L’illusoire consensus pour renforcer la loi 101

Le gouvernement Marois a abandonné son engagement d’imposer la loi 101 au cégep anglais.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le gouvernement Marois a abandonné son engagement d’imposer la loi 101 au cégep anglais.

Québec — En présentant le projet de loi 14 qui vise à renforcer la place du français au Québec, la ministre responsable de la Charte de la langue française, Diane De Courcy, a affirmé qu’elle s’était inspirée des positions de tous les partis politiques, au premier chef du Parti libéral du Québec, en cherchant le consensus. Mais déjà les libéraux ont annoncé qu’ils s’opposeraient à des pans importants du projet de loi, tout comme la Coalition avenir Québec, qui refuse qu’on tente de franciser les petites entreprises, question de ne pas nuire aux investissements.


Lorsqu’ils étaient au pouvoir, les libéraux de Jean Charest ont trouvé une foule de raisons pour rejeter tout renforcement de la Charte de la langue française. Au fil des études dévoilées par l’Office québécois de langue française (OQLF), la ministre de la Culture et des Communications, Christine St-Pierre, s’est évertuée à voir dans les données sur l’état du français au Québec les signes indubitables que tout allait pour le mieux. Le verre était toujours plein, bien qu’à moitié.


Les réactions des libéraux aux dernières études sur la langue du travail que l’OQLF a rendues publiques, à la fin novembre, s’inscrivent dans cette tradition. Ces études montraient que l’usage du français au travail, s’il avait spectaculairement progressé de 1971 à 1989, avait diminué depuis. Sur l’île de Montréal, le français était la principale langue de travail de 85 % de la population en 1989 ; ce pourcentage avait baissé à 80 % en 2011. Les études constataient la forte montée du bilinguisme au travail, surtout à Montréal où 82 % de la population utilisent l’anglais au travail.


Réagissant mercredi à la présentation du projet de loi 14, le porte-parole libéral en matière de langue, Marc Tanguay, a vanté les vertus du bilinguisme au travail. « Il ne faut surtout pas se désoler de voir une statistique où l’on dit : Vous savez, il y a de moins en moins de personnes en 2012 qui travaillent exclusivement en français […]. C’est notre réalité aujourd’hui », a-t-il dit. Marc Tanguay, un avocat, s’est réjoui d’avoir eu à parler anglais durant sa carrière. « Si je n’avais pas eu cette capacité-là, je n’aurais pas eu les beaux emplois que j’ai eu l’occasion, très humblement, d’occuper. »


Autre lecture


Il est clair que libéraux et péquistes ne font pas la même lecture, encore une fois, des études de l’OQLF. « Il y a une stabilité au niveau du français au Québec », estime Marc Tanguay. L’important, c’est de préserver « la paix linguistique » actuelle. « Il faut faire attention, par, entre autres, le projet de loi qui nous est présenté aujourd’hui [mercredi], de ne pas venir remettre en cause cet équilibre linguistique », a-t-il prévenu.


Le gouvernement Marois a un tout autre point de vue sur les dernières études de l’OQLF. Pour Diane De Courcy, les années de progrès du français « sont malheureusement derrière nous », a-t-elle déclaré en présentant le projet de loi 14. La ministre a relevé « un glissement du français sur le territoire québécois, particulièrement à Montréal ». Le droit de travailler en français qu’a consacré la loi 101 est « un acquis historique qui s’effrite ».


Comme les libéraux et les péquistes ont des vues diamétralement opposées sur la situation du français, ils risquent de ne jamais s’entendre sur l’opportunité de renforcer la loi 101 ou sur toute autre disposition qui viserait le même objectif. Pourquoi remédier à un problème qui n’existe pas ? pensent les libéraux.

 

L’éducation


Le gouvernement Marois a abandonné son engagement d’imposer la loi 101 au cégep anglais. Il a aussi laissé de côté l’abolition des écoles passerelles qui fera l’objet d’un projet de loi distinct, présenté l’an prochain. Mais force est de constater que le consensus recherché par Diane De Courcy n’est pas au rendez-vous.


Déjà, les libéraux ont annoncé qu’ils s’opposeraient à une des principales mesures du projet de loi 14 : assujettir les entreprises de 26 à 49 employés à la loi 101 en exigeant de celles qui fonctionnent en anglais qu’elles se francisent. Obliger les petites entreprises à se franciser, c’est leur imposer un fardeau réglementaire qui nuirait à leur compétitivité, avancent-ils.


