Bas les masques !

« Dans toute société, primitive, occidentale ou actuelle, le masque a une importance primordiale dans l’expression de l’être personnel, du moi profond, des choses qui ne doivent ni être, ni être dites », affirme la spécialiste des masques Céline Moretti-Maqua.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir « Dans toute société, primitive, occidentale ou actuelle, le masque a une importance primordiale dans l’expression de l’être personnel, du moi profond, des choses qui ne doivent ni être, ni être dites », affirme la spécialiste des masques Céline Moretti-Maqua.

À partir d’aujourd’hui, il est interdit de porter un masque à Montréal lors d’une manifestation, et interdit même d’en porter « sans motif raisonnable ». Regard sur le patrimoine historique et social du masque, maintenant un peu plus près de l’oubli.

«Je m’avance masqué », disait au XVIIe siècle le pourtant pas casseur et forcément cartésien René Descartes. Trois cents ans plus tard, le dandyssime Oscar Wilde allègue le tout de son wit et sa mondanité : « L’homme est moins lui-même quand il est sincère, donnez-lui un masque et il dira la vérité. »


Cette idée, Céline Moretti-Maqua l’entérine spontanément. Cette musicologue française est devenue, de recherche en recherche, spécialiste des masques, de leurs significations sociale et anthropologique. Elle a signé une série de livres sur le sujet aux éditions l’Harmattan. Créé pour le théâtre, datant des Grecs, le masque a vite trouvé son chemin vers la rue, pour les carnavals, les bals, les bien-nommées mascarades, et, bien sûr, les rendez-vous galants - légitimes ou non.


« Dans toute société, primitive, occidentale ou actuelle, le masque a une importance primordiale dans l’expression de l’être personnel, du moi profond, des choses qui ne doivent ni être, ni être dites », indique d’emblée Moretti-Maqua en entrevue au Devoir. Pour elle, le masque sert davantage à dévoiler qu’à cacher. « C’est un visage intime posé sur le visage social. Il permet de transmettre un message de cohérence sociale et de collectivité, indique l’auteure. À visage découvert, automatiquement l’individualité entre en jeu, les différences sont surlignées. Dans les mascarades, les gens sont entre eux, dissimulés de l’apparat des classes sociales, parfois même de l’apparat des genres, quand on ne sait plus qui est homme ou femme, pour partager les mêmes valeurs humaines. Lors de manifestations populaires, si on défile pour une collectivité, l’individualité n’a pas lieu d’être. » En voilant l’identité, le masque efface le « je » pour laisser toute la place au « nous ». Il permet de voir une foule plutôt qu’une somme d’individus.


Ici, dans notre historique Nouvelle-France, on porte le masque lors des tumultes et des charivaris pour dénoncer, en groupe, une veuve qui se remarie trop tôt ou un époux qui prend sa femme trop jeune. Le premier charivari est recensé à Québec en 1683. Malgré les mandements et menaces d’ex-communion, la tradition se perpétue jusqu’aux alentours de 1920. Pour Francis Back, illustrateur spécialisé en costume historique, l’utilisation du masque comme du visage noirci au charbon souvent « transpire le défi de l’autorité ».

 

Le vêtement, puis le corps ?


Ce féru fini d’histoire s’inquiète des règlements passés ces jours-ci à la va-vite. Alors qu’à Montréal, « le motif raisonnable » pour porter un masque sera laissé au bon discernement des policiers, le carré rouge, avec la loi 78, pourrait être vu comme une incitation à manifester, et donc déclaré illégal. « Quand l’État veut réglementer l’apparence de ses citoyens, on ouvre la porte aux dérapages », souligne Francis Back. Reverra-t-on les excès de 1837-1838, où, en pleine rébellion des patriotes, un jeune fût jeté en prison, alors qu’il ne portait pas d’armes, sous la simple accusation qu’il était habillé en étoffe du pays, affichant ainsi son penchant politique ?


« Le vêtement est notre deuxième peau, poursuit Francis Back. Notre corps est censé être notre refuge personnel. Quand on se met à légiférer l’apparence et le vêtement, c’est habituellement le début de la fin d’un règne. Ça sent le désarroi politique, la coupure des valeurs humaines fondamentales, la perte de contrôle qui pousse le pouvoir à contrôler les individus de plus en plus loin dans leur intimité. L’étape suivante, c’est de légiférer le corps », poursuit le spécialiste, qui émaille son discours d’exemples tirés de la petite histoire vestimentaire. « Cette réaction, je la comprendrais si on était du xviie siècle. Mais même Louis XIV n’avait pas interdit les masques, et c’était un despote ! Là, alors qu’on a les empreintes digitales, l’ADN, les caméras de sécurité, on nous dit que le masque serait un objet dangereux ? Avec une excuse, totalement démagogique, qui associe le masque à la casse et le carré rouge à la violence ? Ce ne sont que des sigles. »


La Française Céline Moretti-Maqua rappelle que les sociétés occidentales sont essentiellement celles qui ont cherché à interdire l’objet. Dans la Venise hypermasquée des xviie et xviiie siècles, de nombreux usurpateurs en profitaient pour commettre, visage couvert, des méfaits. Une loi fut passée. « Ça n’a rien changé. Au regard de l’évolution sociale, c’est triste d’empêcher le masque d’avoir cette signification, de pouvoir regrouper énormément de personnes de classes sociales diverses, avec un même but, être ensemble. Réglementer le masque, c’est une uniformisation. Une uniformisation à visage découvert… »

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