La filière de l’amiante, de l’histoire

Le gouvernement de René Lévesque avait misé sur l’« or blanc ».
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot Le gouvernement de René Lévesque avait misé sur l’« or blanc ».

Avec la mort annoncée des deux derniers projets de relance de mines d’amiante, il est pour ainsi dire acquis que son exploitation est chose du passé au Québec. Mais ce minerai honni et banni dans plus de 50 pays a longtemps été qualifié d’«or blanc» et utilisé à très grande échelle. Même que le gouvernement de René Lévesque, convaincu de l’avenir du secteur, avait nationalisé une partie de l’industrie. Un projet très coûteux achevé au moment où l’amiante amorçait sa lente agonie.

Les derniers espoirs de relance de l’industrie minière à Asbestos et à Thetford Mines se sont complètement envolés en quelques jours. C’est d’abord Mine Jeffrey qui a eu la confirmation que le gouvernement péquiste lui retirait le prêt de 58 millions de dollars consenti par les libéraux en juin dernier. Impossible, dans ses conditions, de reprendre l’exploitation du gisement. Puis, jugeant qu’Ottawa et Québec désavouent tout le secteur de l’amiante, les dirigeants de LAB Chrysotile, à Thetford Mines, ont décidé de suspendre « indéfiniment » la relance de leur mine.


Un coup très dur pour cette région, puisque le retour de l’extraction d’amiante aurait permis la création de plus de 800 emplois directs. Le maire de Thetford Mines, Luc Berthold, a carrément accusé le Parti québécois (PQ) d’avoir « tué » le projet de relance de la mine Lac d’amiante. « On n’avait pas envisagé que notre propre gouvernement vienne torpiller de l’intérieur notre plan de relance », a-t-il ajouté. Le président de Mine Jeffrey, Bernard Coulombe, a pour sa part dénoncé le retrait du prêt, qui survient alors que la mine était sur le point d’être opérationnelle. En entrevue au Devoir, il a toutefois dit vouloir « sécuriser » la mine afin de protéger un gisement dont il évalue la valeur à plus de huit milliards de dollars.


La ministre déléguée à la politique industrielle, Élaine Zakaïb, a tenté de rassurer la région en promettant une enveloppe de 50 millions de dollars destinée à développer de nouvelles entreprises à Asbestos. Elle a aussi annoncé la mise sur pied d’un comité qui présidera à la diversification économique de la région. Mais rien n’est prévu pour Thetford Mines, a confirmé son attachée de presse, qui a dit qu’il s’agissait là d’une « décision d’affaires ». Une commission parlementaire devrait suivre pour discuter de « l’avenir de l’amiante » au Québec, a dit le PQ sans plus de précision. Ottawa, qui ne compte plus s’opposer à l’inscription de l’amiante à la Convention de Rotterdam sur les substances dangereuses, a pour sa part promis 50 millions pour la région.


Des experts en santé publique d’ici et d’ailleurs ont salué le choix du gouvernement de Pauline Marois. « Le fait que le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada cessent d’appuyer l’industrie de l’amiante aura un impact très positif pour leur réputation dans le monde. Ils ont essuyé énormément de critiques sur la scène internationale puisqu’ils étaient considérés comme des ennemis des efforts menés pour cesser l’utilisation de l’amiante », a résumé Kathleen Ruff, qui milite contre l’amiante depuis plusieurs années.

 

L’âge d’or de l’« or blanc »


Cette volonté du Québec de tourner le dos à l’industrie de l’amiante fait effectivement écho à un rejet de plus en plus répandu dans le monde. Cette ressource est tout simplement bannie dans plus d’une cinquantaine de pays sur la planète. Quelque deux millions de tonnes sont toutefois vendues chaque année, essentiellement dans des pays émergents comme l’Inde, la Chine ou la Thaïlande. Cette dernière, qui aurait été un important client pour Mine Jeffrey, se dirige cependant vers l’interdiction du chrysotile.


