Les ravages de la polarisation

Souverainistes-fédéralistes, gauche-droite, carré rouge-carré vert, le débat actuel se trouve écartelé entre deux «lois» contraires et implacables.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Souverainistes-fédéralistes, gauche-droite, carré rouge-carré vert, le débat actuel se trouve écartelé entre deux «lois» contraires et implacables.

Vous allez rire, mais Pauline Marois rappelait vaguement Pierre Trudeau, hier en chambre. Au cours du printemps, a-t-elle souligné, « plusieurs cuisines et salons du Québec […] sont devenus des lieux de débat aussi enflammés que notre Salon bleu. Je pense que le temps est venu de nous rassembler ». Aussi prescrivait-elle au peuple, cet été, de se « réunir pacifiquement, joyeusement » après une période d’intense polarisation.

Elle aurait presque pu ajouter l’élégante phrase de Trudeau, le soir du 20 mai 1980, autre moment de grande polarisation politique : « Si on fait le décompte des amitiés brisées, des amours écorchées, des fiertés blessées, il en est aucun parmi nous qui n’ait quelque meurtrissure de l’âme à guérir dans les jours et les semaines à venir. » Jean Charest, hier aussi, a souhaité qu’après l’intense printemps, les Québécois profitent d’au moins une journée, celle de la Fête nationale (qui est aussi son anniversaire…), « pour peut-être mettre de côté des débats qui nous ont divisés » afin de « nous concentrer davantage sur ce que nous avons d’important et d’essentiel, les valeurs communes, le fait d’être Québécois ».


Depuis les grandes batailles référendaires, le Québec n’a peut-être jamais été aussi divisé qu’aujourd’hui.


Et comme à ces époques, la polarisation comporte des dommages collatéraux considérables. Elle suscite un nouveau festival, celui de l’exagération, de l’hyperbole, des théories du complot.


En chambre, le matin de l’adoption de la loi 78, le député Maka Kotto lançait : « En lisant ce projet de loi, M. le Président, un projet de loi que je n’ose qualifier, j’ai eu le goût de retourner en Afrique. » (Depuis, il a expliqué que ce n’était qu’un mot d’esprit.)


L’autre camp n’est pas en reste. La ministre de la Culture Christine St-Pierre a dû s’excuser cette semaine pour avoir assimilé le port du carré rouge à la violence et l’intimidation. Elle avait repris malhabilement l’argumentation de Jean Charest.


Ce dernier n’a pas reculé devant l’hyperbole. Il a même inventé un nouvel article de la Charte des droits, lorsqu’il pesta contre ces « soi-disant grèves qui priveraient un citoyen québécois de son "droit le plus fondamental" d’avoir accès à sa salle de cours ! ».


Côté enflure, la rue n’est pas en reste… Avenue Cartier, à Québec, un carton a été discrètement accroché au poteau d’un lampadaire, cette semaine : « Poutine et Charest, même combat. » Et sur Twitter ? Tous les jours : « Répression policière en soutien au régime totalitaire de Charest » ; « Dictature du petit Benito Charest Mussolini », etc.


La société en entier devient un grand forum Internet où la « loi de Godwin » joue à fond. (Cette loi aussi appelée « reductio ad Hitlerum » veut que plus une discussion sur Internet dure, « plus la probabilité d’y trouver une comparaison avec les nazis ou avec Hitler s’approche de 1 ». S’ils se « câlissent » — comme dit le slogan — de la loi spéciale [78], les manifestants se plient donc docilement à la loi de Godwin lorsqu’ils font le salut nazi devant les policiers. Le printemps érable aura permis de découvrir une autre loi, miroir de l’autre, la reductio ad Stalinium. Elle a conduit l’ancien ministre Joseph Facal à raconter son exécution imaginaire, dans une chronique, par le dictateur rouge Amir Khadir !


Le débat public actuel se trouve écartelé entre deux « lois » contraires et implacables. Suscitant chacune une radicalité toujours plus ferme. S’il y avait un Parti « nuanciste » — favorable aux nuances —, il serait interdit. À l’événement « Nous ? », début avril au Monument-National — sorte de « nuit de la poésie » de ce printemps érable — un poète, Jean-Philippe Bergeron, a déclamé ceci : « Je crois que le FLQ a fait progresser la cause de l’indépendance du Québec. Ceux qui affirment le contraire espèrent probablement des réformes du capitalisme, une révolution télévisée, une place au soleil. » Puis il a ajouté : « Les prestidigitateurs du débat respectueux sont toujours du côté du pouvoir. » Un espace public polarisé remplace la notion d’adversaire par celle d’ennemi.


Le sondage Léger Marketing-Le Devoir publié aujourd’hui met en relief certaines dimensions de la polarisation actuelle. Les deux partis politiques principaux sont à égalité, 33 % pour le PLQ et 32 % pour le PQ.


Ceux qui se réclament du peuple oublient parfois que ses voies — comme celles de Dieu jadis, vox populi, vox Dei — sont impénétrables. « Je fais comme tous les citoyens, j’accompagne mon peuple », a déclaré Amir Khadir le 6 juin, après son arrestation. Or, le sondage indique qu’une courte majorité, 56 % des Québécois, approuvent la hausse des droits de scolarité du gouvernement Charest.


