Commission Charbonneau - Le visage de la juge

Il y a toutes sortes de façons d’écouter. Avec attention, avec ennui, avec impatience, avec l’air de n’être pas là, avec amour, fatigue, exaspération, avec crédulité, confiance ou fin de non-recevoir… Comment écoute la juge France Charbonneau ? À première vue, avec application.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Il y a toutes sortes de façons d’écouter. Avec attention, avec ennui, avec impatience, avec l’air de n’être pas là, avec amour, fatigue, exaspération, avec crédulité, confiance ou fin de non-recevoir… Comment écoute la juge France Charbonneau ? À première vue, avec application.

Dans la salle d’audience de la commission Charbonneau, je regarde le visage de la juge en chef. Je suis assis bien sagement dans la section des spectateurs. Ce matin, nous sommes peu nombreux. Ce qui semble l’habitude depuis le début des travaux : une dizaine de personnes grosso modo, surtout des hommes. Ce qui ne signifie pas que la commission n’est pas suivie par le public. Au contraire. Depuis les Gomery, Bastarache et Bouchard-Taylor, il y a un intérêt grandissant pour ces enquêtes publiques. On préfère les suivre à la course sur le Net, à la télé, on les déguste en boulettes sous forme de twitts, on les commente dans les réseaux sociaux sous forme de pensées du jour, d’injures, on les analyse ou on s’en moque dans les journaux sous forme d’éditoriaux, de caricatures, on s’en gargarise sur les ondes sous forme de lignes ouvertes, de débats, d’indignation, de jets de salive et d’étonnement abusif. (L’étonnement, s’il dure trop longtemps, se transforme en fixation oculaire et provoque alors un aveuglement temporaire.)


Je suis donc assis ce matin juste derrière le ruban noir déployé pour former un périmètre qui trace la frontière entre les participants et les observateurs. Le témoin est de dos au public. Des écrans sont accrochés qui retransmettent en alternance des gros plans du témoin et de la procureure. Je suis pourtant attiré par le visage de la juge que j’observe de loin. Elle est assise juste devant moi, sur une tribune surélevée. Elle écoute. Il y a toutes sortes de façons d’écouter. Avec attention, avec ennui, avec impatience, avec l’air de n’être pas là, avec amour, fatigue, exaspération, avec crédulité, confiance ou fin de non-recevoir… Comment écoute la juge Charbonneau ? Du moins, ce matin-là. À première vue, avec application. Elle penche souvent la tête sur le côté. Dans ces moments-là, on l’imagine en train de partir quelque part… Mais non. Elle revient en s’agrippant à son stylo et trace quelques notes, se remet droite et joint les mains. J’ai parfois aussi le sentiment qu’elle écoute religieusement - mais avec un sourire digne de la Joconde - ces excitantes histoires autour de bouteilles de vin qui ont généré de la part de la procureure une salve bien nourrie de questions. Et je me rends compte à quel point le vin est devenu vital au Québec. Je me souviens qu’enfant on ne trouvait dans la Belle Province que du « Gros George », un tord-boyaux que mon père achetait une fois par an pour le jour de Pâques. Si on en croit certains, la corruption aurait toujours existé. J’imagine facilement qu’il y a une époque pas si lointaine, certains de nos élus recevaient en pot-de-vin, non du vin, mais des caisses et des caisses de bière. Ou du gros fort. Quoi d’autre ? Aujourd’hui, à la commission, on a parlé de pot-de-vin en chair et en os, on a laissé entendre que certains entrepreneurs offraient des escortes et tout ce qui s’ensuit. Ce qui me frappe dans les témoignages entendus jusqu’à présent, c’est la nonchalance, l’acceptation, le manque d’indignation. Comme si la corruption était inévitable, faisait partie d’un système de bienséance, une culture occulte mais tout de même conviviale, un peu louche, un peu secrète, mais tout à fait acceptable et, surtout, non blâmable. Autre chose qui suinte des murs de cette commission, de son tapis gris, de ses stores fermés, de son plafond bas, c’est l’aveuglement et la surdité volontaires, pour parodier la pauvreté volontaire. « Je n’ai rien vu, je n’ai rien entendu, je n’étais pas au courant, je n’ai pas posé de questions, je n’avais pas à poser de questions, personne ne m’en a parlé, je ne savais pas, je faisais mon travail… »


