Québec : vers la fin d'un cycle politique

Pour Jean Charest, il est essentiel que les fédéralistes convaincus refusent de voter pour François Legault. Il ne détesterait pas non plus que Pauline Marois se remplume un peu.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pour Jean Charest, il est essentiel que les fédéralistes convaincus refusent de voter pour François Legault. Il ne détesterait pas non plus que Pauline Marois se remplume un peu.

Après huit ans de règne libéral, est-ce la fin d'un cycle? En tout cas, l'arrivée de François Legault et de sa Coalition avenir Québec a chamboulé le paysage politique. Si on en croit les sondages, tant le Parti libéral de Jean Charest que le Parti québécois de Pauline Marois sont en difficulté. Le chef libéral dispose encore d'un peu de temps pour tenter de renverser la vapeur.

En théorie, il peut étirer son mandat jusqu'en décembre 2013, mais plus il attendra, plus il sera soumis aux impondérables, plus il fera la preuve, aussi, que ça va mal pour lui. La chef péquiste se dit que le pire est passé, mais elle doit recoller les pièces d'un parti éclaté et éviter que l'électorat réserve à son parti le même sort qu'au Bloc québécois.

Créer un parti qui aspire à prendre le pouvoir n'a rien d'une sinécure. François Legault devra trouver des candidats, dont bon nombre de fédéralistes, pour montrer qu'il dirige une vraie coalition de «ni-ni» qui entend surmonter l'opposition entre souverainistes et fédéralistes, opposition qui définit la politique québécoise depuis plus de 40 ans. Pour financer son parti, le chef caquiste devra également trouver suffisamment de candidats capables d'amasser 25 000 $, une exigence qu'il a fixée.

En cette fin de 2011, libéraux et péquistes sont devenus des alliés objectifs: tous contre la CAQ. On saura si cette formation politique est éphémère, comme le croit Jean Charest, ou si elle parviendra à changer la donne politique au Québec. Autant 2011 a été une année de grands bouleversements en politique, autant il est probable que 2012 en définisse les contours pour les années à venir.

Jean Charest - L'homme à sa fenêtre

Jean Charest a décidé de se battre, résolu à faire mentir les oiseaux de malheur qui prennent la forme de sondages désastreux, de chroniqueurs désabusés ou encore de députés angoissés. Le chef libéral entend déclencher des élections le plus rapidement possible. Dès qu'une fenêtre s'ouvrira, il se lancera. Mais voilà, pour l'heure, ce n'est pas possible.

Il y a d'abord un travail de sape à faire pour faire tomber François Legault de son piédestal. Jean Charest le décrit comme un souverainiste de gauche qui s'est allié à des fédéralistes de droite. La Coalition avenir Québec est minée par des contradictions qui apparaîtront à la reprise des travaux parlementaires à la mi-février, quand ses huit députés — quatre adéquistes, deux indépendants et ex-adéquistes et deux péquistes — devront prendre position, croit-on chez les libéraux.

Pour Jean Charest, il est essentiel que les fédéralistes convaincus refusent de voter pour cet ancien péquiste. Il ne détesterait pas non plus que Pauline Marois se remplume un peu.

Jean Charest entend jouer deux cartes. Celle de l'économie d'abord, une économie fragile, secouée par les turbulences et marquée par l'incertitude. La deuxième carte, c'est celle de l'optimisme et de la prospérité, c'est le Plan Nord, un projet que Jean Charest compare à la construction des complexes de la Manic et de la Baie-James. Mais il existe des différences notables. Tandis que le développement du potentiel hydroélectrique du Québec était un projet collectif qui s'inscrivait dans le mouvement émancipateur de la Révolution tranquille, le Plan Nord apparaît à plusieurs comme l'exploitation privée de ressources non renouvelables au profit de multinationales étrangères. Bref, le Plan Nord n'ouvre pas seulement des perspectives que Jean Charest voudrait idylliques, il peut aussi susciter des perceptions négatives.

Les derniers sondages montrent que la déroute attend les libéraux dans les circonscriptions francophones. L'intégrité même du gouvernement est mise en doute. Or, si le problème, c'était le programme, on pourrait en changer, mais quand il s'agit d'intégrité, ça colle à la peau. Mais que l'appui à la CAQ s'effrite un peu, et le Parti libéral pourrait se faufiler dans une course à trois, espère-t-on chez les libéraux. Pour cela, toutefois, il faudra attendre. Le fruit n'est pas mûr, pourrait encore dire Jean Charest.

Pauline Marois - Dans la crainte du balayage

Après l'annus horribilis qu'elle a connue, la chef du Parti québécois, Pauline Marois, croit pouvoir compter sur une accalmie au début de 2012. Les péquistes se sont ressaisis, les députés en particulier, croit-elle, bien qu'elle dise ne pas être «dans la tête de toutes les personnes qui réfléchissent».