Pour le chef de la CAQ, François Legault, modifier la loi 101 n’est pas une priorité. L’enjeu de la langue est un embêtement pour lui qui a totalement évacué la question nationale du programme de sa formation politique. Qui plus est, l’alliance d’un Gérard Deltell, qui prône le bilinguisme pour tous les Québécois, avec d’anciens péquistes qui, tout aussi silencieux qu’ils soient devenus au sein de la CAQ, n’en pensent pas moins présente des risques de division.


La position de François Legault est simple, voire simpliste : il suffit d’appliquer la loi 101 telle qu’elle est. Comme si ce n’était justement pas ce que l’OQLF tente de faire. Et reprenant le même argument économique que les libéraux - un argument utilisé d’ailleurs à satiété par les opposants à la loi 101 en 1977 -, le chef caquiste juge que ce « n’est sûrement pas la meilleure façon d’attirer des investissements au Québec ».

 

Tracasserie


Le hic avec cet argument économique, c’est qu’il pourrait tout aussi bien servir à dénoncer l’application actuelle de la loi 101 aux entreprises de 50 employés et plus. C’est aussi pour elles une tracasserie qui nuit à leur compétitivité. C’est aussi un facteur qui fait fuir les investissements étrangers. Si on pousse ce raisonnement plus loin, le français lui-même, dans un contexte nord-américain, est un frein à la compétitivité. On peut même soutenir que des gains de productivité pourraient être obtenus si l’anglais devenait la langue de travail au sein des entreprises exportatrices. C’est le choix qu’a fait l’entreprise informatique Taleo à Québec.


Chose certaine, le consensus dont a parlé Diane De Courcy ne rallie pas les défenseurs les plus ardents de la langue parmi les souverainistes. Le Devoir publie une lettre de l’ancien député de Borduas, Pierre Curzi, qui dénonce les « mesures homéopathiques » du projet de loi 14 et son inefficacité. Le Mouvement Québec français trouve l’effort louable, mais il estime qu’il est « insuffisant » pour assurer l’avenir du français au Québec.


Tant les libéraux que les caquistes n’ont pas commenté un des éléments importants, sinon le plus important, du projet de loi 14 : l’enchâssement dans la Charte des droits et libertés de la personne du droit de travailler et de vivre en français. La Charte de la langue française garantit déjà le droit de travailler en français. Mais il serait maintenant inscrit dans une charte quasi constitutionnelle dont s’inspireraient les juges. Les citoyens pourraient se plaindre à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) et devenir « les sentinelles de la langue », pour reprendre l’expression de Diane De Courcy.


Il reste encore à savoir si ces sentinelles de la langue seront plus nombreuses que les Québécois qui, à l’instar de Marc Tanguay, sont trop heureux d’évoluer dans un milieu de travail bilingue afin de participer vaillamment à l’inexorable mondialisation.

16 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 8 décembre 2012 06 h 44

    Idée folle...

    La meilleure manière de finir de tuer le français au Québec, c'est de lui imposer la plus grande absence possible du domaine public. Et c'est bien ce but que poursuivent sans relâche un certain nombre de personnes et d'organismes canadiens qui concentrent leur énergie pour tricher avec l'idée même de la signification du mot "intolérance" !
    Faut arrêter avec cette idée folle que les investisseurs suivent la langue anglaise. Les investisseurs, ce qu'ils veulent, c'est de dépenser le moins possible pour faire le plus de profits que possible. Et puisqu'ils vont par-là, les petites économies qui peuvent se faire en stadardisant au maximum les coûts les plus bas deviennent leur credo...
    Nous sommes au Québec et le Québec non seulement est français, mais veut le rester. Là, doivent être les conditions les plus inébranlables de la liberté d'entreprendre au Québec. Et quiconque ne les accepte pas peut aller investir ailleurs si ça lui chante. Nous avons entre nos mains le pouvoir de n'acheter que ce qui ne nous détruit pas.
    Bien que nous désirions travailler avec tout le monde, il faudra bien que les Canadiens comprennent que nous ne sommes les serviteurs de personne. Ni le paillasson sur lequel on peut se plaire à s'essuyer les pieds.
    NO PASSARAN !
    Les Québécois ont un esprit de tolérance si grand qu'il dérange sans cesse les adversaires de la singularité de leur société. Et c'est bien ce qu'ils cherchent à transformer pour que leurs propres intérêts puissent un jour remplacer ceux des Québécois et du Québec francophone.
    Le Canada consomme maintenant ce qui lui reste de sa propagande "uniformiste". Le mépris de sa doctrine loyaliste a assez duré, jamais nous n'avons abandonné nos droits historiques.

