Pour rétablir la santé

Aucun parti ne semble à même de faire changer de cap le système de santé.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Aucun parti ne semble à même de faire changer de cap le système de santé.

D’élection en élection, la santé trône au sommet des préoccupations des électeurs. Ils espèrent avoir enfin accès à un médecin de famille, à des tests diagnostiques, à une chirurgie ou à une place de qualité en CHSLD. Force est de constater qu’il y a encore du chemin à faire, malgré toutes les promesses passées et les petites améliorations ici et là. Les aspirants ministres de la Santé ont-ils un plan sérieux pour éviter aux Québécois une nouvelle déception ?

Accès à un médecin de famille pour tous dans un délai d’un à quatre ans. Abolition - ou non - de la taxe santé. Soins dentaires pour les jeunes d’un côté, crédits d’impôt pour leurs activités sportives de l’autre. Des CLSC ouverts 24 heures sur 24. Comment des observateurs du réseau de la santé notent-ils ces promesses ? La Coalition avenir Québec et le Parti libéral coulent l’examen des chercheurs Astrid Brousselle, Damien Contandriopoulos et André-Pierre Contandriopoulos, alors que le Parti québécois et Québec solidaire récoltent la note de passage.


« Personne n’est dans les A », précise Damien Contandriopoulos, professeur et chercheur à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal. Avec ses deux collègues et appuyé par des dizaines d’experts et observateurs du système de santé, il signait en février dernier un plan en dix points pour remettre le réseau, et surtout sa première ligne, sur pied. Clairement teintés en faveur d’une première ligne forte et publique, les trois experts se réjouissent que cette dernière soit « la saveur du mois » des partis politiques. Mais les réjouissances s’arrêtent à peu près là.


« Ce qui est rassurant, c’est que ce soit devenu main stream d’affirmer que la priorité doit aller à la première ligne. Ce qui est perturbant, c’est qu’on dit très peu sur le comment », résume Damien Contandriopoulos. C’est simple, tous craignent de se casser les dents, selon son collègue André-Pierre Contandriopoulos, qui est, lui, professeur au Département d’administration de la santé de l’Université de Montréal. « Personne n’aborde le comment, car c’est là que les pressions et les jeux de pouvoir se révèlent. Ce qui est proposé n’est absolument pas original. On disait la même chose il y a 42 ans. »

 

Bulletin des partis


Si aucun parti ne semble à même de faire changer de cap l’immense paquebot qu’est le système de santé québécois, certains risquent de l’envoyer sur des récifs, estiment les trois experts, tout de même satisfaits que le PQ, la CAQ et QS songent à abolir la « taxe santé » de 200 $ par personne.


Si on dresse une liste d’épicerie des engagements en santé évoqués depuis le début de la campagne, celle du PLQ est la plus courte. « Il faut se souvenir que Jean Charest a fait deux fois des élections sur le thème de la santé. Il ne peut pas le faire une troisième fois », selon André-Pierre Contandriopoulos. « Prétendre autre chose que tout va bien, que les problèmes sont anecdotiques, serait concéder avoir menti les deux dernière fois. » Il concède au PLQ deux bonnes idées, comme l’extension de la couverture dentaire publique aux 16 ans et moins et des mesures pour les infirmières.


Le Parti québécois ne soulève pas non plus un grand enthousiasme du côté d’Astrid Brousselle, car, malgré l’intention de régler les problèmes d’accessibilité, on explique peu la façon dont on compte y parvenir. La titulaire de la Chaire de recherche du Canada en évaluation et amélioration du système de santé à l’Université de Sherbrooke fonde tout de même certains espoirs en la personne du Dr Réjean Hébert, qui a été doyen de la Faculté de médecine de cette université. « On sait qu’il y a un véritable modèle derrière ses idées de prise en charge des aînés », dit-elle. Le PQ propose un guichet unique d’accès aux soins pour les aînés afin de leur donner les bons soins et services au bon moment, dans une perspective d’autonomie.


La CAQ, qui par sa nouveauté et son candidat-vedette, le Dr Gaétan Barrette, attisait sa curiosité, cause à Damien Contandriopoulos sa plus grande déception. Elle « propose de loin les idées les plus vides, les plus molles et les plus incohérentes, dit-il sans détour. Je m’attendais de la part du Dr Barrette à des propositions qui brassent la cage. » Pour lui, en santé, la CAQ est « la source la plus aride de bonnes idées ». De plus, l’idée d’un projet-pilote sur la mixité public-privé, héritée de la défunte ADQ, n’est selon André-Pierre Contandriopoulos qu’un moyen d’ouvrir la porte au privé, qu’il sera ensuite « impossible d’arrêter ». Le Dr Barrette, s’il est élu, ne semble toutefois aucunement pressé de le concrétiser, à moins que le public ait atteint sa « pleine capacité », a-t-il dit cette semaine.


Les médecins de famille, au coeur du plan du Dr Barrette qui en promet un à tous en un an, se sont tout de même montrés satisfaits au moment du dévoilement de la plateforme santé de la CAQ. Le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), se réjouissait que la première ligne soit au coeur des débats et espérait que cela se traduise par des actions concrètes au lendemain de l’élection, peu importe le gagnant.