«Nous avons traversé le gros de cette tempête», assure-t-elle dans son message du temps des Fêtes à ses militants. Il en reste donc une partie.

À la fin du mois de janvier, Pauline Marois devra composer avec un Conseil national sur le thème: «Changeons la politique». Dans son entourage, on ne prévoit pas d'affrontement: toutes les propositions soumises au débat, qui vont du référendum d'initiative populaire à l'évaluation annuelle des engagements du parti au pouvoir, des élections à date fixe au changement du mode de scrutin, pourront être adoptées sans déchirement, avec l'aval de la chef. Pauline Marois ne sera pas trop regardante.

Au PQ, on ne croit pas que Jean Charest sera assez téméraire pour déclencher des élections rapidement. Pas au printemps, peut-être même pas à l'automne. Le phénomène François Legault aura le temps de s'essouffler, espère-t-on. L'usure aura raison de la minceur de son programme.

Les stratèges péquistes se rassurent avec des sondages internes qui indiquent qu'au pire de la crise intestine du PQ cet automne, quelques maigres points seulement séparaient leur parti de la CAQ dans les intentions de vote chez les francophones.

Pauline Marois n'a pas l'intention de changer sa stratégie en profondeur: pas question, par exemple, de s'enferrer dans la promesse de tenir un référendum dans un premier mandat.

La chef péquiste mise sur les questions identitaires — l'insécurité relative à la langue — et sur la probité de son équipe devant des libéraux discrédités sur le plan de l'intégrité.

Stephen Harper lui apporte aussi des munitions avec ses élans monarchistes et son «nation building» de droite alors que François Legault se cantonne dans le bon-ententisme avec le gouvernement fédéral. Il n'y aura pas de balayage comme celui qui a emporté le Bloc québécois, avance-t-on.

François Legault - Le changement pour le changement

Au mois de juin dernier, quand il faisait sa tournée pour son «groupe de réflexion», François Legault ne savait pas si l'engouement dont il était l'objet durerait. «Je ne souhaite pas être la saveur du mois, avait-il dit au Devoir. Si c'est juste le changement pour le changement, c'est très volatil.»

Six mois plus tard, les sondages ne se démentent pas: la Coalition avenir Québec, qui est désormais une formation politique en bonne et due forme, domine toujours. S'il faut en croire les coups de sonde, c'est à un balayage caquiste qu'on assisterait si, pour son malheur, Jean Charest déclenchait des élections.

Une des faiblesses de la CAQ, selon ses rivaux, est qu'elle est minée par les contradictions. Gérard Deltell, qui a l'unifolié tatoué sur le coeur et une indéniable inclination pour la monarchie britannique, fait équipe avec François Legault qui n'éprouve nul attachement pour le Canada. La fédération canadienne, c'est un citron que la nation québécoise presse pour obtenir le plus d'avantages possible. De même, ce tenant de la gauche efficace côtoie Éric Caire qui voulait, comme candidat à la direction de l'Action démocratique du Québec, pousser ce parti encore plus à droite et qui partage bien des idées avec les libertariens Claude Garcia et Adrien Pouliot, pourtant persona non grata à la CAQ.

Ni fédéralistes, ni souverainistes, tant à gauche qu'à droite, les caquistes refusent les étiquettes. On ne peut pas dire que c'est par son charisme que François Legault séduit; il n'en est pas particulièrement pourvu. Sa carte de visite, c'est le pragmatisme, répète-t-il. Les caquistes partagent un objectif bien prosaïque: «faire le ménage», selon l'expression employée par leur chef.

Huit députés caquistes feront leur entrée à l'Assemblée nationale à la mi-février. Ils deviendront la cible des tirs groupés des libéraux et des péquistes, qui chercheront à exploiter les contradictions de la formation hétéroclite. Tout ce qui monte doit redescendre, dit l'adage.

Mais la CAQ possède un avantage indéniable, celui d'incarner le changement. Après huit ans de règne libéral, empuanti par les relents de corruption, il y a des raisons de croire que les électeurs seront tentés par le changement. Changer pour changer, cela s'est vu.

Le duo David-Khadir - Modeste mais irrésistible progression

C'est avec une flamme dans les yeux que Françoise David parle de la campagne de son parti lors de l'élection partielle dans Bonaventure. La co-porte-parole de Québec solidaire a passé plusieurs jours sur le terrain à rencontrer les Gaspésiens en compagnie de la candidate, Patricia Chartier, une souverainiste qui travaille pour le député néodémocrate Philip Toone à Ottawa. Françoise David était aux anges, heureuse des contacts qu'elle a eus avec les électeurs. Québec solidaire a récolté un peu moins de 10 % des suffrages.

C'est peu, mais pour les solidaires, c'est significatif. Québec solidaire ne cesse de progresser et n'a plus à expliquer quelle créature politique il est.