    Vive le Québec libre de vivre en français !

    • Marc Stringer - Inscrit 8 décembre 2012 12 h 10

      Mon cher Monsieur, le nous ne comprend que vous! Le peuple achètera ce qui lui revient le moins cher possible et la langue d'affichage n'entera absolument pas en ligne de compte.

      Pour prouver ce fait, regardez le nombre grandissant de québecois qui vont acheté de l'autre côté de la frontière par souci d'économie.

      Bonne journée.

    • Réjean Grenier - Inscrit 8 décembre 2012 13 h 46

      Bravo mon cher. Voilà ce qu'il faut dire, voir crier, à
      tous ces libéraux et autres caquistes démolisseurs de
      notre pays.

      En ce qui concerne la langue dans les entreprises,
      je sais depuis ma jeunesse que les hommes d'affaire
      sont là pour faire des affaires qui se font aussi bien, même mieux en français au pays du Québec.

      Voilà.

      Réjean Grenier.

  • Michel Lebel - Abonné 8 décembre 2012 07 h 59

    Une nouvelle Loi qui aura peu d'effets.

    Tout loi de nature administrative atteint un jour ses limites, en ce sens qu'elle n'est plus applicable, à moins que l'État ne se convertisse en État policier, ce qui n'est pas propre à un État démocratique. La Loi 101 a fait ce qu'elle devait faire: en particulier au niveau scolaire, les enfants des nouveaux venus allant à l'école française. Pour le reste, le français se porte mieux, depuis cette Loi, à Montréal, mais cette ville, multiethnique, demeure bilingue.

    La modifications proposées à la Loi 101 changeront-t-elles grand'chose? Je ne le crois pas. Pour de plus grands changements(vers plus de français), la seule option sérieuse qui reste(je ne la partage toutefois pas), c'est la souveraineté. Mais il y aurait sans aucun un "prix" à payer pour ce faire.


    Michel Lebel

    • Normand Carrier - Inscrit 8 décembre 2012 11 h 28

      On entendrait les libéraux de Jean-Marc Fournier qui ont ces commentaires .... Alors pourquoi veulent-ils s'y opposer dans sa globalité si elle est si inofensive cette loi ..... Paradoxal .....

    • Yves Côté - Abonné 8 décembre 2012 12 h 22

      Vous avez raison Monsieur Lebel, il y aura sûrement un prix. Mais à mon avis, celui-ci sera déjà payé bien avant que nous ne proclamions l'indépendance.
      Ce prix est celui du travail qui aura été fait pour vaincre définitivement la peur de tous ces cataclysmes que nous promettent le Canada et ses geoliers, dans l'éventualité où nous oserions décider de notre émancipation collective.
      Faire de Montréal une ville française de langue n'enlèvera rien à sa pluri-ethnicité. Croire que le français chassera cette qualité intrinsèque de Montréal n'est que de céder aux illusions que diffusent le gouvernement du Canada et ses officines affiliées depuis 1995.
      L'idée que l'ouverture d'esprit des Québécois a été apporté par les anglophones est d'une invraisemblance aussi grotesque que celle qu'ils ne seraient rien sans le Canada anglophone. Les Anglais nous ont apporté quelques-uns de nos traits de caractères, par imitation ou par opposition, mais certainement pas celui-là.
      Pour mieux l'apprécier, il serait bien plus significatif d'aller explorer du côté des habitudes d'accueil et d'entraide des Amérindiens que du côté "british"...
      Joignez-vous à nous Monsieur Lebel. Les esprits se réveillent à nouveau et le pays que nous construisons déjà recèle des possibilités inouies de développement. Pour peu qu'on veuille bien se faire confiance, bien entendu.
      Il a autant besoin de ceux que vous lui donnerez à partager que de tous les autres qui viennent y vivre. Dont cette langue française que nos Anciens ont eu à coeur de conserver chez eux, donc chez nous et qui nous donne une manière particulière d'appréhender la vie et les Hommes. Ce qui nous est si commun à nous, Québécois, que notre réputation d'humanisme dépasse toutes les frontières.
      Merci Monsieur de m'avoir lu.

