Un gouvernement dépassé par les événements

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	Le mouvement étudiant québécois est maintenant suivi à l’étranger.</div>
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
Le mouvement étudiant québécois est maintenant suivi à l’étranger.

Dimanche dernier, après la victoire de François Hollande, TV5 organisait une table ronde avec des journalistes et commentateurs des quatre coins de la planète. De façon surprenante, plusieurs d’entre eux ont évoqué la crise étudiante au Québec pour établir un lien entre cette contestation et l’opposition aux mesures d’austérité imposées en Europe. Ce qui a commencé comme une simple grève contre la hausse des droits de scolarité est devenu un mouvement contre le néolibéralisme et pour la justice sociale. Pas étonnant que, dans ce contexte, le gouvernement libéral apparaisse dépassé par les événements.

Certains s’en désoleront, mais en raison de la grève étudiante, le Québec retient l’attention des médias étrangers. La semaine dernière, le respecté Guardian de Londres consacrait un long article à cette grève qui prenait l’allure d’une « contestation, inspirée par Occupy, contre l’austérité et les inégalités », écrivait le journaliste Martin Lukas. L’article, qui prenait parfois le ton du commentaire, était éminemment favorable aux étudiants grévistes. « Dans le douloureux tumulte des manifestations quotidiennes, une génération entière de la jeunesse québécoise apprend une leçon politique qu’aucune classe ne saurait jamais leur enseigner : la violence sous-tend toutes les inégalités de la société, et le pouvoir ne cède pas un pouce sans une bataille », peut-on lire.


Jean Charest préférera sans doute l’article du magazine The Economist qui, sous le titre « Free lunches, please », écrit que « la ligne dure pourrait aider M. Charest dans un moment difficile. […] Si les libéraux peuvent associer le PQ à l’intransigeance du mouvement, M. Charest pourrait risquer une élection hâtive et se ménager une victoire ». Ou encore celui du Figaro, qui affirmait lundi dernier que « les étudiants québécois cessent leur grève ». Un peu prématuré comme nouvelle.


Jean Charest pourrait aussi se tourner vers les journaux du Canada anglais qui, tous sans exception, ont dénoncé les grévistes. Pour la plupart, ils n’ont pas été tendres envers le premier ministre, qu’ils taxent de mollesse, mais, à tout le moins, ils ont vilipendé les étudiants, qu’ils accusent de mépriser la démocratie élective et d’afficher une culture des droits acquis (« culture of entitlement »). Selon The Globe and Mail, Jean Charest a su imposer ses vues : « les droits acquis du Québec ne sont pas sacrés ».


L’ineffable Tasha Kheiriddin, du National Post, a sévi : elle écrit que le mélange de la démocratie et du sentiment que tout nous est dû conduit tout droit à l’anarchie. « La notion d’étendre le droit de vote à toutes les classes, toutes les races et tous les sexes est une notion très récente. […] Le suffrage universel ne va nulle part. Les États providence doivent réexaminer la culture que leurs politiques créent, sinon ils risquent de glisser dans des bourbiers auxquels sont confrontés à l’heure actuelle le Québec et la Grèce. »


Quoi qu’on pense de cette opinion, il n’en demeure pas moins que la question des droits de scolarité ne semble plus le seul enjeu de la crise actuelle. Dans une entrevue que trois représentants de la CLASSE, dont Gabriel Nadeau-Dubois, accordaient en anglais à RealNews, un site Internet d’information alternatif, le leader étudiant expliquait que l’enjeu de la grève, quand elle a débuté, était bel et bien la hausse des droits de scolarité. « Mais après quatre, cinq, six sept semaines de grève, […] il y a eu un bouillonnement d’idées. Cette conjonction de ces gens très nombreux qui n’ont rien à faire de leur vie, sauf de parler de politique, de participer à des actions et à des manifestations, ça crée un climat de changement social. »


Un organisateur de la CLASSE, Jérémie Bédard-Wien, l’exprimait autrement. « Après plus de deux mois de grève, ils [les étudiants] réalisent que les droits de scolarité, c’est la pointe de l’iceberg, l’iceberg néolibéral. » Pour lui, « il ne faut qu’une étincelle pour allumer un incendie ».