Il fut pourtant une époque où l’amiante - qui vient d’un mot grec qui signifie « indestructible » - était perçu comme un matériau miracle, en raison de sa résistance à la chaleur, au feu, à la tension et aux produits chimiques. Elle a été utilisée largement dans diverses industries, dont celle de la construction.


Difficile à imaginer aujourd’hui, mais pendant plus d’un siècle, le Canada a été le poids lourd mondial de cette industrie. Asbestos et Thetford Mines sont nées grâce à cette industrie. Dans la seule région de Thetford Mines, l’activité minière a déjà représenté plus de 5000 emplois directs. Lors de la fermeture de la dernière mine, en 2011, ils n’étaient plus que 350 travailleurs. L’amiante exploité au Canada ne représentait pas moins de 85 % de la production mondiale au début des années 1900, et la production annuelle du pays a atteint un sommet de 1,69 million de tonnes en 1973. Même que Washington avait élaboré des plans pour protéger les exploitations canadiennes lors de la Seconde Guerre mondiale, en cas d’attaque allemande. Sous la houlette des nazis, Berlin a d’ailleurs acheté de l’amiante en provenance du Canada jusqu’au déclenchement du conflit, afin de rendre des édifices plus résistants au feu.


Si les entreprises qui vendaient le minerai ont amassé des fortunes, les emplois en sol québécois ont longtemps été mal payés et dangereux. En fait, les travailleurs ont dû supporter des conditions de travail déplorables pendant des décennies. Plusieurs sont morts des suites de l’exposition continue, et sans aucune protection, à la poussière d’amiante. D’autres ont subi les foudres des autorités pour avoir osé réclamer un meilleur traitement. La grève d’Asbestos de 1949 a été l’un des conflits de travail les plus sévèrement réprimés de l’histoire du Québec.


Nationaliser l’amiante


Jusque dans les années 1970, l’industrie semblait tellement prometteuse que le gouvernement a même tenté de prendre en partie le contrôle du secteur. Si c’est aujourd’hui le Parti québécois qui souhaite tourner le dos à l’amiante, c’est ce même parti qui a mené la seule tentative de nationalisation de l’industrie. L’opération a été engagée sous le règne du premier gouvernement de René Lévesque, dès 1977.


Québec a alors créé la Société nationale de l’amiante, dont le rôle était d’exploiter et de transformer le minerai, mais aussi de trouver de nouveaux débouchés commerciaux. Au prix de négociations ardues, l’État a racheté notamment les actions que l’entreprise américaine General Dynamisas détenait dans Asbestos Corp., de quoi lui assurer le contrôle de 55 % des actions. Mais l’opération a été coûteuse. En 1981, 165 millions de dollars de fonds publics ont été investis dans cette transaction, ce qui équivaut à 85 $ par action.


Le hic, c’est que cette tentative menée notamment par le ministre des Finances de l’époque, Jacques Parizeau, est survenue au moment où l’industrie amorçait sa lente agonie, au fur et à mesure que des études associaient l’exposition à l’amiante à des maladies pulmonaires et au cancer. En 1989, l’Environnement Protection Agency a même recommandé de bannir tous les produits à base d’amiante sur le territoire des États-Unis pour des raisons de santé publique. Progressivement, à peu près toutes les organisations de santé importantes du globe ont emboîté le pas pour réclamer le bannissement de l’amiante. Si plusieurs pays développés sont allés de l’avant, ce n’est toujours pas le cas du Canada.


Malgré les tentatives de regroupement des différentes mines en activité, le secteur n’a pas cessé de reculer au cours des années 1980. Le libéral Robert Bourassa a donc finalement décidé, en 1992, de privatiser les parts du gouvernement détenues par la Société nationale de l’amiante dans trois entreprises d’extraction. L’aventure a coûté pas moins de 500 millions de dollars au Québec.


