Émeute à l'extérieur, sarcasme à l'intérieur

Pendant que Jean Charest s’adressait à des centaines d’hommes d’affaires au Palais des congrès, une protestation étudiante a complètement dégénéré hier dans les rues de Montréal.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pendant que Jean Charest s’adressait à des centaines d’hommes d’affaires au Palais des congrès, une protestation étudiante a complètement dégénéré hier dans les rues de Montréal.

Alors qu'il discourait devant un parterre de gens d'affaires acquis à son Plan Nord réunis au Palais des congrès de Montréal, le premier ministre Jean Charest n'a pas manqué l'occasion hier de railler les étudiants qui luttaient au même moment contre des policiers de l'escouade antiémeute à quelques mètres de là. Les propos du chef libéral ont d'ailleurs soulevé un tollé, alors que son gouvernement est empêtré dans un conflit qui l'oppose toujours à une bonne partie de la jeunesse québécoise sur la question des droits de scolarité.

Jean Charest devait simplement s'adresser à un parterre de plus 1000 personnes issues du milieu des affaires pour vanter encore une fois son «chantier d'une génération» articulé autour de l'exploitation minière. Le premier ministre avait été invité par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, qui souhaitait faire de son Salon Plan Nord un important rendez-vous d'acteurs du secteur privé attirés par les retombées économiques escomptées au nord du 49e parallèle.

Mais le conflit étudiant est venu voler la vedette quelques minutes avant l'allocution de M. Charest. Au moins une cinquantaine de manifestants se sont alors introduits dans le Palais des congrès, attendus de pied ferme par autant de policiers antiémeute. Les heurts qui ont suivi ont retardé le déroulement des activités pendant une heure, en plus de semer une certaine commotion parmi les participants et les organisateurs du Salon Plan Nord.

Le premier ministre n'a d'ailleurs pas manqué de marquer le coup en raillant les étudiants repoussés à coups de matraque et de bombes assourdissantes à quelques mètres de là. «Le Salon Plan Nord, que nous allons ouvrir aujourd'hui est déjà très populaire; les gens courent de partout pour entrer», a-t-il laissé tomber au milieu de son discours, esquissant alors un large sourire. Des propos qui ont déclenché des éclats de rire dans la salle, y compris chez certains des journalistes présents pour couvrir l'événement.

«À ceux qui frappaient à notre porte ce matin, on pourrait leur offrir un emploi, et dans le Nord autant que possible, ce qui va tous nous permettre de continuer à travailler fort», a poursuivi Jean Charest au cours d'une allocution où il a aussi invité les convives à faire du Plan Nord un «héritage pour nos enfants».

Les propos du premier ministre ont été rapidement dénoncés par les regroupements étudiants et les partis de l'opposition. La Fédération étudiante universitaire du Québec s'est dite «sidérée par l'arrogance» du premier ministre. «En dénigrant la plus vaste et importante mobilisation étudiante de l'histoire du Québec, Jean Charest, qui est aussi ministre de la Jeunesse, a dévoilé tout le mépris que ce gouvernement a envers la jeunesse québécoise. Avons-nous affaire à un clown ou à un premier ministre à l'écoute de la jeunesse? C'est indigne d'un chef d'État et il doit s'excuser pour ses propos», a fait valoir sa présidente, Martine Desjardins.

«Alors que le gouvernement Charest démontre quotidiennement son incapacité à régler le conflit qui l'oppose aux étudiants sur la question des droits de scolarité, le premier ministre, à l'occasion du Salon Plan Nord, a jugé bon de s'improviser humoriste et de railler les étudiants qui manifestent et qui font face à une répression policière de plus en plus brutale. Il doit cesser de s'amuser aux dépens des étudiants, reprendre ses esprits et régler le dossier», a-t-elle ajouté.

La chef du Parti québécois, Pauline Marois, a elle aussi décrié les propos du premier ministre. «Je crois qu'il a envenimé le conflit. Il a jeté de l'huile sur le feu et c'est complètement irresponsable. Il avait commencé cette semaine, vous remarquerez à l'Assemblée nationale, à faire des blagues de très mauvais goût. Mais aujourd'hui, ses blagues ne sont pas seulement de mauvais goût, elles sont provocatrices à l'endroit des étudiants.»

À Victoriaville, où s'ouvrait le congrès de fondation de la Coalition avenir Québec, son chef, François Legault, a fait une sortie virulente contre Jean Charest. «Vous en connaissez beaucoup de chefs d'État qui font des blagues alors qu'il y a une émeute à l'extérieur?» a lancé le chef caquiste dans un point de presse. «C'est triste à dire, mais je pense qu'aujourd'hui [hier], le Québec n'avait pas de premier ministre.» François Legault estime «totalement inacceptable» que Jean Charest ait ainsi fait «preuve d'arrogance».