« Tout ce qui traîne se salit », conclut, pour sa part, Marc Parent, le chef du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).


Évidemment, on peut soutenir que la CLASSE est l’aile radicale du mouvement (bien qu’il y ait plus radicaux qu’elle, comme Force étudiante critique, un mouvement qui prend au mot les thèses de Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l’UQAM). Mais il fallait entendre le président de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), Léo Bureau-Blouin, reconnaître mardi qu’il avait « sous-estimé la détermination » de ses membres et se surprendre que la priorité des étudiants, ce n’est pas de sauver le trimestre, mais d’obtenir « quelque chose de tangible ».


Au romantisme anarchiste de la CLASSE, Jean Charest oppose un pragmatisme comptable. Il ne faut toutefois pas croire que pendant ces 13 semaines le gouvernement Charest s’est tourné les pouces. Au contraire, il avait une stratégie, il a agi. Le problème, c’est que ses stratégies n’ont pas fonctionné, ses tactiques n’ont pas marché.


Au début de la grève, le gouvernement n’a pas voulu reconnaître la légitimité des associations étudiantes. Il ne la reconnaît d’ailleurs aujourd’hui que du bout des lèvres. Se drapant dans le légalisme, il soutient toujours qu’il ne s’agit pas d’une grève mais d’un boycottage.


Puis, changement de stratégie, le gouvernement libéral a reconnu une certaine légitimité aux associations étudiantes. Mais il a tenté de créer une division en associant la CLASSE à la violence. À plusieurs reprises, Jean Charest a affirmé que son gouvernement ne s’assoira pas avec la CLASSE, ce qu’il a finalement fait.


Le gouvernement Charest a refusé pendant 11 semaines de négocier avec les associations étudiantes. Il a tenté de régler le conflit en proposant des améliorations au régime de prêts et bourses sans parler aux étudiants.


Par ailleurs, le gouvernement a misé sur les injonctions pour briser le mouvement de grève.

 

Les médias ont révélé d’ailleurs que, parmi les premiers étudiants à demander des injonctions il y a un mois et demi, figuraient des militants libéraux. Puis, il y a un mois, Line Beauchamp tentait un coup de force en obligeant les cégeps et les universités à ouvrir leurs portes. Le cégep de Valleyfield devait servir d’exemple. Ce fut un échec.


Enfin, il y a eu cette négociation de la dernière chance, dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne fut pas concluante. Tant Line Beauchamp que Jean Charest ont commis l’erreur de minimiser la portée de l’entente avant que les étudiants ne votent. Le gouvernement semble miser à nouveau sur les injonctions, qui seraient aujourd’hui mieux formulées pour en forcer le respect.


Si les étudiants en grève, notamment les cégépiens, perdent leur session, c’est le gouvernement qui sera à blâmer ; c’est du moins ce que l’opinion publique croit, si on se fie aux sondages. En définitive, il y a un responsable, et c’est le gouvernement.


Mais Jean Charest est le premier à reconnaître qu’un gouvernement peut faire des erreurs. Parfois, le gouvernement ne sait même pas ce qu’il fait. Dans son autobiographie, le chef libéral écrit : « Je dis souvent qu’il ne faut jamais sous-estimer la capacité des gouvernements de se tromper. […] S’il y a une chose qui me fait frémir, c’est quand j’entends des gens dire : « Après tout, c’est le gouvernement ; ils doivent savoir ce qu’ils font. » Il ne faut jamais présumer qu’ils savent ce qu’ils font. »


Rappelons donc cette parole d’Évangile : « Pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. » C’est ce que bien des électeurs libéraux se diront bientôt avant de voter.

25 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 12 mai 2012 02 h 03

    Le gouvernement: «a agi» … en se fermant les yeux, en se bouchant les oreilles …!

