Élections 2012 - Entre «boîte à surprise» et «cocktail explosif»

Jean Charest et son parti risquent de rappeler le port du carré rouge de Pauline Marois.
Photo: - Le Devoir Jean Charest et son parti risquent de rappeler le port du carré rouge de Pauline Marois.

Les élections approchent. Ceux qui se disent encore sceptiques seront peut-être convaincus par cette déclaration de Karl Blackburn, directeur général et organisateur en chef du Parti libéral du Québec, au Granby Express, en début de semaine : « On a jusqu’à 18 mois [pour déclencher des élections], mais je vous dirais que généralement, des bleuets, on cueille ça au mois d’août. »

Alors, comment maximiser la production de « bleuets » ? Comment en récolter « un maximum » ? Telles sont les questions obsédantes de chacun des partis aspirant à gouverner le Québec de 2012 à 2016.

Les libéraux - et bien des stratèges péquistes en privé - refusent de croire, comme l’ont répété Pauline Marois et François Legault depuis une semaine, qu’une campagne estivale nuit à la participation électorale. À preuve, le scrutin du 25 septembre 1989, où près de 75 % des électeurs s’étaient rendus aux urnes. À celui du 12 septembre 1994, environ 82 % ont fait de même. Dans ce dernier cas, on dira que l’enjeu de la souveraineté du Québec avait avivé les passions politiques et stimulé la participation. Mais on a beau être en plein été, comme en 1994, il y a des enjeux « politisateurs » forts : crise étudiante, usure du gouvernement, dénonciation de cas de malversation, boum des ressources naturelles. « Ce n’est sûrement pas mauvais pour nous », dit un stratège péquiste. Historiquement, plus la participation électorale monte, plus le PQ est avantagé, rappelle-t-il.

 

Référendum sur Jean Charest ?


À la permanence du PQ, on espère que l’élection deviendra une sorte de « référendum sur Jean Charest », qui est à la tête du PLQ depuis 14 ans, du gouvernement depuis neuf ans. « Le potentiel est là », dit un stratège. De manière souterraine, on entend nombre de personnes souffler qu’ils n’en peuvent plus de voir Jean Charest avoir les deux mains sur le volant, insiste-t-on au PQ. La « charestophobie » sourde à l’heure actuelle pourrait faire boule de neige et devenir un facteur clé de la campagne. Au PQ, on a les yeux rivés sur le taux d’insatisfaction à l’égard du gouvernement, qui demeure très élevé (autour de 69 %, 74 % chez les francophones), malgré une certaine amélioration dans les derniers sondages. On rappelle qu’en 2007, l’insatisfaction était à 53 % seulement ; or le gouvernement, le 26 mars, s’est avéré minoritaire.


Ainsi, la seule possibilité d’un retour de Jean Charest au pouvoir, espère-t-on au PQ, aura pour effet de ramener au Parti québécois bien des électeurs tentés par les deux autres principales formations souverainistes, Québec solidaire et Option nationale. De telles impressions, qui semblent actuellement fugaces - « Ah non, pas encore Jean Charest ! » -, pourraient donc graduellement devenir un facteur clé. Lors de la campagne fédérale d’avril-mai 2011, ces positions presque imperceptibles dans les sondages au début de la campagne ont fini par créer bien des retournements surprenants. Les « pas encore le Bloc ! », « Eille, ça fait 20 ans qu’ils sont là ! », entendus dans nombre de conversations, ont fini par susciter un vote massif pour le NPD.


Des sentiments, souterrains mais tenaces, toutefois insuffisants, admet-on en coulisse. Ils doivent s’accompagner d’autres idées, d’autres convictions. En 2011, le vote NPD au Québec s’est retrouvé catapulté par cette autre ligne de force selon laquelle « seul le parti de Layton pourrait empêcher / limiter la victoire de Harper ». Le PQ est à la recherche de ce deuxième facteur clé, qui viendrait consolider le vote anti-Charest, viscéral dans plusieurs couches de l’électorat.


Anti-Pauline


Du côté libéral, on compte aussi beaucoup sur des sentiments « anti » : anti-Pauline, anti-souveraineté. Un ancien ministre libéral toujours dans l’orbite du parti voit même à l’horizon une sorte de « prime à l’urne » pour le PLQ. D’une part, Pauline Marois est considérée par plusieurs Québécois, explique-t-il, comme une politicienne « dépensière », faible, susceptible de tout céder aux groupes de pression. « Les gens ne la voient pas comme une première ministre. D’ailleurs, elle ne performe pas dans les réponses à cette question dans les sondages. »


N’en déplaise à François Legault, le débat souverainiste-fédéraliste aura encore un effet important sur la campagne, croit ce libéral : « L’hypothèse d’un retour des souverainistes au pouvoir va mobiliser les troupes libérales, vous verrez. » Mais Argenteuil ? Ce bastion, ancienne circonscription de Claude Ryan, tombé aux mains des péquistes, en juin, justement en raison d’une forte abstention des libéraux ? « Accident de parcours », certifient deux stratèges libéraux. Ce sera d’autant plus facile de jouer la carte de la souveraineté, signale l’un d’entre eux, que le PQ aura parmi ses principales têtes d’affiche des candidats ayant la réputation d’être « très souverainistes », associés au courant pariziste : les ex-journalistes Pierre Duchesne, Jean-François Lisée et Bernard Drainville.


