Commission Charbonneau - Zambito se sentait obligé d’obéir au «système»

«J’ai pas été un ange. J’ai truqué des contrats. J’ai financé des partis politiques. J’ai corrompu des fonctionnaires, mais le système était fait d’une façon que si je voulais travailler, j’avais pas le choix d’agir ainsi», a confessé Lino Zambito à la commission Charbonneau.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «J’ai pas été un ange. J’ai truqué des contrats. J’ai financé des partis politiques. J’ai corrompu des fonctionnaires, mais le système était fait d’une façon que si je voulais travailler, j’avais pas le choix d’agir ainsi», a confessé Lino Zambito à la commission Charbonneau.

L’ex-entrepreneur Lino Zambito a repoussé un peu plus loin lundi les limites de l’indignation que pouvaient provoquer ses déclarations incriminantes lancées depuis deux semaines. Devant la commission Charbonneau, il a tiré une nouvelle salve, cette fois en direction, entre autres, du maire de Laval, Gilles Vaillancourt, d’un vice-président de Loto-Québec et ex-organisateur libéral, Pierre Bibeau, ainsi que des firmes de génie-conseil au centre d’un système où s’entremêlent collusion et financement des partis politiques.

Lino Zambito n’a épargné personne, lui le premier. « J’ai pas été un ange. J’ai truqué des contrats. J’ai financé des partis politiques. J’ai corrompu des fonctionnaires, mais le système était fait d’une façon que si je voulais travailler, que ça soit à Laval, Montréal, sur la Rive-Nord ou le ministère, j’avais pas le choix d’agir ainsi », a soutenu l’ex-dirigeant de l’entreprise Infrabec aujourd’hui en faillite.


Ainsi, il a décrit un système de collusion sur le territoire de Laval où neuf entrepreneurs se seraient réparti les contrats à tour de rôle. Le maire Vaillancourt serait l’un des grands bénéficiaires. Selon M. Zambito, les entrepreneurs savaient que Gilles Vaillancourt empochait une ristourne de 2,5 % de la valeur des contrats d’infrastructures.


Lui-même a raconté avoir versé une somme forfaitaire de 25 000 $ à M. Vaillancourt par l’intermédiaire de Marc Gendron de la firme Tecsult (voir autre texte) pour un contrat remontant à 2002-2003. Cette somme était incontournable, a affirmé M. Zambito, pour obtenir le paiement d’extras jugés nécessaires. « Vos extras sont possiblement recevables, mais je pense que t’es au courant de la façon que ça fonctionne à Laval », a dit M. Zambito en rapportant les paroles de M. Gendron.


Dans la foulée de la création de l’escouade Marteau, à l’automne 2009, M. Zambito a indiqué que le maire Vaillancourt avait lancé une directive pour que les joueurs du système réfrènent leurs ardeurs.

 

Trafic d’information


Lino Zambito a également affirmé que des municipalités de la couronne nord étaient visées par le trucage d’offres. Il a parlé de Saint-Jérôme, Terrebonne, Mascouche, Blainville et Repentigny. Il a expliqué que le nerf de la guerre dans cette région était intimement lié aux firmes de génie-conseil qui détiennent l’information sur les projets. En fait, ce sont les firmes qui ont en main les indices permettant à un entrepreneur ou à un autre de présenter une soumission gagnante, a affirmé M. Zambito.


L’ex-entrepreneur a également montré du doigt l’ancien candidat à la mairie de Montréal, Benoit Labonté, alors qu’il était chef de Vision Montréal. M. Labonté lui aurait demandé un coup de main pour sa campagne électorale en 2009. « Je lui ai remis 25 000 $, 30 000 $ comptant, personnellement », a affirmé M. Zambito qui se souvient que le versement s’est fait dans un restaurant de Laval.

 

Pierre Bibeau, collecteur du PLQ


Dès les premières minutes de son témoignage, Lino Zambito a déclaré sous serment à la commission Charbonneau, avoir donné une enveloppe contenant 30 000 $ comptant au vice-président de Loto-Québec, Pierre Bibeau, afin de financer le Parti libéral du Québec.


M. Zambito affirme qu’il a remis cette somme en se rendant aux bureaux de M. Bibeau, à la société d’État. La rencontre n’aurait duré qu’une dizaine de minutes. L’argent lui avait été réclamé par M. Bibeau lui-même pour une activité de financement du PLQ organisée par la firme Génivar et s’étant déroulée quelques jours plus tôt.