Réagissant au tollé soulevé par ses propos, le bureau du premier ministre a publié un communiqué en début de soirée hier. «Le gouvernement prend la question de l'intimidation et de la violence très au sérieux. D'autant plus que la manifestation d'aujourd'hui a sans aucun doute été l'une des plus dures depuis le début du conflit», y a d'abord souligné M. Charest.

«Les propos que j'ai tenus lors de mon discours ont été cités hors contexte et interprétés par certains comme si je prenais la situation à la légère. Ce n'est pas le cas. Les gens dans la salle l'ont très bien compris. D'ailleurs, plusieurs d'entre eux ont été brusqués à leur arrivée», a-t-il ajouté.

Hausse «raisonnable»

Au cours d'un point de presse suivant son discours au Palais des congrès, le chef libéral a aussi répété que la «violence» était «inacceptable pour la société québécoise». «Ce n'est pas le reflet de nos valeurs au Québec. On ne peut pas accepter de vivre dans une société où on cherche à faire avancer ses intérêts avec l'intimidation, avec la violence, la haine. Comme premier ministre du Québec, je n'accepterai pas ça. Les Québécois ne l'accepteront pas non plus.»

Sur la question de la hausse des droits de scolarité, son gouvernement demeure toujours aussi intraitable. «On a une position qui est très, très, très raisonnable», a-t-il insisté. Mais est-ce que Québec pourrait consentir à un moratoire, le temps de négocier une solution avec les étudiants? «L'avenir du Québec n'est pas dans les moratoires et les gels», a fait valoir Jean Charest. Il a aussi réaffirmé que la grève étudiante serait en fait un «boycott». «L'État québécois n'est pas l'employeur des étudiants et les étudiants ne sont pas nos employés.»

Chose certaine, les manifestations d'hier ont volé la vedette au grand happening organisé par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM) pour les gens d'affaires intéressés par le Plan Nord. Tous les accès au Palais des congrès — protégé par une imposante présence policière — ont été bloqués par les forces de l'ordre pendant une partie de l'après-midi. Même les participants au Salon ne pouvaient ni entrer ni sortir du vaste immeuble. Plusieurs d'entre eux ont semblé passablement ébranlés par l'ampleur des événements. Règle générale, les personnes avec qui Le Devoir a discuté ont condamné les actions des étudiants.

Par ailleurs, la CCMM a diffusé un communiqué pour signaler que les activités de son Salon Plan Nord étaient «maintenues», et ce, malgré les «perturbations». Il doit être ouvert au grand public aujourd'hui toute la journée.

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Avec la collaboration de Robert Dutrisac et Mélissa Guillemette
183 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 21 avril 2012 02 h 18

    Aux étudiants et autres révoltés...(bis)

    Soyons clairvoyants SVP...
    Il y a quelques temps, dans cette tribune de commentaires que nous donne Le Devoir, je disais estimer que ce qui manquait aux fédérastes, pas aux fédéralistes honnêtes mais à ceux-là qui font du vice une vertue, que ce qui leur manquait était une occasion de pouvoir traiter les mécontents que nous sommes comme des êtres violents .
    Toute la stratégie du gouvernement actuel se trouve incluse dans cette idée de pousser au plus loin l'idée de nous discréditer pour nous mettre hors de combat avant d'adandonner par obligation les commandes du Québec à d'autres.
    Ne soyons pas bêtes au point de vouloir nous satisfaire facilement en usant de force. Même en étant légitime, l'emploi d'une telle méthode n'aura pour conséquence que de donner le droit, du moins en apparence, à Charest et ses amis de passer leurs mesures en force, à la méthode Trudeau et cie.
    Restons calmes devant les provocations, celles-ci sont le fruit d'un gouvernement si en déroute qu'il ne tardera pas à s'auto-détruire lui-même...
    Résistons avec calme et ténacité.
    Et si cela vous semble raisonnable, SVP, faites circuler le sens de ce message chez les plus jeunes.
    Vive le Québec libre !

    • Gerard Pitre - Inscrit 21 avril 2012 11 h 28

      Tout à fait d'accord avec vos propos; cependant la nature humaine étant ce qu'elle est, tout être qui se fait attaquer se doit de se défendre si sa vie est en danger. Ce gouvernement n'ayant plus aucune légitimité morale pour gouverner fait tout en son possible comme vous le dîtes pour provoquer à travers sa police matraque. L'on se croirait au temps de Duplessis. Je souhaite comme vous et tous de ne pas tomber dans ce piège à ours. L'heure n'est plus au combat contre la hausse des frais de scolarité, mais à un degré plus haut: il faut que la population à cors et à cri réclamment des élections, ce n'est que de cette façon que l'on réussira à se défaire de ce gouvernement corrompu et de tout ce qui grenouille autour. Ne lâchons surtout pas, soyons solidaire d'une cause juste et noble. Merci. Gérard Pitre

    • Pierre Schneider - Abonné 21 avril 2012 11 h 33

      Résistance passive et désobéissance civile.

