il semble que la somme de 850 000 $ n’ait jamais existé et que Mme Pion ne l’ait donc jamais comptée. « Cet épisode-là, c’est faux », y voit-on déclarer M. Dumont. Puis, il ajoute : « Je n’aurais jamais dû induire en erreur la Commission. »


Martin Dumont a soutenu toutefois que c’est Bernard Trépanier, le responsable du financement d’Union Montréal, qui lui aurait raconté avoir compté tant d’argent.


L’avocate représentant M. Dumont, Me Suzanne Gagné, s’est interposée à plusieurs reprises pour protéger son client. Elle a même soutenu que M. Dumont avait été « détenu illégalement » lors de sa rencontre avec les enquêteurs le 11 décembre dernier. Mardi, elle tentera de démontrer que les aveux de M. Dumont ont été obtenus de façon illégale.


Pour ce qui est des autres éléments colorés de son témoignage, M. Dumont a affirmé qu’il s’agit de la vérité. M. Dumont avait raconté que le maire Gérald Tremblay savait qu’il existait une double comptabilité au sein de son parti. Ce sont des déclarations fracassantes qui ont été le catalyseur pour la démission du maire en novembre.


À travers toutes ces acrobaties, un fait nouveau a toutefois été révélé à la commission. Alexandra Pion n’a peut-être pas compté d’argent, mais elle en a vu une valise pleine à Union Montréal. Et c’était en pleine période électorale puisqu’elle a travaillé à Union Montréal de juin à novembre 2005.


À l’abri de toute ingérence politique


En début de séance, la juge Charbonneau a pris soin d’asseoir son autorité en rappelant la totale indépendance de la Commission, y compris du monde politique.


Ainsi, elle a expliqué que la Commission siégera à deux commissaires, comme le lui permet l’article 7 de la Loi sur les commissions d’enquête. La contribution du troisième commissaire, Roderick Macdonald, qui est absent depuis le début des travaux à cause de problèmes de santé graves, continuera à se faire sous la forme d’appui à l’équipe de recherche et de sa participation aux réunions.


L’apport de M. Macdonald est « considérable », a précisé Mme Charbonneau. Puis, elle a souligné que la commission qu’elle préside est « à l’abri de toute ingérence politique ».


La juge Charbonneau a vraisemblablement apporté cette précision importante en réplique à l’irritation du ministre de la Justice, Bertrand St-Arnaud. Ce dernier avait ouvertement critiqué l’absence de M. Macdonald, craignant un impact négatif sur la validité du rapport final.


Rapidement lundi, le ministre St-Arnaud a réitéré la confiance du gouvernement à l’égard de la Commission par voie de communiqué. « La présidente de la Commission, la juge France Charbonneau, a bien répondu ce matin à mes préoccupations concernant l’absence en séance publique du commissaire Roderick A. Macdonald », a déclaré Bertrand St-Arnaud.


Par ailleurs, quatre nouveaux avocats ont été embauchés par la commission dont trois seront impliqués dans les travaux publics. Il s’agit de Paul Crépeau, d’Érika Porter et de Cainnech Lussiaà-Berdou.

16 commentaires
  • Bernard Gervais - Inscrit 22 janvier 2013 00 h 43

    Quand on ne fait pas attention

    Mais pourquoi donc Martin Dumont a-t-il déformé ou grossi certains faits lors de son témoignage à la Commission Charbonneau cet automne ? Si c'était pour frapper un grand coup et faire parler de lui, pas doute qu'il y est parvenu !

    Sauf qu'il y a souvent des risques énormes à dire des faussetés. En parlant comme il l'a fait, M. Dumont aura non seulement considérablement contribué à forcer l'ex-maire Tremblay à démissionner, mais il aura aussi terni sa propre crédibilité et ce, pour longtemps. Qui voudra encore, par exemple, considérer cet homme comme quelqu'un de fiable ?

    • Pierre Labelle - Inscrit 22 janvier 2013 09 h 32

      Je suis beaucoup plus inquiet pour la crédibilité de la commission que de la sienne, quelqu'un qui accepte d'aller pisser avec le premier venu, de prendre charge d'une enveloppe bourrée de fric, on repassera pour le coté crédible du personnage.

  • Carole Dionne - Inscrite 22 janvier 2013 01 h 02

    Mais où étaient les procureurs de la commission?

    M Dumont devait dire les coses qu'il avait dites précédemment en privé aux enquêteurs et aux procureurs. Quand le procureurs a vu que M Dumont en rajoutait, il aurait dû demander un arrêt et voir ce qui ne va pas avec Dumont. Mais il l'a plutôt laissé allé, comme si cela faisait l'affaire de la Commission, de sortir de gros noms.

    Le procureur de la commission avait toute la latitude voulue pour bien mener le témoignmage et l'arrêter à un certain moment.


    Quand à Martin Dumont, je ne sais pas ce qui l'a motivé à dire de telles choses mais il aura à vivre avec ce qu'il a dit.

  • Pierre Vincent - Inscrit 22 janvier 2013 04 h 32

    La mémoire est une faculté qui oublie, sauf quand elle s'en souvient...

    Il est clair que Martin Dumont a puisé dans ses souvenirs de son passage au service du Maire et d'Union Montréal différents épisodes qui pouvaient étayer la thèse de la corruption et de la collusion que s'applique à démontrer la Commission Charbonneau. Il est clair également que plusieurs personnes n'ont aucun intérêt à confirmer ses allégations, surtout s'ils sont visés par celles-ci...

    L'a-t-il fait pour le bien commun, par désir de visibilité médiatique ou par esprit de vengeance ? Je pense qu'il y a un peu beaucoup des trois dans son témoignage. Il reste que pour l'essentiel, il n'a fait que confirmer des pratiques évoquées par d'autres témoins entendus par la Commission. Quant à savoir s'il a exagéré certains détails, cela semble évident, mais il a aussi amalgamé divers éléments que sa mémoire avait de la difficulté à sélectionner, pour augmenter leur impact.

    Il demeure toutefois que si Alexandra Pion n'a pas compté d'argent, comme le prétendait Martin Dumont, on lui a demandé de le faire et elle a vu, dans le bureau de Bernard Trépanier et en présence de Martin Dumont, une valise remplie de $$$. Et fait tout aussi étonnant, elle se souvient du nom du DG d'Union Montréal, M. Ouellet, mais pas de son prénom, Christian. En effet, elle l'a appelé Claude lors de son témoignage de ce matin. Elle devrait sans doute être poursuivie pour ce mensonge...

  • Fernand Lachaine - Inscrit 22 janvier 2013 07 h 01

    Service commandé?

    Les conséquences causées par les témoignages de Martin Dumont à la commission Charbonneau sont graves. Par exemple la démission du maire Tremblay et plusieurs démissions d'élu(e)s du parti Union Montréal.
    N'y aurait-il pas eu service demandé ou commandé de la part de personnes intéressées à voir partir le maire qui était d'ailleurs passablement affaibli par la proximité du crime organisé dans la ville de Montréal?

  • Paul Lafrance - Inscrit 22 janvier 2013 08 h 02

    M.Dumont

    Se pourrait il que M.Dunont ou sa famille fassent l'objet d'intimidation ou de menaces?
    Ca pourrit ètre possible.