Cet événement de financement s’est tenu le 6 avril 2009 sous la présidence d’honneur de l’ex-ministre de l’Environnement, Line Beauchamp, qui était alors la conjointe de Pierre Bibeau. Ce dernier, ancien organisateur en chef des libéraux, n’occupait alors aucune fonction officielle au sein du PLQ.


Le déjeuner de financement réunissait une vingtaine de personnes, dont Paolo Catania, de la firme Catcan, le controversé homme d’affaires Domenico Arcuri, qui est associé à la mafia montréalaise, et M. Zambito, qui était accompagné de son oncle, Jean Rizzuto.


Selon M. Zambito, il en coûtait 1000 $ par personne pour participer à l’activité. Sa contribution s’est toutefois élevée à 30 000 $. Selon les documents du PLQ, cette activité a permis d’amasser 61 000 $.


Ce n’est pas la première fois que M. Zambito cible Pierre Bibeau. L’ex-entrepreneur a raconté devant la commission Charbonneau avoir rencontré M. Bibeau alors qu’il avait été sollicité par un collecteur de fonds qu’il ne connaissait pas. Christian Côté, employé d’une filiale de la firme Dessau, travaillait à amasser des fonds pour le ministre David Whissel. Il aurait réclamé 50 000 $ comptant de la part de M. Zambito.


Mal à l’aise, Lino Zambito a fait appel à son oncle Jean Rizzuto, un libéral notoire, pour qu’il intervienne auprès de Pierre Bibeau. Ce dernier a stoppé les élans de M. Côté en téléphonant à son fils, Alexandre Bibeau, alors chef de cabinet du ministre Whissel.


Outre cet événement, Lino Zambito a raconté que le PLQ lui avait réclamé quelques mois plus tard une autre contribution de 30 000 $ comptant. La demande était alors venue de Bruno Lortie, alors chef de cabinet de la ministre des Affaires municipales Nathalie Normandeau. M. Zambito a raconté n’avoir jamais versé la somme puisque, la veille de l’activité de financement, il a reçu un appel du PLQ (comme le démontre une facture téléphonique déposée en preuve). Cela correspondait à la diffusion d’un reportage de l’émission Enquête l’impliquant dans des tractations douteuses à Boisbriand.

 

PQ et ADQ sous pression


Lino Zambito n’a pas seulement égratigné le PLQ. Ce spécialiste des égouts a affirmé avoir fait des dons tant au Parti québécois qu’à l’Action démocratique (maintenant la Coalition avenir Québec) notamment par le biais de prête-noms ou en argent comptant. Il répondait à des « commandes », a-t-il soutenu. « Ç’a pas été des montants qu’on a versés par conviction. C’était des montants qui ont été versés par obligation, des ententes, des demandes qui m’ont été faites », a expliqué M. Zambito.


Des factures de Bell ont été déposées à la commission confirmant que M. Zambito a été en contact téléphonique avec notamment la responsable du financement au PLQ, Violette Trépanier, et Alexandre Bibeau, alors directeur de cabinet du ministre David Whissell.


De plus, il y aurait « une filiation » entre firmes de génie, cabinets d’avocats et entrepreneurs qui ne trompent pas sur l’organisation des marchés. Ainsi, M. Zambito a déclaré que le PLQ est surtout associé aux firmes Roche, Génivar et Dessau alors que le PQ est lié au Groupe Séguin (aujourd’hui Génius), BPR-Triax. M. Zambito établit des liens entre l’ADQ et la firme Projeco de Saint-Eustache.


Lino Zambito a précisé que c’était toujours le même cercle d’affaires qui se retrouvait semaine après semaine dans les cocktails de financement des différents partis.


La situation lui a fait dire que les chefs de cabinets des politiciens jouent « un double rôle » qui peut être dangereux pour mener les affaires de l’État. Plusieurs sont honnêtes, mais ils sont sous pression, croit-il. M. Zambito a même affirmé que des changements des règles de financement politique étaient devenus nécessaires.

 

Ministère des Transports


En après-midi, Lino Zambito a témoigné sur les contrats pour lesquels il a soumissionné au ministère des Transports (MTQ). Une liste de 50 contrats a été décortiquée.