Mais Bernard Coulombe, qui travaille pour Mine Jeffrey depuis 43 ans, croyait toujours à l’avenir du chrysotile. « Il y a à peine 10 ans, le Parti québécois avait déposé une politique d’utilisation sécuritaire et accrue du chrysotile. Il a subi les attaques des anti-amiante et a reculé. » Avec une production annuelle de 200 000 tonnes, il souhaitait fournir 10 % de la demande mondiale, dont 85 % se situe en Asie et en Europe de l’Est, dès l’an prochain. Malgré la mort clinique de l’industrie, il se dit convaincu que le gouvernement ne bannira pas l’amiante. D’où la nécessité, selon lui, de protéger la ressource qui se trouve encore dans le sous-sol. « Dans 10 ans, la mentalité sur le chrysotile pourrait avoir changé. »

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8 commentaires
  • Paul Toutant - Abonné 20 octobre 2012 08 h 11

    Beau décor

    Les immenses trous de mines d'amiante sont fabuleux à regarder et donnent le vertige. Pourquoi ne pas les recycler en décors de cinéma? On pourrait y tourner des films d'action ou de science-fiction, un James Bond, qui sait? Avec un coup de pouce des gouvernements, la région pourrait devenir une mine d'or pour les cinéastes...

    • Alain Marchildon - Abonné 20 octobre 2012 10 h 21

      Ce serait bien trop dangereux d'exposer nos belles vedettes à des fibres d'amiante

    • Jacques Morissette - Abonné 20 octobre 2012 10 h 46

      Les acteurs devraient-ils porter des masques pendant leurs performances? Mais, farce à part, je comprends ce que vous voulez dire.

  • Serge Grenier - Inscrit 20 octobre 2012 10 h 04

    L'ignorance n'est pas une bonne excuse

    «Un coup très dur pour cette région,
    puisque le retour de l'extraction d'amiante
    aurait permis la création de plus de 800 emplois directs.»

    Le vrai coup dur pour la région,
    ça va être quand on va faire le compte
    de tous les torts qu'ils ont causé dans le monde
    et que ces gens devront enfin assumer leurs responsabilités.

  • Gilles Bousquet - Abonné 20 octobre 2012 11 h 12

    Combien de morts

    à cause de ce produit maudit, nationalisé par M. Parizeau, LA grande erreur de sa vie, avant la perte du référendum de 1995.

    • France Marcotte - Abonnée 20 octobre 2012 16 h 19

      Franchement...Irez-vous jusqu'à dire qu'il l'a fait exprès?

      Les gérants «d'après coup», c'est comme les gérants d'estrade, ils sont toujours loin de l'action.

  • Gilles Bousquet - Abonné 21 octobre 2012 06 h 12

    @ Mme Marcotte

    Une erreur est une erreur, il ne l'a pas fait exprès mais, on peut dire qu'il n'a pas tenu compte des rapports négatifs de cette matière sur la santé.

    On peut féliciter M. Lévesque pour la nationalisation de l'électricité mais pas pour celle de l'amiante, sous les conseils de M. Parizeau. Ça joue sur les 2 côtés, les félicitations.

  • Leclerc Éric - Inscrit 21 octobre 2012 12 h 26

    Tout se jouera en commission parlementaire cet automne

    Il appartient maintenant aux élus de la région de Thetford ainsi qu'aux intervenants du milieu économique d'apporter leurs idées nouvelles à la première ministre et aux partis d'opposition, pour que l'économie régionale se diversifie beaucoup plus rapidement. Les 50M$ promis par Ottawa et l'arrivée prochaine du gaz naturel sont les premiers éléments du changement qui s'annonce, et Québec devra faire de même avec les solutions proposées par le maire (s'il en possède). Un autre fonds d'une somme identique sera nécessaire (un peu comme un programme d'aide financière créé dans les années 80 et remboursable) pour les entreprises admissibles, en autant qu'il serve à diversifier complètement l'économie. Les projets et idées amenées au parlement et approuvées par les élus du parlement devront ensuite être analysées sérieusement et rapidement pour soi s'entendre pour bannir complètement l'amiante ou prendre en considération les sous-produits qu'il est possible de transformer avec "l'or blanc".