Djemila Benhabib, persona non grata?


	Mme Benhabib n’a pas voulu commenter hier les propos du maire de Saguenay, Jean Tremblay.
Photo: La Presse canadienne (photo)
Mme Benhabib n’a pas voulu commenter hier les propos du maire de Saguenay, Jean Tremblay.

Saint-Jérôme — Puisqu’elle est Algérienne, qu’elle fait partie de « ces gens-là » qui ne sont pas nés au Québec, Djemila Benhabib ne devrait pas se mêler de politique et de laïcité : c’est là l’explosive opinion exprimée mercredi par le maire de Saguenay, Jean Tremblay, et en partie cautionnée par son collègue de Trois-Rivières. Un rappel que le débat sur les accommodements raisonnables n’est pas terminé, ont réagi plusieurs.

« Le débat n’a pas eu lieu après la commission Bouchard-Taylor, et ça fait en sorte qu’on en arrive aujourd’hui avec des commentaires comme ceux-là, carrément xénophobes », a déploré François Rocher, professeur de science politique à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions d’ethnicité et de citoyenneté.


En entrevue avec Paul Arcand le matin, Jean Tremblay s’est livré à une charge vitriolique contre la candidate péquiste et le projet de charte de la laïcité du Parti québécois, présenté la veille.


Sous cette charte, qui prône la neutralité de l’État en matière religieuse et l’égalité absolue entre hommes et femmes, le maire Tremblay ne pourrait plus commencer les réunions de son conseil municipal par une prière. Mais ce n’est pas tant les dispositions du projet péquiste qui le dérange que le fait que ce soit cette candidate qui l’a présenté - une intellectuelle laïque, favorable notamment au retrait du crucifix à l’Assemblée nationale.


« Ce qui me choque, c’est de voir que nous, les mous Canadiens français, on va se faire dicter comment se comporter par une personne qui arrive d’Algérie. On n’est même pas capable de prononcer son nom », a lancé M. Tremblay.


Confronté par l’animateur - qui lui a fait répéter les trois syllabes de Benhabib et lui a rappelé son parcours -, le maire a soutenu que celui-ci « n’a pas compris leur système. Ils sont en train de gruger tranquillement, avec un beau langage, tout tranquillement. On commence par la prière à l’hôtel de ville […], ensuite on va enlever les objets religieux, après on va enlever les croix dans les villes, après ça on va aller dans les écoles… Ils vont faire disparaître la religion et la culture partout, vous vous rendez pas compte de ça », estime-t-il.


Quand Paul Arcand lui a fait remarquer que de tels propos le feraient passer pour quelqu’un de raciste, Jean Tremblay a soutenu qu’il ne l’était « pas du tout. Je n’aime pas que ces gens-là viennent ici et nous établissent leurs règles. Qu’on aille toucher à leurs règles ! Elle est de quelle religion, elle ? On ne le sait pas », a lancé le maire en parlant de l’auteure de Ma vie à contre-Coran. Il s’est aussi montré inquiet de voir Mme Benhabib être élue. « Je les vois aller, là. Elle va arriver au Parlement, et le Parlement, ça applaudit ça. Je les vois faire. »


Plus tard dans la journée, M. Tremblay en a rajouté dans différentes entrevues, maintenant chaque fois la même ligne. Et selon le maire de Trois-Rivières, Yves Lévesque - qui s’est lui aussi battu pour le droit à la prière à l’Hôtel de Ville -, les propos de M. Tremblay sont partagés largement.


M. Tremblay va « parfois un peu loin », a commenté M. Lévesque au 98,5 FM. Mais « ça donne un portrait de la situation [de ce que] la majorité des gens pensent de façon silencieuse au Québec par rapport à la charte », estime-t-il.


Concernant la candidature de Mme Benhabib dans Trois-Rivières, le maire a indiqué « qu’elle a droit à son opinion est c’est correct ». Mais selon lui, la « masse silencieuse du PQ est un peu offusquée de la situation ». « Beaucoup d’amis militants, des pures laines depuis longtemps, sont attristés de voir qu’on a parachuté quelqu’un de l’extérieur pour les représenter, alors qu’il y avait des candidats de la région. » M. Lévesque a fait part de son appréciation pour les libéraux en cours d’entrevue.


Des propos qui font dire au professeur Rocher qu’« on continue à stigmatiser publiquement des gens issus des communautés culturelles, à qui on dit ici essentiellement qu’ils n’ont pas à participer au débat public qui touche l’ensemble des Québécois. C’est, disons poliment, regrettable. »


Inacceptable


Les commentaires de Jean Tremblay ont suscité beaucoup de réactions et de commentaires - notamment dans les médias sociaux. La chef du Parti québécois, Pauline Marois, a été une des premières à dénoncer la sortie du maire de Saguenay. « C’est complètement inacceptable et irresponsable, a-t-elle dit. Il devrait s’en excuser. Ça démontre qu’il a une complète méconnaissance du cheminement de Mme Benhabib, dont l’intégration à la société québécoise est exemplaire. »


Questionnée à savoir si M. Tremblay pouvait exprimer tout haut ce que plusieurs Québécois pensent en région, Mme Marois a affirmé que non. « Je ne crois pas, ce n’est pas ce que j’entends sur le terrain. Mardi soir à Shawinigan, nous avions une salle enthousiaste, dont des citoyens qui viennent de l’arrière-pays, et ils se sont levés spontanément pour accueillir Mme Benhabib. Pour moi, c’est significatif de ce que sont les Québécois. »


Pour le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, « M. Tremblay a dérapé […] et devrait s’excuser ». « Je pense que la candidate du PQ ne méritait pas de tels propos, a-t-il dit à Montmagny. Tous les Québécois sont égaux doivent être traités de la même façon. »


Le chef caquiste dit avoir été particulièrement choqué par l’expression « ces gens-là », utilisée par le maire Tremblay. « Comme si Mme Benhabib n’était pas une Québécoise comme les autres. Je pense que c’est une Québécoise, et en plus elle prône la laïcité. C’est une attaque qui n’était pas méritée. »


M. Legault estime que ce type de controverse éclate parce que les accommodements raisonnables ne sont pas bien balisés. Il a déploré que M. Charest ait créé la commission Bouchard Taylor, « mais n’ait pas donné suite à ses recommandations, sauf pour les personnes qui ont un voile intégral [par le projet de loi 94, que M. Charest a promis de déposer de nouveau]. »


Amir Khadir non plus ne «reconnait pas le Québec dans les propos de M. Tremblay, a-t-il dit depuis l’Abitibi-Témiscamingue. «Ça me choquerait s’il y en avait beaucoup ou s’il y avait une influence, mais ce n’est pas le cas. La très grande majorité des Québécois sont très ouverts et conscients qu’une nation moderne se construit de tous les ajouts, et non-renfermée sur une ethnicité définie par le sang».


Mme Benhabib n’a pas voulu commenter hier.


Avec Antoine Robitaille et Marco Bélair-Cirino

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