Ici, il a dit avoir présenté une soumission de complaisance pour permettre à l’entreprise de Tony Accurso de gagner l’appel d’offres. Là, il a affirmé que les firmes de génie qui autorisent les extras conservaient 25 % du paiement pour elles. Et il a nommé les entreprises, toujours les mêmes, qui se partageaient la manne, dont Simard-Beaudry, Asphalte Desjardins, Sintra et autres Construction DJL.


M. Zambito a raconté avoir été obligé de verser 150 000 $ à Claude Chagnon, associé de l’ex-ministre David Whissel dans ABC Rive-Nord, pour obtenir un contrat. Cela remonterait à 2004.


Selon M. Zambito, ce sont les firmes de génie-conseil qui agiraient comme pivot du grand jeu de la collusion et du financement des partis politiques. À plus d’une reprise, le témoin a invité la commission à se questionner sur ceux qui orchestrent les appels d’offres et les exécutent.


L’ex-entrepreneur a été appelé à témoigner concernant l’important projet de reconstruction du rond-point de l’Acadie. Déjà, il avait affirmé que le parrain de la mafia, Vito Rizzuto avait agi comme médiateur entre lui et Tony Accurso. Lundi, il a affirmé avoir indisposé le bras droit de M. Accurso, Frank Minicucci, dans un autre contrat. « C’était son rond-point à lui ! », a-t-il laissé tomber.

 

Les avocats du PLQ à la Commission


Pour la première fois depuis l’ouverture des audiences publiques de la commission Charbonneau en mai dernier, le Parti libéral du Québec a mandaté des avocats. Me Michel Décary et Me Maude Brouillette représentent le PLQ et ont réclamé un statut de participant pour leur client. La juge France Charbonneau a indiqué que la demande serait étudiée lorsque le témoignage de M. Zambito sera terminé. Cela doit se faire aujourd’hui, mardi. Par la suite, Lino Zambito devra répondre à un contre-interrogatoire.

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14 commentaires
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 16 octobre 2012 00 h 39

    Pourquoi maintenant ?

    Le PLQ avait les coudées franches pour demander le statut de participant.

    Cela ressemble plus à du "dammage control", qu'à une représentation légale.

  • Georges Washington - Inscrit 16 octobre 2012 03 h 21

    Pourquoi l'ADQ?

    Quelqu'un peut m'expliquer pourquoi Zambito aurait versé des pots-de-vin à l'ADQ qui n'a jamais été en mesure de lui donner l'ombre du début d'un contrat? Ça ne colle pas cette partie-là.

    S'il répondait à des commandes, il ne devait utiliser trop fort sa tête. Ou bien il se passe autre chose à travers ce témoignage.

    Quelqu'un a des idées?

    • Francois Gagnon - Inscrit 16 octobre 2012 06 h 24

      Pour mémoire l'ADQ est venue à deux doigts du pouvoir. Il est de notoriété publique que les "têteux" des politiques "arrosent" tous ceux qui peuvent potentiellement prendre le pouvoir et c'est pourquoi l'ADQ à une certaine époque.

    • Didier Épars - Inscrit 16 octobre 2012 10 h 24

      Pour rappel, le soir de sa victoire comme 1er opposition officielle, Mario Dumont, a répondu sur les ondes de Radio-Canada à la question ci-dessous :
      -Cette victoire ça va être bon pour le financement du parti demain…
      Réponse, Oui, oui, mais vous savez ça rendre déjà par messager ….
      Radio-Canada doit surement en avoir encore la teneur exacte, je cite de mémoire

    • Georges Washington - Inscrit 16 octobre 2012 13 h 41

      Non, je n'achète pas. Zambito n'avait pas les moyens de faire du placement à très long terme et c'était inutile pour les affaires immédiates où à un horizon prévisible. Je ne crois pas qu'il dépensait pour rien.

      Il dit répondre à des commandes. Commandes de qui?

      Et si vous avez raison, le PQ est donc bien des fois plus impliqué que l'ADQ et probablement au même niveau que le PLQ ayant exercé le pouvoir et été l'opposition officielle de nombreuses années.

      Est-ce que Zambito remplit présentement une commande du clan calabrais pour éliminer tout ce qui a touché au clan sicilien? Je pense que la question se pose. Est-ce que le PQ actuel a un rôle à jouer là-dedans? Un changement de garde en quelque sorte. Parce que si l'ADQ était mêlée à ça, il faudrait être de bien mauvaise foi pour ne pas croire à l'implication du PQ.