Causes

Les causes de la polarisation actuelle sont nombreuses. Le premier ministre lui-même, ainsi que ses ministres, en s’imposant le devoir de « dénoncer » toute manifestation de violence, n’ont-ils pas contribué à braquer l’attention de l’espace public sur ces mêmes gestes ? Jusqu’à propulser cette semaine en page couverture des journaux l’annulation d’un spectacle d’un groupe punk confidentiel ?


Autre cause de polarisation soulevée par plusieurs observateurs : la montée du clivage gauche-droite et l’atténuation de la polarisation souverainiste-fédéraliste.


Pour le sondeur Jean-Marc Léger, c’est ce qu’a révélé l’élection fédérale du 2 mai 2011. À ce moment, « le clivage droite-gauche a pris le dessus ». Il note qu’à ce moment, 43 % des Québécois ont voté orange. « Un pourcentage plus élevé que ce qu’a obtenu René Lévesque en 1976 ! » Le débat souverainiste-fédéraliste n’a pas totalement disparu, mais « le gauche-droite s’ajoute et le domine de plus en plus », note-t-il. Au départ, le clivage fédéraliste-souverainiste était aussi acrimonieux. « Il l’est moins aujourd’hui. Mais là, on semble apprivoiser le gauche-droite. Et c’est vindicatif. »


Ailleurs


En Occident, le Québec n’est pas seul à traverser une phase de polarisation. La crise économique et les excès des marchés financiers ont redonné vie à une gauche dont le dernier avatar avait été le mouvement d’altermondialisation. Les droites religieuses et fiscales depuis Reagan ont grandement progressé aux États-Unis comme au Canada anglais. « Obama divise énormément. Même si, personnellement, il avait souhaité autre chose [notamment la fin des culture wars en 2009], c’est du 50 %-50 % dans la société américaine, actuellement. »


À la Conférence de Montréal, cette semaine, l’ancien président de la Fed, Allan Greenspan, a eu une phrase, à propos du débat sur le plafond de la dette, qui résume le problème de la polarisation : « Nous n’admettons plus qu’il est impossible de vivre ensemble sans compromis. » Il s’est dit nostalgique des années 1960 où la joute partisane était aussi musclée qu’aujourd’hui, mais où l’on arrivait tout de même à s’entendre. « Le terme "compromis" est devenu un mauvais mot », a-t-il déclaré. L’économiste a dit espérer que l’on retrouve les vertus du compromis, « pas sur les principes, mais sur les moyens ».


Le Québec saura-t-il formuler un voeu similaire pour l’été et l’automne « érables » à venir ?

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40 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 16 juin 2012 06 h 19

    Mieux vaut se parler que de tourner le dos aux autres.

    Votre texte est plein de sagesse. On ne trouve jamais de solution, à part celle que l'on les impose, quand des murs de polarisation sont érigés plutôt que des ponts pour inviter les gens à échanger.

  • Gilles Delisle - Abonné 16 juin 2012 07 h 24

    "La crise économique et les excès financiers ont redonné vie à la gauche"

    Tout est là, dans cette phrase! Au Québec, ce déséquilibre de la richesse s'est cristallisé avec l'augmentation outrancière de 75% des frais de scolarité, qui avait été précédée par une autre augmentation en 2007. Bien sûr, les Québécois ont subi des augmentations de taxes et tarifs de toutes sortes depuis 2003, Mais peut-être est-ce le début d'un long conflit entre le peuple et les abuseurs du grand capital, complices des gouvernements de droite, comme celui qui nous gouverne actuellement.

    • André Michaud - Inscrit 16 juin 2012 13 h 20

      Quelle gauche ? Quelques milliers de personnes, environ 2% des citroyens ?

      Québec Solidaire a eu moins de votes que les Verts dans les dernières élections partielles.

      Le PQ n'a cessé de tergiverser dans sa position sur les frais de scolarité..et si il se positionne plus à gauche il perdra des votes qui iront à la CAQ ..

  • France Marcotte - Inscrite 16 juin 2012 07 h 35

    Mais, qui dit vrai?

    Le journaliste parle comme s'il était impossible de démontrer lequel des deux camps a le plus raison. Ce qui manque pour résoudre l'équation de la polarisation en deux temps trois mouvements, ce sont des faits qui tranchent. Et qui possède l'accès aux faits marquants, déterminants, éclairants? Ceux qui informent, n'est-ce pas?

    Ceux qui informent sont majoritairement de droite au Québec, concentration médiatique oblige.

    La notion de polarisation est commode (et introduite par la droite et sans que la rue l'appelle il me semble), elle laisse croire que les deux camps ont également raison, ce qui est faux, les faits le prouveraient.

    • France Marcotte - Inscrite 16 juin 2012 14 h 37

      J'ai dit des faits, mais aussi des données, ces petites choses si encombrantes pour la droite conservatrice de M.Harper, par exemple.

  • France Marcotte - Inscrite 16 juin 2012 07 h 59

    Laisser parler l'image plus éloquemment que le texte

    À droite, l'étudiant vert, propret et ambitieux.

    À gauche, le rouge présenté masqué, froissé, ténébreux alors qu'il aurait pu apparaître sous un tout autre jour, franc, brillant, déterminé.

    C'est un éditorial?

    • Paul Muad'Dib - Inscrit 17 juin 2012 12 h 49

      Celui à droite, en vert, a l'air d'un attardé.

    • claude boucher - Inscrit 17 juin 2012 14 h 20

      @ Paul Muad'Dib

      " Celui à droite, en vert, a l'air d'un attardé. "
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      Vaut mieux en avoir l'air que de l'être.