    • Ooslunk - Inscrit 21 avril 2012 13 h 07

      un des grands problèmes est que les médias montrent des vidéos qui satisfont la version des policiers et du gouvernement. or, plein de vidéos montrent que les policiers provoquent, attaquent alors qu'il n'y a aucune casse, abusent de leur situaiton d'autorité, etc. la majorité des manifestants sont pacifiques, mais les médias recherchent le sensationnel.

    • verreault richard - Inscrit 22 avril 2012 11 h 42

      hé et les gens d'affaires qui eux ont rie a pleine gorge ,

      Ont rie de nos enfants et de leurs revendications, alors qu'ils sont légitimer de le faire pour certain ,

      D'autres étudiant employé , fils de restaurateur ou entrepreneur du grand nord peuvent ce payé des avocat et la cour supérieur pour aller à l'école .

      Enfin des jeunes qui parlent et qui revendique et non pas des adultes qui a chaque hausse des coûts des denrée disent tout haut et fort:

      QU'EST QUE VOUS VOULEZ QU'ONT FASSENT

      Réponse : Ont agis

  • Killian Meilleur - Inscrit 21 avril 2012 02 h 41

    Jouissif.

    «Les propos que j'ai tenus lors de mon discours ont été cités hors contexte et interprétés par certains comme si je prenais la situation à la légère. Ce n'est pas le cas. Les gens dans la salle l'ont très bien compris. D'ailleurs, plusieurs d'entre eux ont été brusqués à leur arrivée»

    Il y a eu rire généralisé durant sa petite « prestation ». Qu'ont-ils compris? Ce que je comprends, c'est que toutes les personnes, politiciens et hommes d'affaires présents dans la salle avaient depuis longtemps compris qu'ils partageaient tous le même mépris envers les étudiants.

    «On a une position qui est très, très, très raisonnable»

    phase 1) Un gouvernement prend une décision sans concerter - ni considérer - les partis intéressés, sur une base purement budgétaire.

    Phase 2) Un gouvernement invite les partis intéressés - les étudiants - à une rencontre où il leur apprend, carrément, que le but de la rencontre est d'officialiser l'indiscutabilité de sa décision, son caractère absolument fermé et l'impossibilité datégorique que cette dernière soit remise en question. Ce qui est respect total de la notion de démocratie.

    Phase 3) Un gouvernement, pendant deux ans, maintient mordicus la position énoncée : La décision prise est irrévocable. Malgré la mobilisation de plus en plus importante, ledit gouvernement refuse de se remettre en question sur ce point, ce qui n'est PAS une entorse fondamentale à la démocratie.

    Phase 4) Voyant qu'après deux ans il ne fait qu'envenimer la situation, il propose un remboursement des études proportionnel au revenu, ce qui revient à mettre les universités dans les poches des banques

    Phase 5) Voyant que les étudiants ne sont pas si bêtes que ça, il tente de les diviser grâce à une stratégie purement sémantique, où il leur demande de dénoncer la violence qu'il a lui-même initié.

    Phase 6) Voyant que la situation est sérieuse, il prend le parti d'en rire plutôt que d'en pleurer et

  • Killian Meilleur - Inscrit 21 avril 2012 02 h 53

    Jouissif, suite.

    Ah, c'est vrai, il y a celle-là aussi...

    «L'État québécois n'est pas l'employeur des étudiants et les étudiants ne sont pas nos employés.»

    Lapalissade ou pléonasme? À vous de choisir.

    Au-delà de cela, permettez-moi de citer Le Petit Robert, référence je crois respectable de la langue française:

    p. 1217 de l'édition 2003.
    Rubrique: Grève.
    Deuxième point.

    « Arrêt volontaire et collectif d'une activité, par revendication ou protestation. '' grève des étudiants. détenus qui se mettent en grève dans les prisons '' GRÈVE DE LA FAIM : attitude de protestation, ou de revendication, qui consiste à refuser toute nourriture. »

    Le boycott est la décision individuelle de cesser de consommer un bien ou un service venant d'une compagnie ou d'un état, soit pour protester contre ces derniers, soit pour favoriser la concurrence.

    Ceci dit, en admettant douloureusement que l'éducation ne soit qu'un bien de consommation comme un hamburger:

    Peut-on entrer chez McDonald, acheter un GrosMac, ne pas le manger et se sentir fier d'avoir boycotté la compagnie? Non.

