Le Plan Nord, déjà dépassé

L’ancien premier ministre Jacques Parizeau était présent au colloque organisé par HEC Montréal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’ancien premier ministre Jacques Parizeau était présent au colloque organisé par HEC Montréal.

Le Plan Nord a été élaboré sans réel débat public et dans la précipitation en s'appuyant sur un modèle de développement totalement caduc. Pire, le «chantier d'une génération» tant vanté par le gouvernement Charest pourrait même se révéler risqué pour les finances publiques. C'est le message qu'ont lancé hier plusieurs experts chevronnés des questions économiques, énergétiques et politiques, dans le cadre d'un colloque consacré au secteur minier à HEC Montréal.

«Le modèle de développement du secteur minier au Québec est largement dépassé et on fait une erreur en s'obstinant à le justifier dans le cas du Plan Nord. Il y a là un empressement d'exploiter les ressources sans prendre le temps de planifier un développement intégré. C'est une mécanique de développement à outrance, et au diable les conséquences», a insisté l'économiste et ancien sous-ministre de l'Énergie Denis L'Homme. «On ne produit pas de bananes au Québec, mais l'épithète de "République de bananes" nous irait bien si nous laissons le libre marché des entreprises multinationales décider de ce qui est bon pour nous», a-t-il ajouté.

Yvan Allaire, professeur émérite de stratégie à l'UQAM, estime que Québec n'a tout simplement pas adapté sa gestion du secteur minier à la nouvelle donne mondiale, alors que la valeur de plusieurs ressources minérales a littéralement explosé depuis quelques années. «Au prix des ressources, il y a des gens qui doivent rire, a-t-il lancé. On est pris dans une façon de faire qui était, il y a quelques années, de dire que le secteur minier est un secteur risqué. Mais on se disait qu'en mettant en place des incitatifs fiscaux et autres, on allait créer des emplois dans des régions où il n'y en a pas beaucoup. Et on se disait qu'on allait recevoir une partie des profits. Cette façon de faire était peut-être bien valable il y a quelques années. Mais cette logique n'a plus de sens.»

Or, le parti de Jean Charest pousse cette logique encore plus loin avec son Plan Nord, a soutenu l'ancien premier ministre Jacques Parizeau. «Le gouvernement laisse apparaître que pour demeurer compétitif, il subventionnera la majeure partie des travaux routiers, annonce une étude pour établir un port en eau profonde et un programme de modernisation des aéroports nordiques. En somme, laisse deviner qu'un "bar ouvert" se profile.» Une situation qu'il attribue à une crainte, de la part de Québec, d'avoir nui à sa «compétitivité» en haussant quelque peu les redevances minières.

Plusieurs entreprises, essentiellement étrangères, sont d'ailleurs déjà à pied d'oeuvre pour solliciter l'aide de l'État. Les Mines Opinaca, filiale de la multinationale GoldCorp., a 10 lobbyistes inscrits et dont le mandat fait mention de démarches en vue d'obtenir un «soutien financier gouvernemental». Oceanic Iron Ore a deux lobbyistes qui ont notamment pour mandat de faire valoir la nécessité de construire un port dans la baie d'Ungava afin d'exporter du minerai de fer. Et New Millenium Capital a déjà discuté avec le gouvernement de la possibilité d'une aide financière pour faciliter l'exploitation de près de 4,4 milliards de dollars de minerai de fer annuellement.

Investissements risqués?

Selon les informations disponibles, le Plan Nord comprendra 80 milliards en investissements «privés et publics» sur 25 ans. De ce montant, 47 milliards seront consacrés au développement d'«énergie renouvelable», surtout des projets d'Hydro-Québec. Une autre tranche de 33 milliards servira au déploiement de l'industrie minière et des infrastructures — routes, ports, aéroports, électricité — sur un territoire de 1,2 million de kilomètres carrés.

Des engagements risqués pour les finances publiques, a prévenu Jacques Fortin, professeur titulaire en sciences comptables à HEC Montréal. «Avec le Plan Nord, on ne sait pas si c'est nous qui allons financer les infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires. Je m'inquiète de tout cela, parce que dans les états financiers de la province, les résultats de ces actions ne paraîtront pas dans l'immédiat. Ils vont paraître dans quelques années, quand on va commencer à amortir les coûts de tous ces projets. Pour l'instant, on dit qu'on va ajouter tel ou tel actif. Mais la réalité, c'est que si l'actif n'est pas rentable, on va devoir subir une perte.»

Le hic, a ajouté M. Fortin, c'est qu'aucun document ne permet de bien évaluer les coûts. «J'ai cherché de la documentation sur le Plan Nord, pour voir quel genre d'analyses ont été faites, ne serait-ce que pour une route. Je n'ai pas vu d'analyse scientifique sérieuse. Ce que j'ai vu, ce sont des documents qui sont des exercices de relations publiques.»

Citant le lancement prévu de plusieurs grands projets énergétiques — dont celui de la rivière Romaine, déjà en cours —, M. Fortin a aussi soutenu que le gouvernement est «sur le point d'ajouter des sommes gigantesques à la dette publique». «Ce sont des investissements faramineux. C'est peut-être une ambition pharaonique, mais ce sont les gens qui nous suivront qui vont devoir payer. Tout ça fait que l'équilibre du budget du Québec est à mon avis menacé.» Qui plus est, dans le cas de l'électricité, Hydro-Québec signe des contrats de vente à long terme pour un tarif avoisinant les 4,5 ¢ le kilowattheure, alors que la production des nouveaux projets avoisine les 10 ¢ le kilowattheure. «Il n'y a pas un entrepreneur qui investirait des sommes semblables en sachant qu'en bout ligne, il va vendre en bas du prix coûtant.»

Tous les experts présents hier ont aussi réitéré l'absolue nécessité de bonifier le régime de redevances tant vanté par les libéraux. Ils ont appuyé l'idée de redevances qui tiendraient compte de la valeur de la ressource et ont rejeté celle voulant que les entreprises fuiraient. Le Québec jouit de plusieurs atouts majeurs: il s'agit d'une juridiction très stable, l'électricité est abordable, l'eau est disponible en grandes quantités, et surtout, les ressources minérales sont abondantes et de qualité. «Le régime fiscal va-t-il décider [une entreprise] à se déplacer au Chili plutôt qu'au Québec, ou à chercher en Ontario un gisement aussi bon que celui qu'elle envisage d'exploiter au Québec parce que là-bas, les redevances seraient moins élevées de quelques points de pourcentage? a questionné Jacques Parizeau. Il n'en est évidemment rien.»

Mais quoi qu'on fasse, le poids du secteur dans l'économie québécoise — actuellement de 1,5 % du PIB — demeurera faible. «Les nouveaux projets vont accroître ce pourcentage, a fait valoir l'ancien premier ministre, mais de là à considérer le Nord québécois comme la "nouvelle frontière", comme la source du financement de l'expansion des services de santé et d'éducation, il y a une marge. Tout cela relève de l'inflation verbale. L'avenir du Québec est lié à l'économie du savoir, pas à l'exploitation du fer.»

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