Pour René Lévesque, une campagne pour la nationalisation de l'hydroélectricité

Déjà, il est évident que René Lévesque ne fera pas une campagne personnelle. Il semble même que le ministre des Richesses naturelles ne consacrera pas dans le comté de Laurier tout le temps que ses organisateurs voudraient l’y voir mettre. René Lévesque ne fait pas, non plus, une campagne à proprement parler politique, fait assez inusité au Québec.


Le ministre des Richesses naturelles a une thèse à défendre, sa thèse ; il l’a présentée à ses collègues du cabinet, l’a défendue, a obtenu que le peuple en soit saisi. Durant six semaines, il la développera devant des dizaines d’auditoires : « la nationalisation de l’électricité est nécessaire, pour l’épanouissement des Canadiens français comme nation, pour le développement économique de la province ; elle est une entreprise rentable à brève échéance… Et si ce n’est pas fait maintenant, il faudra attendre une autre génération pour en recauser ».


Le Parti libéral n’a pas encore ouvert officiellement sa campagne. Il le fera dimanche, à Shawinigan. Mais René Lévesque a commencé la sienne. Lundi soir, il parlait devant quelque 400 personnes à Marieville et mardi soir, devant 250 personnes dans le comté de Saint-Jacques. Hier, le ministre des Richesses naturelles s’est rendu à Québec pour rencontrer ses collègues, mais aujourd’hui, il sera à Montréal pour prendre la parole devant un club social de la métropole et samedi soir, il prononcera un discours à Rigaud, à l’occasion du congrès libéral du comté de Vaudreuil-Soulanges.


Partout, on le réclame. Les députés libéraux, les candidats sollicitent sa présence sur leurs tribunes. Les clubs sociaux, Richelieu aujourd’hui, Kiwanis-Laval plus tard ce mois-ci, veulent entendre son message. Il fera les frais de nombreuses émissions de télévision, d’ici les élections.


Ce tiraillement n’indique pas pour autant que tous ceux qui le réclament partagent son avis. Mais ils sont de bonne foi et veulent savoir. Et c’est dans cette optique que René Lévesque fait campagne : une campagne d’information avec tableau noir, chiffres, statistiques…

 

Trois points…


Le ministre des Richesses naturelles veut d’abord démontrer que la nationalisation de l’électricité ne peut pas l’être dans le cas des mines et du bois, par exemple. M. Lévesque précise que, dans ces deux derniers cas, il existe des risques qu’on ne rencontre pas dans celui de l’électricité.


« Nous avons chez nous à la fois l’énergie, les possibilités de distribution et les marchés pour l’électricité, dit-il. Les compagnies de bois et les compagnies minières doivent, elles, se trouver des marchés à l’extérieur et leur rendement est conditionné à la demande des régions autres que le Québec. Pour l’électricité, c’est différent. Nous connaissons le marché. La demande augmente et augmentera tout le temps. Et c’est chez nous. »


 

Mesure d’affranchissement


La campagne de René Lévesque est nationaliste. Il fustige les capitalistes qui sacrifient à leurs dividendes le minimum de service auquel les usagers de l’électricité ont droit.


« Nous ne sommes pas chez nous là où une compagnie privée d’électricité est installée, dit-il. En Abitibi, par exemple, les habitants doivent chercher par tout le continent des grille-pain et des réfrigérateurs adaptés aux 23 cycles que leur servent des petites compagnies exclusivement intéressées aux profits. Dans les grandes compagnies, les Canadiens français exercent une influence ridicule.On vous dira que 50 % des actionnaires de la Shawinigan sont canadiens-français, c’est peut-être vrai. Mais ces 50 % numériques ne détiennent que 5 % des actions de la compagnie. »


M. Lévesque a déclaré dans Saint-Jacques, mardi soir, que 203 actionnaires de la compagnie Shawinigan détiennent 3 000 000 des 9 000 000 d’actions de la compagnie en circulation et que la quasi-totalité de ces actionnaires sont des étrangers, Américains, Européens ou Ontariens.


Le ministre des Richesses naturelles n’en jette pas exclusivement le blâme sur ces actionnaires. Il a cité un exemple de la timidité des Canadiens français…


« Nous avons cherché durant un mois et demi pour trouver une compagnie canadienne-française intéressée à ouvrir un magasin général à Mattagami. Dans cette localité, il y a présentement 800 clients assurés qui attendent l’ouverture de ce magasin. Dans trois ans, ils seront 3000 parce que la mine de zinc de Mattagami est l’une des plus importantes en Amérique du Nord.


« Nous n’en avons trouvé aucune. C’est la Hudson Bay qui ouvrira le magasin général ! »


 

Aspect économique


René Lévesque n’aime pas la formule Johnson de nationalisation.


« L’Union nationale veut étatiser les deux compagnies les plus pourries (compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent et Northern Quebec Power), celles qu’il faut sortir du trou pour assurer un bon service aux gens de la Gaspésie et de l’Abitibi, et laisse à l’entreprise privée les compagnies qui rapportent des profits… »


Les raisons économiques qui justifient la nationalisation des compagnies d’électricité se situent, selon M. Lévesque, à deux niveaux.


La mesure est en elle-même rentable. L’Hydro-Québec récupérerait, au lendemain de la nationalisation, un profit de 40 millions de dollars, formé des 15 millions d’impôt que les compagnies privées paient au gouvernement fédéral et des 25 millions de profits annuels réalisés par les 211 compagnies sujettes à l’étatisation.


Ce profit de l’Hydro ne sera naturellement pas net. Il lui faudra emprunter environ 325 millions pour acheter ces 11 compagnies. En acceptant le taux d’intérêt le plus élevé que pourrait payer l’Hydro, soit 6 % (il sera sûrement inférieur), l’entreprise d’État devra verser 20 millions par année en intérêt. Il restera donc 20 millions de profit net, dont les citoyens du Québec, plutôt que les capitalistes étrangers, seront bénéficiaires et qui pourraient être utilisés en diminution de tarifs, en modernisation dans les secteurs les plus défavorisés ou en hausse des taxes municipales et scolaires payées par l’Hydro.


Deuxièmement, cette possession, par l’État, de l’industrie de l’électricité permettra de partager les développements industriels dans la province.


M. Lévesque parle de régions électriques. « Les comtés sont des régions politiques, les diocèses, des régions religieuses, dit-il. Il nous faut des régions électriques, afin que les parties de la province les plus sous-développées puissent elles aussi bénéficier de l’établissement d’une grosse industrie. »


Le ministre des Richesses naturelles considère la nationalisation de l’électricité comme la base nécessaire de l’émancipation économique des Canadiens français. Il insiste sur l’urgence de la mesure. Le peuple doit décider dès maintenant. « Sinon, on n’en reparlera plus avant une autre génération et nos gars nous reprocheront d’avoir été bons à rien ! »

LE COURRIER DE LA COLLINE

Nouvelle infolettre

Chaque jeudi, l'équipe du Devoir à Québec résume l'essentiel de la semaine parlementaire. Retrouvez aussi la note de Michel David, notre chroniqueur politique. Inscrivez-vous, c'est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.