    La session est déjà payée! Les étudiants ont un poids parce qu'ils font partie du système! Un véritable boycott serait de ne pas s'inscrire à l'université, ou encore, pour par exemple faire pression sur l'UdM, de s'inscrire à l'UQAM.

    De plus, le boycott est fondamentalement une décision individuelle, alors que la grève a été votée. « Boycott » convient encore moins bien au mouvement.

    Bien que notre vocabulaire juridique ne reconnaisse pas la notion de grève étudiante, notre langue - tout comme les évènements - tendent à prouver que ledit vocabulaire juridique (ainsi que celui de certains politiciens) est très limité.

    • Nimporte quoi - Inscrit 21 avril 2012 11 h 13

      Jouissif!

      Effectivement, j'emprunte pour quelques secondes le rire gras des tenants du plan Nord pour me satisfaire de vos délicieuses métaphores.

      Merci.

    • Pierre Vincent - Inscrit 21 avril 2012 11 h 33

      Ne soyez pas si dur avec ce pauvre Jean Charest, sa langue maternelle est l'anglais après tout. Il parle le français (comme Harper, d'ailleurs), mais comprend-il vraiment le Québec?

    • Michelle Bergeron - Inscrit 21 avril 2012 11 h 55

      Excellent commentaire Merci!

    • camelot - Inscrit 21 avril 2012 12 h 35

      Frappant
      La ressemblance de ce discours avec celui que tenait Sarkosz il y a deux semaines sur le chômage :"Lorsque qu'un ouvrier perd son emploi, c'est triste mais ce n'est pas mon problème"

      Sidérant non ? Pour un pays qui se targue d'avoir comme idéal "Liberté, Égalité, Fraternité"

    • Chantal_Mino - Inscrite 21 avril 2012 15 h 08

      Merci M. Meilleur !

      Effectivement ! J'adhère aux écrits de mes prédécesseurs. Excellent commentaire de votre part! Vous faites un bon portrait de la situation tout en sachant vous inspirer très bien de l'humour noire de Jean Charest, qui en pensant est un geste inacceptable de la part d'un premier ministre envers ses citoyens qu'il brutalise psychologiquement, mais aussi physiquement par les larbins à son service.

  • Claude Simard - Inscrit 21 avril 2012 03 h 18

    DÉMISSION !

    Cet homme a déshonoré le rôle de Premier Ministre en insultant non seulement la jeunesse de la société qu'il représente mais aussi les travailleurs qui s'apprêtent à s'y installer pour y trouver un avenir meilleur et les résidents du nord. Il doit démissionné. C'est mon humble avis. Je suis triste et révolté d'une telle désinvolturet. Il ne représente plus qu'une clique élitiste néo-libérale et conservatrice de ce qui a de plus décadent , apatride et corruptif.

    • Michel Dufour - Inscrit 21 avril 2012 11 h 23

      Justement Claude il insulte aussi tous ceux qui vont aller travailler dans le Nord... c'est comme-ca que je l'avais vu aussi !

  • Yves Claudé - Inscrit 21 avril 2012 04 h 19

    Le résultat d’une stratégie de pourrissement du conflit !

    La situation d’hier à Montréal, avec de graves affrontements entre étudiants et policiers, est principalement le résultat d’une stratégie délibérée de pourrissement du conflit, orchestrée par un gouvernement qui ne se cache plus pour exploiter politiquement la détresse et la colère des jeunes. À cet égard, le cynisme exprimé par Monsieur Charest est non seulement désolant, mais aussi fort inquiétant, car après sa ministre de l’éducation, il vient lui aussi de saper radicalement sa légitimité face à une jeunesse dont il est ministériellement responsable, mais qu’il est aussi incapable d’écouter et de comprendre.

    Pour les étudiants des institutions en grève, qu’ils soient favorables ou non au mouvement, la situation est devenue intenable, et même souvent désespérante. On remarque qu’à présent, ce sont aussi les enseignants qui sont victimes de violence et de toutes sortes d’incivilités, de la part d’une police détournée de ses fonctions par le gouvernement, mais aussi de la part d’agents de milices privées engagés par dizaines, qui font régner la terreur sur des campus universitaires, à l’Université de Montréal, entre autres. On peut constater que le désespoir, mais aussi la colère est maintenant en train de gagner le corps professoral.

    Avec l’appui de certains médias, le gouvernement tentera de faire passer une partie de la jeunesse pour des “enragés”, et il est à prévoir que les dizaines de milliers d’étudiants représentés par la CLASSE seront ignorés lors d’éventuelles rencontres avec le gouvernement. Mais il est déjà trop tard pour un tel règlement du conflit: la crise étudiante est devenue une crise sociale et politique !

    Yves Claudé