    • Patrick Lépine - Inscrit 16 octobre 2012 20 h 51

      "égouts a affirmé avoir fait des dons tant au Parti québécois qu’à l’Action démocratique (maintenant la Coalition avenir Québec) notamment par le biais de prête-noms ou en argent comptant. Il répondait à des « commandes », a-t-il soutenu. « Ç’a pas été des montants qu’on a versés par conviction. C’était des montants qui ont été versés par obligation, des ententes, des demandes qui m’ont été faites », a expliqué M. Zambito."

      Il le dit que ce n'est pas tant par conviction que par obligation, que c'était en quelque sorte une commande...

  • Guy Desjardins - Inscrit 16 octobre 2012 07 h 06

    Le travail

    M. Zambito dit qu'il n'avait pas le choix si il voulait travailler. Il avait le choix de rester chez lui à regardé passer le trafic ou embarquer dans un système établi. Je n'approuve pas ce choix mais l'homme a une fierté si l'ont ne veut pas dépendre de la société, alors il y a un choix. C'était aux Gouvernements passés de corriger la situation car tous se dise surpris mais... tous savaient et semble perdre la mémoire.

    • Emmanuel Rousseau - Inscrit 16 octobre 2012 09 h 34

      Je me rapelle que ça fait au moins 3 ans que les médias en parlent assez ouvertement, ça doit faire au moins 5-6 ans que les gens de la politiques savent tout ça.

      Un gouvernement qui n'agit pas, c'est un gouvernement qui cautionne indirectement ce genre de criminalité. Je comprends M. Zambito, quoi faire si tu veux travailler et que ceux qui ont l'autorité n'agissent pas, ben tu dois faire comme les autres.

    • Georges Washington - Inscrit 16 octobre 2012 14 h 00

      Les rumeurs n'ont jamais vraiment cessé. L'ex-maire de Montréal, Pierre Bourque a quitté dans des circonstances troublantes.

      Je le répète, les citoyens désservent les bienfaits de la CEIC en faisant de ce scandale un simple scandale partisan. Comme si la mafia ne faisait pas de business quand c'est notre parti qui est au pouvoir.

      La pire chose qui pourrait arriver, c'est que cette commission n'ait pas de suites parce que nous avons élu un autre parti et parce que nous sommes convaincus que la corruption ne touche qu'un parti plutôt qu'un autre.

  • François Dugal - Inscrit 16 octobre 2012 08 h 32

    Le «système» des gens heureux

    Le «système» fait l'affaire de:
    1- l'ordre des ingénieurs
    2- l'ordre des architectes
    3- l'association des entrepreneurs de grands travaux
    4- la Chambre de Commerce
    5- le Barreau
    6- les politiciens de tout acabit
    Pourquoi changer quand nos élites filent le parfait bonheur?

    • Jean Boucher - Inscrit 16 octobre 2012 10 h 17

      Ça va être très difficile de changer chez le PLQ avec les candidatures actuelles à la chefferie. Si on considère ses relations et amitiés, même Philippe Couillard est peu crédible:
      le fraudeur Arthur Porter évanoui dans la nature, Marc-Yvan Côté organisateur de cocktail à Québec pour le PLC, membre du Comité de Surveillance des Activités de Renseignement et de Sécurité du Canada!...

    • Didier Épars - Inscrit 16 octobre 2012 10 h 29

      Tout le beau monde des grandes affaires mangent à la même table. Le parti libéral a perdu par seulement 3 sièges. Cela montre l'ampleur du problème. Trop de gens ont intérêt à la poursuite des arrangements...

    • Georges Washington - Inscrit 16 octobre 2012 14 h 02

      Vous avez oublié le Collège des médecins du Québec dans votre liste. Peut-être bien que nous payons aussi 35% trop cher pour les soins médicaux.

  • Jacques Morissette - Inscrit 16 octobre 2012 11 h 07

    Obéir au «système».

    Obéir, on le ferait pour bien moins que cela. S'il voulait survivre, il lui fallait se fondre dans ce «système». Ça tombe sous le sens!

    D'ailleurs, c'est la même chose dans le monde ordinaire du travail . Désobéir, ce serait comme se désolidariser de l'entreprise où on travaille. Le problème, en passant, c'est quand une entreprise ne respecte pas ses employés.

    Pas vraiment sûr alors que c'est bon pour la productivité. Je rêve du jour où elles vont enfin comprendre cela. Le système n'est pas vraiment là pour faire de cadeau : grosse contradiction.