Commission Charbonneau - La juge se tourne vers le public

En choisissant de parler directement à la population, Mme Charbonneau évite les écueils d'une conférence de presse avec ses inévitables questions embarrassantes.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir En choisissant de parler directement à la population, Mme Charbonneau évite les écueils d'une conférence de presse avec ses inévitables questions embarrassantes.

C'est en s'adressant directement à la population dans une vidéo sur Internet que la juge France Charbonneau a précisé hier le déroulement et le mode de fonctionnement de la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction. La juge Charbonneau met ainsi les Québécois au défi de contribuer à faire de la commission qu'ils ont tant réclamée un succès.

«Si vous êtes informés de pratiques douteuses relatives à l'octroi ou à la gestion de contrats de construction [...] mettant en cause des contrats publics de construction, il est essentiel que vous nous en informiez le plus rapidement possible», a indiqué Mme Charbonneau dans une allocution de 10 minutes.

La commission a mis en ligne son site Internet (www.ceic.gouv.qc.ca) et ouvert une ligne téléphonique sans frais (1 855 333-CEIC) afin de permettre aux citoyens de communiquer des informations liées au mandat de la commission. «En nous informant, vous vous aidez, vous nous aidez», a affirmé la juge Charbonneau.

En choisissant de parler directement à la population, Mme Charbonneau évite les écueils d'une conférence de presse avec ses inévitables questions embarrassantes. «Les commissaires ont un devoir de réserve. Ils ne peuvent faire aucun commentaire ni avant ni pendant ni après la commission. [...] Mme Charbonneau n'accordera pas d'entrevue. Elle a appris de toutes les autres commissions», a souligné le directeur des communications, Richard Bourdon.

Pour le lancement de la Commission d'enquête sur le programme des commandites, en mai 2004, John H. Gomery avait choisi de lire publiquement une déclaration, sans plus. Le juge Gomery s'était cependant mis les pieds dans les plats à mi-parcours de ses travaux, en dénonçant lors d'une entrevue le provincialisme de l'ex-premier ministre Jean Chrétien, qui avait utilisé des fonds publics pour produire des balles de golf à son nom. La Cour fédérale a jugé en 2008 que M. Gomery avait fait preuve de partialité, et elle a invalidé tous les blâmes contenus dans son rapport à l'encontre de M. Chrétien et de son chef de cabinet, feu Jean Pelletier. Ottawa a même été condamné à rembourser 400 000 $ en frais juridiques aux deux hommes politiques.

Défrichage ardu

Depuis la création de la commission Charbonneau, l'automne dernier, l'équipe d'enquêteurs et d'avocats s'est mise au travail: la recherche d'éléments de preuve concernant des stratagèmes de collusion et de corruption, le financement des partis politiques ainsi que l'infiltration du crime organisé. «À cet égard, il est essentiel que tous contribuent ouvertement, pleinement et sans restriction à nos travaux», a souligné la juge, qui se dit «très satisfaite» de l'avancement des travaux.

Or, le travail d'enquête est peut-être plus ardu que prévu. On a rencontré de la résistance notamment du côté des Affaires municipales. Le ministre Laurent Lessard a d'ailleurs réagi en assurant que son ministère apporterait son entière collaboration.

À la commission, on reconnaît que certaines personnes rencontrées, sans préciser leur provenance, rechignaient à parler à des enquêteurs. «À certains endroits, il y a eu une certaine réticence, mais rien d'insurmontable», a expliqué Richard Bourdon.

Quant au fait que des témoins-clés n'ont pas encore été sollicités par la commission, comme le soulignait Radio-Canada, M. Bourdon a donné l'assurance que c'était dans l'ordre des choses. «Dans une enquête, il y a une stratégie établie pour savoir à quel moment tu rencontres un témoin. Il y a un plan de match», a-t-il indiqué

Le Devoir a toutefois reçu d'autres échos. D'aucuns s'interrogent sur l'approche qui vise des faits très pointus, plutôt que de privilégier une analyse plus large du phénomène à l'origine de la création de la commission Charbonneau.

