À la recherche du politicien idéal

C’était au Festival western de Saint-Tite en septembre 2010. Alors chef du Parti libéral du Canada, Michael Ignatieff courtisait les Québécois, des bottes Boulet aux pieds. Sauf qu’il peinait à trouver des mains à serrer au milieu de la foule. Ce n’est pourtant pas qu’il manquait de festivaliers. Non. Mais il y avait Justin Trudeau qui se promenait derrière M. Ignatieff, et qui recueillait toutes les accolades et les demandes de photos. Comme un aimant au-dessus d’une boîte d’aiguilles.

L’image était frappante. Entre un intellectuel à la réputation internationale et un jeune député surtout réputé pour ses origines familiales et son look glamour, le public faisait un choix spontané vers le second. On connaît la suite : mal aimé, M. Ignatieff est parti, et depuis, M. Trudeau s’est lancé dans la course pour lui succéder. En gros.


Or, la candidature de Justin Trudeau à la chefferie libérale soulève bien des questions concernant la supposée vacuité du personnage. On le dit beau et charmant, il est doté d’une indéniable aisance en public, mais encore ? L’intérieur ? Le contenu ? Les qualités de fond du politicien ? Mystère partiel, que la campagne permettra d’éclaircir, a promis le politicien sans politiques.


« Il entre dans la catégorie de ceux qui ont une vision, mais on attend encore la définition précise de cette vision, note John Parisella, ancien proche conseiller de Robert Bourassa et Jean Charest. Mais je vous rappellerai qu’en 2007, beaucoup de gens étaient incrédules par rapport à la candidature de Barack Obama. On peut avoir des surprises. » À suivre.


Pendant que Justin Trudeau cherche à se définir, Le Devoir a demandé à différents intervenants de brosser le portrait-robot de leur politicien idéal - ou de ce qui pourrait s’en approcher. 2013 sera marquée par plusieurs élections. Autant d’occasions pour la population de choisir des types de leadership, des façons de faire, des visions. Mais lesquelles ?


« Pour moi, le politicien idéal ne serait pas un politicien de carrière, commence l’historien Éric Bédard. La politique ne serait pas pour lui une profession, mais un engagement au service de son pays. Et cet engagement serait limité dans le temps. »


L’ancienne ministre péquiste Louise Beaudoin abonde : on ne passe pas sa vie à ne faire que ça. « Je crois beaucoup aux allers-retours, dit celle qui en a fait quelques-uns. On ne peut pas commencer à siéger à 20 ans et être encore assis sur sa chaise à 70 ans. Il faut aller se nourrir ailleurs, revenir. Sinon la bulle parlementaire nous entraîne rapidement à avoir des réflexes qui finissent par nous faire dire ce qu’il faut dire, sans qu’on donne du sens à ce qu’on dit ou sans que ce soit authentique. On tombe alors dans un carcan. »


« Un politicien doit être prêt en tout temps à rentrer chez lui », ajoute Michel Nadeau, directeur général de l’Institut sur la gouvernance des organisations publiques et privées (IGOPP). Les « professionnels de la politique qui ont peur de perdre leur emploi et qui doivent protéger leur train de vie », très peu pour lui : il faut, dit-il, pouvoir assumer jusqu’au bout « son engagement pour le bien commun » et partir lorsque les compromis sont trop importants. « Mais c’est très rare qu’on le voit », note M. Nadeau.


Éric Bédard souhaite ainsi des gens « matures et indépendants », avec un bon bagage de vie. Le politicien idéal « aurait vécu, avant de s’engager, les principales expériences humaines d’un adulte, et ne dépendrait pas du militantisme politique pour vivre. Il se serait distingué dans un domaine où, une fois son engagement terminé, il pourrait facilement retourner. »

 

Intégrité


Pour Michel Nadeau, un bon politicien doit posséder deux qualités incontournables : « l’intégrité et la compétence ». C’est la base, dit-il, mais elle n’est pas nécessairement fréquente. L’ex-maire de Montréal, Gérald Tremblay, « avait l’intégrité, mais pas la compétence. Et c’était l’inverse chez [l’ancien maire de Laval] Gilles Vaillancourt. »


L’intégrité ? C’est peut-être l’effet de la commission Charbonneau, mais tous font de cette valeur le socle du politicien idéal. « Il faut des convictions, de l’intégrité, le souhait de changer les choses en espérant que ce sera pour le meilleur, et s’assurer qu’on y est allé pour servir les autres et non pour se glorifier », résume Monique Jérôme-Forget, ancienne ministre libérale.


Pour Louise Beaudoin, la notion de « sens » est aussi primordiale. « La toute première qualité d’un grand politicien, c’est de savoir donner un sens à son action, indique-t-elle. Il faut pouvoir expliquer ses gestes, les faire comprendre. C’est absolument essentiel, surtout dans des sociétés fragmentées. »


Ce sens doit aussi être celui que la population désire, note pour sa part le philosophe Christian Nadeau. « Le politicien idéal serait, selon moi, celui qui s’efface derrière les institutions, mais est le véritable gardien de leur bon fonctionnement. Celui qui n’est pas là pour donner une direction indépendamment de l’avis des citoyens et des citoyennes, mais qui sait faire entendre leurs voix et sait dialoguer avec eux, et dont l’action ne dépend pas d’une volonté arbitraire. » Cela ne veut pas dire d’agir « uniquement pour plaire à la majorité », mais d’établir un dialogue qui profite réellement au bien commun, note M. Nadeau.


Celui-ci considère aussi que le « profil politique idéal est celui où les individus chargés de pouvoirs sont véritablement conscients des limites de ceux-ci, et où sont ceux-ci sont véritablement limités ». Le respect des institutions est crucial pour Christian Nadeau. Il évoque Machiavel pour dire que « nous nous passionnons aujourd’hui pour les stratégies politiques des “princes” que sont les politiciens professionnels, nous scrutons leur personne publique au lieu de nous intéresser aux institutions ».


« Il faut savoir défendre les institutions et les conserver vivantes en les dynamisant, ajoute-t-il. Or, une telle chose ne peut être faite sans surveillance des citoyens. Et la qualité de cette surveillance dépend elle-même de la qualité des institutions (pensons ici au BAPE) et de la vie citoyenne », dit M. Nadeau.

 

Refuser le facile


À ces considérations, Éric Bédard ajoute une dimension pratico-pratique. « Le politicien idéal serait à mon sens capable de garder le cap sur les idées phares de son programme, et resterait plutôt indifférent aux gros titres du matin et aux humeurs des chroniqueurs », dit-il. L’idée n’est pas de se couper d’un dialogue avec la population - cher à Christian Nadeau, par exemple -, mais de rester concentré sur une mission clairement établie.


Et Éric Bédard aimerait un politicien « qui aurait trop de respect pour sa fonction pour s’abaisser à participer à des émissions de divertissement lors desquelles les amuseurs publics sont à l’honneur, dit-il. Il ne confondrait pas sa personne avec l’institution qu’il incarne. Il chercherait plutôt à diriger, à élever son peuple vers de plus grands horizons. » Il cite l’ancien maire de Montréal, Jean Drapeau, qui « ne s’adressait à la presse que lorsqu’il avait quelque chose à annoncer, non pas pour commenter l’actualité ».


Ce qui, reconnaissent les autres, demanderait passablement de courage. Une qualité qui manque à plusieurs politiciens, estime Louise Beaudoin, qui aimerait des politiciens capables de sortir d’une zone de « confort » pour oser des questions difficiles. « Mais je l’ai vécu longtemps : ce n’est pas facile de prendre des risques. »

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