Du côté de Québec solidaire, la bonne idée retenue par les trois experts, qui ont étudié les systèmes de santé des autres pays industrialisés, reste Pharma Québec, société d’État chargée du médicament. « Je ne crois pas comme eux que ça va faire pleuvoir les milliards, dit Damien Contandriopoulos, mais c’est une approche cohérente. » Option nationale propose également la création de Pharma Québec, ainsi que le paiement des médecins à salaire plutôt qu’à l’acte et l’intégration de la prévention en santé au cursus scolaire des jeunes.

 

Déception et scepticisme


Bref, la campagne déçoit. « Les élections, ça serait le moment de rêver à ce qu’on veut comme soins. On ne voit pas ça dans les plateformes », résume Astrid Brousselle.


La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), l’infirmière Régine Laurent, fait le même constat : « Je rêvais d’une campagne différente. Mais chacun arrive avec ses clips, une journée après l’autre. J’aurais voulu connaître la vision globale de chacun des partis. »


« Donnons le temps aux aspirants ministres de la Santé de donner leur vision », formule-t-elle comme souhait, à la veille du débat télévisé.


Mais ces promesses faites par les différents partis, les dirigeants des établissements de santé se demandent comment elles seront financées. Lise Denis, la directrice générale de l’Association québécoise des établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), soulignait en conférence de presse cette semaine que non seulement le budget consacré à la santé ne permet pas de financer les diverses promesses des partis politiques en campagne, il ne permet même pas, selon elle, de maintenir les services actuels.

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5 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 18 août 2012 20 h 34

    mon secret

    Je reste en santé entre chaque élections, Je touche du bois.

  • Pierre Germain - Inscrit 19 août 2012 10 h 22

    Problème et solution connus - Manque de volonté politique

    Alors que dans tous les pays industrialisés (données de l'OMS à l'appui) le ratio de médecins par 1000 habitants tourne autour de 3 à 4, ici, au Québec (et au Canada), il est maintenu indûment bas à 2,2 (2,0 au Canada) par les médecins afin d'y maintenir artificiellement une pénurie leur étant avantageuse. Et lorsqu'on demande aux médecins comment régler le problème de l'accessibilité, certains demandent d'être payés encore plus et d'autres veulent pouvoir offrir leurs services en privé. Mais, dans les deux cas, cela ne fera par apparaître plus de "temps-médecin". Au contraire, dans les deux cas, le fait d'être abusivement trop rémunéré fait qu'il est possible de moins travailler tout en gagnant plus, engorgeant du même fait encore plus le système.

    La solution est connue: faire comme dans ces pays industrialisés (à l'exception des USA, le modèle le plus inéquitable et coûteux) où les médecins sont rémunérés plus raisonnablement de sorte qu'il est possible d'en former plus. Mais, pour cela, il faut qu'il y ait une volonté politique, ce dont nos politiciens sont dépourvus, toutes limaces qu'ils sont.

    Qu'on ne se leuure pas: Barrette veut plus de privé pour ses intérêts personnels, et Hébert veut plus d'argent pour les médecins de famille pour... ses intérêts personnels. Plus d'argent pour moins de service, c'est la solution des médecins masi ce n'est pas la solution!

  • Pierre Germain - Inscrit 19 août 2012 13 h 01

    Mélange d'expertise

    Un des problèmes majeurs est qu'on nomme toujours un médecin comme ministre de la santé, i.e. quelqu'un avec une expertise médicale plutôtque que quelqu'un avec une expertise en optimisation des opérations. Les médecins ont en effet la fâcheuse tendance de toujours (croire) régler les problèmes avec des solutions les avantageant individuellement. En procédant ainsi, leurs solutions sont toujours loin d'être globalement optimales, et cela se fait au détriment des clients. (Oui oui! Ce sont des clients et non des usagers ou des patients; ils paient déjà chèrement par leurs impôts pour ces services.)

    • François-Pierre Gladu - Abonné 19 août 2012 15 h 35

      Problème?
      En quarante ans, il y a eux 2 md cliniciens comme ministre: couillard et bolduc, des libéraux. Il y a aussi eu des profs d'université, des comptables, des avocats, des travailleurs sociaux etc...
      Avoir un médecin comme ministre n'est pas la panacée, mais en regard des de l'expertise et de l'absence de conflit d'intérêt commercial, on peut faire pire...
      Quelques faits: les medecins du quebec sont deja beaucoup moins a l'acte que les pharmaciens et que leurs collegues du canada; l'efficacite des systemes de sante a peu a voir avec le nombre de medecin mais bien plus avec l'accessibilite au mefecin de famille; et le dr hebert est gériatre...

    • Jean-François R. Ouellette - Inscrit 20 août 2012 00 h 40

      @M. Germain, le problème est beaucoup plus large.

      Compétences requises pour un bon député (dont la fonction est de représenter les électeurs à l'Assemblée): Charisme, écoute attentive, empathie, communication au public, audace.

      Compétences requises pour la fonction de ministre (dont la fonction est de gérer les affaires de l'État): Aptitudes organisationnelles, leadership, vision d'ensemble, créativité.

      Les aptitudes sont différentes à un point que le meilleur député pourrait aussi être le pire ministre.

      Dans notre système politique, les ministres sont nommés parmi les députés élus du parti au pouvoir. Vous avez donc un bassin de candidats variant entre, disons, 60 et 120, pour combler une vingtaine de postes de ministres.

      Lorsque l'on révisera notre système politique par une constituante, il sera possible de proposer une façon différente de nommer l'éxecutif, pour y ériger des candidats choisis pour leur talent exceptionnel de gestionnaires dans un secteur donné. (une idée parmi tant d'autres).