    • Gilles Théberge - Abonné 8 décembre 2012 13 h 15

      Il faut croire que pour certaines gens, juste un petit peu sera toujours beaucoup trop.

      Et comme disait Falardeau, on va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part.

  • Nicolas Vincent - Inscrit 8 décembre 2012 08 h 23

    1984

    "Les citoyens pourraient se plaindre à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) et devenir « les sentinelles de la langue », pour reprendre l’expression de Diane De Courcy."

    Non, je rêve (ou plutôt je cauchemarde), Mme De Courcy a-t-elle sérieusement dit ça? C'est la première fois que je le vois mentionné... Mais ça tombe tout droit de "1984" de George Orwell ce genre de truc!!! Des "sentinelles", franchement, et personne ne semble s'en insurger, c'est d'un déprimant...

    • J-F Garneau - Abonné 8 décembre 2012 12 h 55

      Je n'avais pas tout de suite pensé à 1984... mais plutôt aux Sentinelles de l'air. Lady Pénélope et Virgil à la rescousse.
      Oui, c'est d'un déprimant, en effet.

  • Nicolas Vincent - Inscrit 8 décembre 2012 08 h 52

    Idée

    Tiens, j'ai une idée géniale afin de s'attaquer à ce problème de bilinguisme: le iTraducteur 101. Il s'agirait d'investir massivement (on pourrait demander à la Caisse de Dépôt de le faire) afin de développer une superbe application pour iPhone qui permettrait à l'employé québécois unilingue de converser avec... en gros le reste de la planète. Exemple d'une conversation d'affaire entre une entreprise québécoise et son fournisseur anglais: L'employé à Rosemère dit: "Ha ben mon toryeux, c'est benne trop cher ça là!" et tadam! le fournisseur britannique à l'autre bout du fil entendrait plutôt: "Dear Sir, we somehow had in mind a price that would be more mutually beneficial." Et la réponse du Londonien, "Well, we unfortunately cannot go any lower" deviendrait "Es-tu malade mon homme???". Superbe, non??? Il y aurait des options afin d'imiter divers accents, un nombre de voix masculines et féminines, tout le kit quoi. Évidemment, cela ne solutionnerait pas nécessairement les problèmes qui feront surface lors d'un face à face, mais bon, rien ne nous empêcherait de se parler au téléphone même si nous sommes assis à la même table.

    Ça, chers Québécois, serait un vrai investissement dans notre jeunesse de demain.

    • Gilles Théberge - Abonné 8 décembre 2012 13 h 22

      Au-delà de votre humour un peu sarcastique l'état de la traduction automatique avance à grand pas monsieur Vincent.

      Quant cela va éclore et se répandre, cela va faire baisser dramatiquement les tensions linguistiques entre les locuteurs des diverses langues qui existent à travers le monde.

      Déjà il semble que les Japonais ont développé des applications verbales, qui traduisent fidèlement entre l'anglais et le japonais.

      Je ne doute pas que la traduction automatique tant verbale qu'écrite va finir par devenir presque parfaite. Et c'est tant mieux parce que je ne crois pas à la possibilité d'un monolinguisme planétaire, étant donné que la culture est une partie très importante et incontournable du développement des langues.

      Mais pour en revenir à notre situation et à notre dossier, il me semble que prendre de la hauteur ajouterait de la substance à votre commentaire.

  • Denis Paquette - Abonné 8 décembre 2012 13 h 59

    Lutter plus fort, pour notre dignité et notre pays

    Aussitot que l'on touche a la langue nous nous rendons compte de la ligne de fracture, trois cent ans de soumissions ca laissent des traces, Durham croyait que ca allait se régler plus vite que ca, je pense qu'il avait oublié qui nous étions. Trudeau croyait qu'il avait trouvé la formule avec son bilinguiste, toutes ces astuces ont eu des effets contraires, On émigre pas au Québec, pour ensuite s'applatir, Voila les gens du Québec, du moins ceux qui sont venus pour les bonnes raisons, pas ces gens, venus s'enrichir, sur le dos de la société québécoise, ils se sont trompés de pays. Je trouve triste que le dieu de l'argent fasse autant d'adeptes, mais ils ne font que nous convaincre de lutter encore plus fort pour notre dignité et notre pays