    Je suis bien d’accord avec Monsieur Dutrisac. Le gouvernement «a agi» … en se fermant les yeux sur une situation pénible devenue catastrophique dans nombre de Cégeps et de Facultés, en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre les demandes du mouvement étudiant et les cris de détresse des responsables scolaires, et en se pinçant le nez pour faire semblant de ne pas sentir les odeurs pestilentielles de corruption à peine masquées par des déversements massifs de gaz lacrymogène !

    Dans lourdeur du climat social actuel, il est quand même distrayant d’observer le désarroi qui a gagné les “inconditionnels” libéraux, y compris des députés “disciplinés”, dans une atmosphère de fin du “Règne Charest”. Après la profonde douleur que leur a causé la chute du sarkosysme, on devrait avoir la plus grande compassion pour les commanditaires économiques et financiers du PLQ, qui sont en proie à une agitation confinant à la panique, y compris dans certains domaines quasi-seigneuriaux et inaccessibles au commun des mortels.

    Ce n’est pas sans émotion qu’un politicien conservateur, comédien et humoriste à ses heures, entendra cette phrase historique : “Les valises de Monsieur sont prêtes !”

    Yves Claudé

  • helene poisson - Inscrite 12 mai 2012 03 h 31

    M. Charest, le décrocheur

    Excellente rétrospective analytique. Merci

    Après X et les Y, la génération du décrocheur, M. Charest.

    Les deux mains sur le volant, il continue sa route... les yeux fermés.

    Voilà comment on parle de lui pendant le bal des finissants du secondaire.

    À tort ou à raison, les gouvernements antérieurs ont décidé de maintenir le gel des frais de scolarité. Le sien y compris.

    Soudainement, M. Charest décide de faire rétroactivement payer
    par les actuels et futurs étudiants les pseudo-augmentations non imposés à leurs ainés depuis des années.

    Voilà ce qui fouette le plus l'ardeur des étudiants, grévistes ou non, sans oublier leurs parents. Et qui divise le Québec tout entier. Jamais une hausse dite ''raisonnable'' n'aurait mis le feu aux poudres ainsi.

    Provincialement, télégraphier le dégel un an d'avance via le budget Bachand visait à diviser les cohortes d'étudiants. Les organisations étudiantes ont refusé de jouer le jeu des consultations-bidon. Leur meilleur outil de mobilisation a justement été les textes gouvernementaux. Certes divisées, les associations étudiantes avaient le luxe d'avoir un seul ennemi commun.

    À l'international, le Plan Nord est relégué aux oubliettes. Remplacé par son Plan ''Nar-guons'' la jeunesse. Les frais de voyages à l'étranger de notre ''grand bâtisseur'' vont diminuer. Même les pires capitalistes hésitent à faire affaires dans des pays où la jeunesse est en voie de mobilisation face à l'injustice.

    S'il avait réussi son coup de poker, notre premier ministre aurait pu se mériter un poste de prestige, loin du Québec et fiscalement intéressant.

    Son bluff ne lui coûte rien personnellement. Mais il paiera longtemps.

    Le Québec et le monde auront une seule raison de se rappeler de lui.

    ''Tant mieux si cela fait oublier la Commission Charbonneau et le reste'' dira-t-il avec son nazillard cynisme habituel.

    Là-dessus il a cependant raison car nous oublions trop facilement le restant d

  • Pierre Gadoury - Inscrit 12 mai 2012 06 h 33

    TOUT LE MONDE EST DÉPASSÉ

    Il n'y a pas que le gouvernement qui soit dépassé. Nous le sommes tous à des degrés divers. Et si, comme l'affirment plusieurs, le combat des étudiants ne représente que la pointe de l'iceberg... qu'est-ce qui se cache sous la ligne de flottaison ?

    Les doctrines néolibérales ne répondent pas aux besoins de la société civile - pas plus que la gérence des conflits à coup d'injonctions. Nos problémes découlent trop souvent de cette forme de "démocratie verticale" ou le CHEF décide ultimement d'à peu près tout. La réelle démocratie est mise à mal par les Charest et Harper de ce monde.