Le principal talon d’Achille de Pauline Marois auquel les libéraux comptent s’attaquer sera ses positions lors de la crise étudiante. Son carré rouge, omniprésent jusqu’à la fin juin, « ça va lui nuire », insiste l’un. La diapositive électronique intitulée « Ballot question » tirée d’une présentation de stratégie de Jean Charest, les libéraux ne la renient pas : « Il y a là un vrai choix de société », insiste un stratège libéral. « Avec Pauline Marois, on se colle à une minorité d’étudiants qui font tout pour mettre à terre l’économie de Montréal. Avec le Parti libéral, on mise sur la protection de l’économie, le développement du nord », résume-t-il. L’argument de la cote de crédit du Québec maintenu par les grandes agences sera martelé.


Campagne perturbée par le conflit étudiant


Du côté du PQ, on estime qu’Argenteuil est tout sauf un accident de parcours. « Ça a prouvé que les calculs cyniques des libéraux n’ont pas fonctionné. Et qu’ils ne fonctionneront pas plus lors de l’élection générale. » D’une part, on croit dur comme fer que « les gens n’ont pas vraiment envie de voter sur le conflit étudiant ». Le ministre des Finances Raymond Bachand a beau répéter que le conflit se réglera lors de l’élection, les gens n’y croient pas. « Alors pourquoi veulent-ils une élection, comme on le voit dans les sondages ? », répond un libéral.


Certes, le conflit étudiant traverse une période de latence. Mais les libéraux sont certains qu’il va revenir à l’avant-plan, ose un conseiller du PLQ. Les occasions ne manqueront pas, ce qui créera un cocktail potentiellement explosif : des militants parmi les plus radicaux promettent de perturber les activités des candidats libéraux, révélait Le Soleil hier. Les porte-parole de la CLASSE seront en tournée du Québec pendant une bonne partie de la campagne. Les associations étudiantes ont porté en appel le refus de la Cour supérieure du Québec de suspendre l’application de la loi spéciale (78) avant le 17 août. Ce jour-là, prévoit la fameuse loi, les étudiants doivent revenir en classe. Si le retour en classe se révèle houleux, les libéraux pourront associer les dérapages au PQ, dont la chef a porté le carré rouge avant « de le cacher ». Si jamais tout se passe plutôt bien, les libéraux pourront dire que la loi 78 fut une « solution efficace à cette crise sans précédent ». « C’est vrai, c’est un no lose », admet un libéral de haut rang.


L’association Pauline-carré rouge va « s’émousser assez vite », réplique un conseiller péquiste, confiant. La réplique cinglante de l’ex-journaliste Pierre Duchesne au premier ministre qui doutait de son honnêteté servira en quelque sorte de modèle, explique-t-on : « Qui me fait des leçons d’éthique ? […] Moi, je n’ai jamais eu de deuxième salaire caché pendant 10 ans. […] Moi, je n’ai pas eu de rencontres avec des collecteurs de fonds qui ont été arrêtés par la police par la suite. On veut aller sur le chemin de l’éthique ? Bienvenue. Je suis très à l’aise. » Ainsi, « s’ils nous intiment de dénoncer la violence, par exemple, on dira “oui”. Et on pourra ajouter : “Et vous, dénoncez-vous la corruption, M. Charest ?”»

 

La CAQ


Et la Coalition avenir Québec, et François Legault, là-dedans ? Le PQ tentera de l’ignorer le plus possible, explique-t-on. La formule « ramassis de vire-capot », de Pauline Marois, reviendra vite. Au PLQ, on se réjouit au contraire de voir François Legault devenir un membre de la twittosphère infatigable et primesautier. Les libéraux demeurent convaincus que dans la plupart des comtés, la CAQ « chasse surtout sur les terres du PQ ». Son flirt avec l’électorat anglophone ne fonctionnera pas. Un conseiller de Jean Charest se confie, un brin cynique : « Je ne peux croire qu’il est aussi poche que ça. Il va s’améliorer. »


Les caquistes, quant à eux, misent beaucoup sur la campagne à venir. Ils estiment que leur chef souffre d’un déficit de notoriété. Parlez en bien ou parlez en mal, mais qu’on en parle ! La devise du marketing a presque été hissée au rang de stratégie à la CAQ. Sûrs que les Québécois en ont marre des « vieux partis », mais aussi de l’opposition entre fédéralistes et souverainistes, les caquistes vont se démener, exhiber le plus possible leurs nouveaux visages, tels celui de leur présidente Dominique Anglade. Ils admettent qu’une campagne estivale marquée par un déficit d’attention représente un défi de taille pour eux. Les partis à l’organisation bien huilée y ont plusieurs avantages. Mais ils comptent créer la surprise.


« En fait, ce sera une boîte à surprise, cette campagne-là », opine un ancien conseiller péquiste.

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