Un vote qui dérange

Ce n’est pas la première fois au Québec que le vote des jeunes est évoqué.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Ce n’est pas la première fois au Québec que le vote des jeunes est évoqué.

Québec — Ajoutée au programme du Parti québécois la fin de semaine dernière, l'idée de l'abaissement du droit de vote à 16 ans dérange. Plusieurs commentateurs se sont élevés contre le projet. Les adolescents ont-ils la maturité nécessaire pour voter? ont-ils martelé. Et la majorité? Ils ne l'ont pas non plus! Les libéraux ont tourné l'idée en ridicule. «Lorsque les jeunes de 16 ans auront le droit de vote, ils auront le droit d'être députés, mais ils ne pourront pas s'acheter une bière au dépanneur», a raillé le ministre de la Justice, Jean-Marc Fournier.

Même dans les rangs péquistes, l'appui n'a rien eu d'unanime. En atelier, la proposition a été adoptée à 68 voix contre 30 samedi dernier. Paradoxe, de nombreux jeunes militants ont fait valoir leur opposition. Aux contre-arguments de l'absence de maturité et de majorité, l'un d'entre eux a ajouté que les adolescents d'aujourd'hui sont peu politisés, entre autres parce qu'ils évoluent souvent dans des mondes virtuels, ceux des jeux vidéo. Leur octroyer le droit de vote ne changera rien à l'affaire: ils connaîtront — surtout les garçons — davantage les méandres de l'univers d'Assassin's Creed que ceux de l'Assemblée nationale, a-t-il fait valoir. En plénière dimanche, l'ancien président des jeunes péquistes, Alexandre Thériault-Marois, insistait sur le fait que les jeunes de 16 et 17 ans ont déjà un pied dans la citoyenneté: ils peuvent, indépendamment de l'avis de leurs parents, se marier, signer des contrats d'embauche, s'enrôler dans l'armée. D'autres ont invoqué le droit d'obtenir un port d'arme et celui de réclamer un avortement.

«Astuce souverainiste»?


Ce n'est pas la première fois qu'un tel débat a lieu. En 1990, le président de la Commission royale d'enquête sur la réforme électorale et le financement des partis, Pierre Lortie, s'était déclaré favorable à l'idée avant de s'amender au moment de remettre son rapport. En avril 1996, l'Action démocratique (ADQ), qui développait alors une critique «intergénérationnelle» du Québec, avait adopté l'idée d'un abaissement du droit de vote à 16 ans lors d'un conseil général à Drummondville.

Toujours en 1996, le PQ alors au pouvoir avait jonglé pendant des mois avec cette possibilité. Au congrès de novembre 1996, les militants avaient réussi à faire adopter cette mesure contre l'avis du chef d'alors, Lucien Bouchard. Ce dernier craignait d'être taxé d'opportunisme. Au lendemain du référendum de 1995 sur la souveraineté, que le Oui avait perdu par quelque 50 000 voix, le vote à 16 ans avait été décrit comme une «astuce» souverainiste. Le soir du référendum, la députée du Bloc Suzanne Tremblay s'était exclamée: «Que les 16 ans et plus votent la prochaine fois!»

Au Parti libéral, on se disait très sceptique: «Cette proposition émane des milieux souverainistes et elle concerne environ 180 000 jeunes âgés de 16 et 17 ans et, si on prend une proportion arbitraire de un tiers-deux tiers, ça fait une différence entre le Oui et le Non du dernier référendum», ce qui aurait donné la victoire aux souverainistes, déclarait au Soleil Jonathan Sauvé.

Le politologue Louis Massicotte, alors à l'Université de Montréal, renchérissait, dénonçant une éventuelle «manoeuvre frauduleuse visant à noyer à l'aide de jeunes électeurs la majorité fédéraliste qui s'est dégagée lors du dernier référendum». Le politologue soulignait que seuls quatre pays accordaient le droit de vote aux personnes de 16 ans. Deux jugés «non démocratiques (Iran et Cuba)» et deux «démocraties de fraîche date (Brésil, Nicaragua)».

Vote des enfants?

Depuis 1996, d'autres pays ont imité le Brésil, dont la Croatie, des länder allemands et l'Autriche. Au Québec, l'argumentation en faveur du vote à 16 ans est moins teintée par le débat référendaire. Entre autres parce que les jeunes ne semblent plus aussi souverainistes qu'auparavant. Selon un sondage récent de Léger Marketing publié par The Gazette, les jeunes entre 18 et 24 ans ne seraient plus que 32 % à être favorables à la souveraineté.

Un des arguments principaux pour les partisans de l'abaissement du vote à 16 ans est aujourd'hui le fossé générationnel qui se creuse de plus en plus. Dans une société vieillissante, il faudrait donner davantage de poids aux générations plus jeunes. C'est ce qui a conduit l'Autriche à bouger en ce sens.

Rétorquant à l'argument selon lequel les jeunes de 16 et 17 ans sont dépendants et rarement capables de se forger une opinion politique indépendante, un jeune péquiste soulignait la fin de semaine dernière que les partis politiques courtisent souvent des personnes âgées très diminuées. À tout prendre, il vaudrait mieux ajouter des opinions d'adolescents influençables qui ont l'avenir devant eux afin de contrebalancer des opinions influençables de personnes âgées qui ont avantage à ce que rien ne change.