    La population qui descend maintenant dans la rue par centaines de milliers réclame une démocratie plus proche et plus pragmatique : une forme de démocratie plus "horizontale" lorsque les enjeux sont importants.

    On peut maintenant, grâce à l'internet, choisir en quelques heures qui est le meilleur joueur, qui est la star la plus admirée, quelle est la meilleure série télévisée. On peut aussi - par le biais d'un sondage - avoir une idée assez juste de l'appui de la population sur n'importe que sujet. Encore faut-il pouvoir en débattre avant.

    Alors, qu'attendons-nous pour nous mettre à l'heure ?

    Chacun réclame le droit d'être entendu quand le sujet est vital et déterminant. La crise que nous vivons se résoudra par le dialogue et la consultation. Notre système démocratique ne favorise pas l'expression de la majorité. Les intérêts partisans, corporatistes ou syndicaux ( c'est selon ) occupent une place disproportionnée. À quoi sert une élection pour régler "un problème donné" si demain, le même manège recommence ? Combien n'iront plus voter à cause de cet état de fait ?

    Les étudiants ont adopté une forme de démocratie horizontale.
    Les changemements et les choix qu'ils réclament se font après consultation, chaque fois que l'enjeu est important. Chacun à son mot à dire, s'il le désire. Nous aurions intérêt à choisir, nous

  • Catherine Paquet - Abonnée 12 mai 2012 07 h 25

    Est-ce un article ou un éditorial.

    On reconnait à un journal le droit d'émettre une opinion, mais généralement cette opinion se retrouve en page éditorial. Et on tente de conserver une certaine distance entre l'opinion et la nouvlle. C'est pourquoi on est en droit de se demander pourquoi le texte ci-haut, qui affirme gratuitement que <le gouvernement est responsable de cette crise> ne se retrouve pas en page éditorial...

    • France Martin - Inscrite 12 mai 2012 09 h 46

      Merci M. Paquet pour votre cours sur les journaux. MAIS MERCI SURTOUT À M. DUTRISAC POUR FAIRE RESSORTIR LES RESPONSABILITÉS QUI INCOMBENT AU GOUVERNEMENT QUI A AGI DEPUIS LE DÉBUT(75% DE HAUSSE) QU'À PARTIR D'UN PLAN ÉLECTORAL DE BAS NIVEAU. Je suis tellement dépourvue d'espoir quand je vois des gens intelligents applaudir celui que je les ai vu conspuer depuis des années. Et enfin, comment peut-on haïr et mépriser autant nos enfants? Comment?

  • Guy Couillard - Inscrit 12 mai 2012 07 h 37

    RÉFÉRENDUM

    Au lieu d'une élection ''référendaire'' pour sanctionner le gouvernement Charest, pourquoi ne pas mettre de l'avant l'idée d'un RÉFÉRENDUM populaire sur la question de la hausse des droits de scolarité ? Si nous habitions en Suisse, il y a longtemps que les citoyens auraient demandé un référendum sur cette question, ce qui contrbue au maintien de la paix sociale, tout en permettant aux étudiants de sauver leurs sessions... Toute la société paie le prix de ce conflit car les frais de police sont à la charge de tous...

    • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 12 mai 2012 10 h 20

      tout à fait d'accord

      Je prône aussi une démocratie plus directe, "à la suisse" : le discernement éclairé du plus grand nombre vaudra toujours mieux que le discernement intéressé d'un seul.

      Outre le vote des lois par référendum, on devrait penser à l'élection au suffrage universel de nos ministres, par exemple l'élection d'un+e ministre de l'éducation. On devrait aussi penser au budget participatif pour savoir d'òu prélève-t-on le trésor public, à quoi on l'alloue, et faire un suivi.

      Nous avons une démocratie à refonder.

      Guillaume Blouin-Beaudoin