La salle de presse


Oui, ce matin je regarde le visage de la juge en chef et j’aimerais bien percer le léger mystère de son sourire. D’ailleurs, en est-ce un ? Dès qu’elle intervient au micro, c’est autre chose. Sa voix est précise, bien découpée et fait contraste avec le marmonnement du témoin. Elle n’aime pas qu’on tourne trop longtemps autour du pot. À la pause, je retourne à la salle de presse de la commission. Là, c’est une autre ambiance. D’abord, il fait plus chaud. L’espace ressemble à une classe rectangulaire où sont disposées deux rangées de petites tables où les journalistes travaillent deux par deux. Ils sont près d’une vingtaine. Devant eux, un grand écran où sont retransmises les séances de la commission. Au fond, dans un coin, derrière un rideau de plastique gris, on a aménagé un studio de fortune où Isabelle Richer fait de courts reportages en direct pour Radio-Canada. Des photographes et des caméramans, alourdis de leurs appareils, font le va-et-vient entre cette petite salle grouillante de neurones et de clics de clavier et la salle d’accueil où on montre patte blanche. Dès que les portes de l’ascenseur ouvrent pour permettre à un témoin important d’entrer dans cette salle située au neuvième étage, il est accueilli par le flash des appareils.


J’assiste en direct à la construction de la nouvelle, à la transformation presque instantanée de la séance du matin en manchettes, en bulletins. J’observe les journalistes devant leur portable, tapant rapidement, certains des écouteurs sur les oreilles. Près de moi, Kathleen Lévesque, du Devoir, écrit des twitts qui sont aussitôt avalés par les réseaux. J’entends des commentaires à voix haute, ironiques ou amusés, qu’on ne lira sûrement pas dans les journaux. L’ambiance est décontractée, tout le monde se connaît. Je regarde de nouveau le visage de la juge Charbonneau mais cette fois-ci sur l’écran. Son visage m’intrigue toujours. Non parce qu’il me cache quelque chose, mais parce qu’il est devenu le point de fuite d’un tableau, l’aboutissement d’une longue perspective faite de kilomètres de pensées qui seront condensées dans un rapport, le sien, un rapport qui tentera de départager entre autres la part de responsabilité entre les corrupteurs et les corrompus.

6 commentaires
  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 14 novembre 2012 06 h 15

    Recyclage

    N'oublions pas que Gagliano s'est aussi recyclé dans la culture de la vigne

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 14 novembre 2012 06 h 35

    Yoyo

    Mais ne jouez pas avec son yoyo parce que son visage de Joconde se transforme en Méduse !

  • Jocelyn Gaudreault - Inscrit 14 novembre 2012 07 h 23

    Le visage de la juge

    Quel bon résumé d'un journée à la commission. Je suis convaincu que la plupart des témoins ont la conscience suffisamment élastique pour n'avoir aucun regret ni remord. Ils vont également tout faire pour ne pas rembourser à la société quelques montants que ce soit.

    Oui des pot-de-vin il y en avait dans les années Duplessis de même qu'avant et après. Mon grand-père maternelle (libéral) né en 1882 en a souvent parlé

  • Normand Chaput - Inscrit 14 novembre 2012 09 h 35

    il y en avait bien avant

    On m'a raconté que quand Jésus est né, il y avait déjà des rois mages en ligne avec toutes sortes de cadeaux.

  • ghislaine fortin - Inscrite 14 novembre 2012 11 h 53

    Une autre explication s.v.p.

    Pendant longtemps on expliquait doctement que la culture endémique du pot-de-vin dans les républiques bananières était due au fait que les fonctionnaires étaient mal payés......

    Une autre explication s.v.p. et vite! Nos fonctionnaires montréalais sont très, très bien payés, bien traités, beaux fonds de pension. Alors?