Lors du congrès de QS en décembre, les résolutions farfelues ont été rejetées par les militants, comme cette proposition de bannir tout affichage commercial pour le remplacer par un affichage sociétal, ou encore cette idée d'un salaire garanti à vie pour tout citoyen de 18 ans et plus. Les solidaires ont plutôt adopté une formule de revenu garanti que nombre d'économistes bon ton préconisent.

Amir Khadir s'est permis quelques coches mal taillées: avec Pierre Marc Johnson, ce notable et avocat représentant les intérêts du Québec, qui fut victime du style «rentre dedans» préconisé par le député de Mercier. Et la collaboration promise par Amir Khadir et Françoise David à la multinationale américaine Huffington Post ne correspondait guère à l'orthodoxie gauchiste.

Mais l'idéalisme de QS fait des adeptes. À Montréal, le parti pourrait ravir des circonscriptions: Gouin, où se présente Françoise David, Rosemont, Hochelaga-Maisonneuve, Laurier-Dorion.

Il faudra voir dans quelle mesure Option nationale, le parti fondé par Jean-Martin Aussant, contribuera, comme QS, à fractionner le vote souverainiste. On dit que les jeunes sont particulièrement sensibles au discours volontariste de l'ancien député péquiste, qui a rallié une démissionnaire, Lisette Lapointe.

Un autre démissionnaire du PQ, Pierre Curzi, n'a pas fait le saut. Il songe plutôt à une grande alliance des souverainistes: péquistes, solidaires, onistes, etc. Cette réconciliation n'est pas près de se réaliser: les militants de QS ont refusé d'en discuter alors que, du côté du PQ, un de ses partisans, Stéphane Bergeron, a été sanctionné par Pauline Marois.
17 commentaires
  • Henry Fleury - Inscrit 24 décembre 2011 07 h 09

    Joyeux Noël quand même !

    Quel drôle de paysage politique : Stephen Harper qui rampe devant la reine et qui s'ennuie de Jack Layton; Jean Charest, notre patapouf chéri, qui guette à la fenêtre que le temps passe et François Legault, l'homme de gauche qui porte à droite. Et puis Pauline, cette chère Pauline, dont le parti va s'effouarer d'un bloc comme le Bloc dans pas long. Il reste le petit Kahdir, mais ça ne fera pas des enfants forts à lancer ses chaussettes sur les affichettes face aux cowboys du Canada qui pensent que le Québec est un saloon dans lequel on entre à coups de pied dans la porte. Oui, ça va mal, mais Joyeux Noël quand même à toutes les commères du cyberespace et à Lise Bissonnette aussi. Quant à moi, j'espère juste ne pas trop boire et m'enfarger dans le sapin omme l'année passée. Quelqu'un dans mon dos avait dit : ah le petit christ !

  • François Dugal - Inscrit 24 décembre 2011 08 h 27

    Proverbe chinois

    «Le poodle jappe encore et encore; maman ours commence à perdre patience.» - Lao-Tseu

  • Q1234 - Inscrite 24 décembre 2011 09 h 00

    Les médias toujours biaisés!


    Pourquoi pas de titre et sous-titre pour le parti Option National et monsieur Aussant, pourquoi pas sa photo aussi? Vous ne l'avez pas?

  • Franklin Bernard - Inscrit 24 décembre 2011 10 h 40

    Il faut appuyer une coalition...

    ...PQ-ON-QS. Je l'ai déjà dit à plusieurs reprises ici. Sinon, ce sera Charest, dont les turpitudes ne sont plus à démontrer, ou Legault, tellement assoiffé de pouvoir qu'il n'hésite pas à ratisser dans les coins les plus nauséabonds de la politique québécoise pour y dénicher quelques députés potentiels, peu importent leur allégeance partisane et leur orientation politique. La CAQ n'est pour l'instant qu'une espèce de fourre-tout de toutes les tendances, des pires aux... moins pires, sans programme, sans idées, sans vision, sans projet d'avenir, malgré spn nom ronflant. Mais surtout de droite. Ça ou Charest? Ça fait froid dan le dos.

  • Marc Chenier de Laval - Inscrit 24 décembre 2011 11 h 50

    On dira ce qu'on voudra, mais la démocratie oeuvre au Parti Libéral

    Les mouvements démocratiques importants ont influencé le Gouvernement du Québec et le PLQ de Monsieur Charest écoute! Plus, des fois, il guide! Regardons simplement les questions environnementales! Regardons la nécessité d'épurer les pratiques tous partis confondus des liens entre donneurs de contrats et financement des partis politiques!
    Non, on dira ce qu'on voudra, mais à long terme, la justesse et la justice triomphent au Québec! Depuis 2011 (et mëme entre 2006 et 2011), on ne peut dire la mëme chose sur le plan du Canada!
    Honte au Canada, Harper et sa gang!
    Fier d'ëtre québécois, la conscience du Canada!