Tant qu'à y être, pourquoi ne pas donner un vote aux enfants? Le droit de vote serait exercé par procuration, de leur naissance à leur majorité, par les parents. La mère se verrait mandatée pour voter pour ses filles. Le père pour ses fils. Au Japon, société qui vieillit rapidement, l'idée est sérieusement débattue. Un de ses défenseurs est Reiko Aoki, directeur du Centre for Intergenerational Studies (Hitotsubashi University).

L'idée a aussi été défendue dans la littérature scientifique par le politologue Paul Peterson (1992) et le sociologue Stein Ringen (1997), raconte le chercheur belge Laurent De Briey: «Cette proposition a occupé le devant de la scène médiatique allemande à la suite du dépôt en 2003, au Bundestag, par quarante-sept parlementaires issus des différents partis politiques, d'une motion proposant l'abolition de la limite d'âge pour l'octroi du droit de vote», rapporte-t-il. La motion a finalement été rejetée en juin 2005, mais plusieurs partisans de ce rééquilibrage politique en faveur des générations plus jeunes et des familles continuent à la défendre.

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Avec la collaboration de Robert Dutrisac
24 commentaires
  • Marco61 - Abonné 4 février 2012 04 h 59

    Maturité

    Si le niveau de maturité se mesure uniquement sur le principe de pouvoir "s'acheter une bière au dépanneur" comme le laisse entendre notre ineffable ministre de la justice, ou allons-nous??? Avec un tel argument, personnellement je lui retirerait. Non! Mais...

  • Marco61 - Abonné 4 février 2012 05 h 23

    Jean-Marc Fournier

    J'ai oublier d'ajouter dans mon précédent commentaire, qu'avec une telle déclaration, l'histoire de "bière chez le dépanneur" du ministre de la justice, à plus forte raison nous sommes en mesure de douter du propre niveau de maturité du ministre. Incroyable!

  • Bernard Terreault - Abonné 4 février 2012 08 h 17

    Et les séniles ?

    J'ai 71 ans, pas 21, et je me sens parfois bizarre de voter sur des enjeux qui engagent les générations à venir, que ce soit les changements climatiques, les pensions de vieillesse ou l'indépendance du Québec. Ce que je peux dire, c'est qu'en travaillant aux bureaux de scrutin, j'ai vu des personnes manifestement séniles, ou des immigrantes âgées incapables de comprendre ce qu'on leur disait, être accompagnées par un fils ou une fille pour aller mettre leur croix "à la bonne place" -- est-ce mieux que de laisser voter "un jeune à casquette avec les écouteurs vissées aux oreilles" ? Notre définition de la majorité est en effet pleine de contradictions, qui permet à certains de payer de travailler et payer des impôts, ou de faire des enfants, sans droit de regard sur la façon de dépenser ces impôts !

  • Jean Lapointe - Abonné 4 février 2012 08 h 45

    Une façon d'intéresser à la politique.


    Il y a des gens qui prétendent que les jeunes de 16 ans sont trop jeunes pour s'intéresser à la politique.

    Mais si on leur accordait le droit de voter, est-ce que cela ne pourrait pas être une incitation à s'y intéresser?

    Ce ne serait pas suffisant bien sûr.

    Il y a des gens de tout âge qui ont le droit de voter mais qui ne s'y intéressent pas non plus.

    Ce ne peut donc qu'être un moyen parmi d'autres d'amener les jeunes à devenir des citoyens responsables.

    Ce qu'il faudrait en plus ce serait une éducation à la démocratie et une éducation au politique.

    Je dis bien : «au politique» et non pas à la politique. Ce n'est pas la même chose.

    Cela se fait déjà sans doute dans certaines écoles mais probablement pas suffisamment et peut-être pas toujours de la meilleure façon qui soit.

    Pour qu' une démocratie fonctionne de mieux en mieux, il faut un peuple éclairé.

    Il faut donc voir à ce que le peuple le devienne de plus en plus.

    La démocratie n'est qu'à ses débuts. Elle ne pourra mieux fonctionner que si on se soucie davantage de former des démocrates.

  • Patrick Lepine - Inscrit 4 février 2012 08 h 57

    C'est vrai...

    Jean-Marc Fournier lui après une dure journée de labeur peut aller se prendre une bonne cuite, en fait il se permet peut-être même un petit remontant pour s'aider à la commencer.

    Comment un ministre de la justice peut-il faire autrement pour s'éviter de devoir sévir envers ses collègues lorsque des commissions d'enquêtes sont demandées à cors et à cris pour faire la lumière sur la corruption qui gangrène son gouvernement.

    D'un point de vue libéral, c'est tout à fait inadmissible qu'un député ne puisse consommer de l'alcool.

    On voudrait, on souhaiterait que les adultes, matures, ceux-là même qui peuvent consommer modérément des boissons alcooliques, ceux qui sont habités par la probité, nous soient un exemple.

    Hors force nous est de reconnaître, que pour ces vertues, on doit invariablement se tourner vers la jeunesse et l'innocence. Les adultes étant contaminés depuis longtemps par les tares qui ordinairement avilissent l'homme. N'est-ce pas pour ces raisons que la mode nous souffle sans cesse de rester jeune, pour garder une apparence de vertue?