Quoi qu'il en soit, la commission amorcera ses audiences publiques en mai après une déclaration d'ouverture de la juge. La date exacte reste à déterminer. Dans les semaines suivantes, les premiers témoins seront entendus, indique-t-on.

Selon les règles de procédures proposées, la commission siégera principalement à Montréal, trois semaines par mois, à raison de quatre jours par semaine.

Réactions multiples

En brisant le silence persistant depuis sa nomination en octobre dernier, la juge Charbonnneau a suscité beaucoup de réactions. Sur la colline parlementaire, à Québec, le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a critiqué la lenteur d'action de la commission, s'étonnant même de l'appel lancé par la juge aux experts. «Ça démarre très très lentement», a-t-il laissé tomber.

«Enfin!», s'est exclamé de son côté le député péquiste Bertrand St-Arnaud, qui a rappelé que la tenue d'une enquête est réclamée depuis trois ans.

Du côté gouvernemental, on parle de collaboration. «J'ai demandé à l'administration du ministère de collaborer avec la commission Charbonneau», a affirmé le ministre Pierre Moreau, dont le ministère des Transports est le plus gros donneur d'ouvrage du gouvernement.

En marge d'un événement tenu hier par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, la p.-d. g. de la Commission de la construction du Québec, Diane Lemieux, a rappelé que la juge Charbonneau peut compter sur la collaboration de la CCQ. Présente au même événement, Johanne Desrochers qui dirige l'Association des ingénieurs-conseils du Québec dont les membres ont maintes fois été montrés du doigt dans des dossiers controversés, a souligné avoir déjà demandé à la commission Charbonneau de déposer un mémoire. «On veut mieux faire connaître notre secteur d'activités et faire un peu de pédagogie», a précisé Mme Desrochers.

Sécurité informatique


Par ailleurs, des critiques ont été soulevées lors de la mise en service du site Internet de la commission Charbonneau. Le fondateur de QuébecLeaks, Luc Lefebvre, a dénoncé hier «l'amateurisme» des concepteurs du site Internet de la commission. «Nous ne recommandons vraiment pas d'utiliser le site Web de la commission Charbonneau pour soumettre une quelconque information. À vos risques», a écrit QuébecLeaks sur Twitter.

M. Lefebvre a souligné que le site ne dispose pas de certificat numérique (SSL) pour crypter l'information reçue et qu'il utilise Google Analytics, un logiciel permettant de connaître le nombre et la provenance des visiteurs. «Ce ne sera pas sécuritaire pour transmettre des informations confidentielles, affirme M. Lefebvre. On ne pourra pas garantir l'anonymat sur le site. On va pouvoir "tracker" et retrouver les utilisateurs.» Qui plus est, le site est vulnérable à une cyberattaque, a déploré Luc Lefebvre.

Mais tous ces éléments n'émeuvent pas Richard Bourdon. «Notre site est totalement sécuritaire. On s'en est assuré», a-t-il soutenu.

Le formulaire mis à la disposition du public pour communiquer des informations avait toutefois disparu en fin d'après-midi.

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Avec la collaboration de Robert Dutrisac

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La loi 33 aura plus d'impact que la commission Charbonneau

L'impact de la loi 33 éliminant le placement de la main-d'oeuvre par les syndicats sera plus important pour faire avancer l'industrie de la construction que la tenue de la commission Charbonneau, estime le patron de Pomerleau, l'une des plus importantes entreprises de construction au Québec.

«C'est une loi qui a un impact considérable sur les coûts et la productivité dans la construction, au Québec. C'est un pas dans la bonne direction. L'impact de la loi 33 va être, à mon point de vue, beaucoup plus grand que de trouver trois quatre entreprises...», a déclaré le président de Pomerleau, Pierre Pomerleau, après avoir prononcé un discours à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

Selon M. Pomerleau, la commission Charbonneau ne va pas écorcher davantage une industrie qui est décrite jour après jour, depuis trois ans, comme une «industrie monstrueuse» où «tout est magouille». «Au contraire. On va arrêter d'en parler et on va se rendre compte qu'une grande majorité des entreprises sont éthiques et que quelques-unes le sont moins. [...] Ce n'est pas généralisé», a soutenu Pierre Pomerleau.

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