Un Québec syndical - 40 % des travailleurs étaient syndiqués à la fin des années 70

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Louis Laberge, président de la FTQ, et Marcel Pepin, président de la CSN, à la tête d'une manifestation du Front commun des grandes centrales syndicales, en 1972.<br />
Photo: Source CSN Louis Laberge, président de la FTQ, et Marcel Pepin, président de la CSN, à la tête d'une manifestation du Front commun des grandes centrales syndicales, en 1972.

Ce texte fait partie du cahier spécial Québec actuel - Institutions démocratiques

Après trois grandes phases d'expansion du syndicalisme — la syndicalisation des ouvriers qualifiés jusqu'aux années 30, l'expansion du syndicalisme industriel qui bat son plein entre les deux guerres mondiales et la syndicalisation du secteur public et parapublic dans les années 60-70 — le taux de syndicalisation décline depuis le début des années 80. Ainsi, après plus d'un siècle et demi d'expansion, pour arriver à 40 % de syndiqués à la fin des années 70, le taux de syndicalisation au Québec est aujourd'hui de 36 %.

Survivre au néolibéralisme

Comment expliquer ce déclin? Selon Jacques Rouillard, professeur titulaire au Département d'histoire de l'Université de Montréal et spécialiste de l'histoire du syndicalisme au Québec, la tendance politique néolibérale est un facteur de premier plan. «Avec la récession des années 80 s'est graduellement imposé le discours néolibéral, qui tend vers une moindre intervention de l'État, davantage de privatisations, de déréglementations, la libéralisation des échanges et les délocalisations. Comme les travailleurs d'ici sont en concurrence avec les travailleurs de la Chine ou de l'Amérique du Sud, ils sont devenus très modérés dans leurs revendications.»

La conséquence de cet affaiblissement du syndicalisme: une détérioration générale des conditions de travail, avec l'augmentation du travail précaire, l'accroissement des inégalités et l'accumulation de la richesse chez les mieux nantis. Le taux de croissance est, quant à lui, de plus en plus élevé, mais les citoyens n'en profitent pas, et le pouvoir d'achat stagne. «C'est du jamais vu, estime le professeur. Le pouvoir d'achat des salariés n'augmente plus depuis

35 ans, ce qui ne s'était jamais passé depuis le début du XXe siècle. En plus, de nos jours, ils n'ont jamais été aussi endettés et ils n'épargnent pas.»

Et, selon Jacques Rouillard, cette tendance n'est pas près de disparaître. «La diminution du taux de syndicalisation va s'accélérer et se poursuivre, car les emplois ne se créent plus dans les secteurs syndiqués, comme les industries manufacturières et le secteur public.» Le mouvement syndical est-il pour autant condamné à disparaître? Loin de là, estime Jacques Rouillard. «Tôt ou tard, les salariés devront se rendre à l'évidence et constater que la situation se détériore. C'est sûr qu'il y aura une réaction.»

Résistance

L'avenir du syndicalisme, selon lui, sera justement là où les emplois se créent aujourd'hui: dans le secteur des services privés, qui compte les secteurs de la finance, du commerce, de l'hébergement et de la restauration. Mais la route sera longue, vu la résistance des employeurs, comme le prouvent les récents conflits qui ont impliqué Walmart, Couche-Tard et Le Journal de Montréal. «Les lois du travail sont mal adaptées aux transformations du marché du travail, explique-t-il, puisque certains employeurs peuvent poursuivre le travail indépendamment de leurs employés en grève. Et, lorsque le gouvernement impose un retour au travail, il ne reconnaît tout simplement pas le droit de grève.»

Quant à savoir quand le mouvement reprendra de la vigueur, il est difficile, selon Jacques Rouillard, d'être optimiste à court terme. «Dans le domaine politique, les forces du changement tendent vers la droite», estime-t-il. La crise de 2008 aurait-elle pu, comme l'avait fait la crise de 1929, déboucher sur un mouvement syndical en force pour relancer les conditions de vie des travailleurs? Après 2008, Jacques Rouillard admet y avoir cru. Avec l'élection d'Obama et le libéralisme montré du doigt comme responsable de la crise, le mouvement syndical aurait pu gagner en force. Mais, après la victoire des républicains aux élections de mi-mandat, l'espoir d'un regain d'influence syndicale dans un avenir proche s'est effondré.

Dangereux projet de loi 33

Dans la foulée de l'affaiblissement du mouvement syndical, le projet de loi 33 sur le placement syndical vient attiser le brasier. Mais l'enjeu, selon Jacques Rouillard, est trop important pour qu'on accepte de baisser les bras, quitte à affronter la grogne populaire. «Ce n'est pas un concours de popularité», affirme-t-il. Alors, même s'il faut aller à l'encontre de l'opinion, le combat doit être mené.

Pour lui, ce qui relève de pratiques condamnables et illégales — intimidations, rapports musclés, conflits de syndicats qui ne veulent pas que des membres d'autres syndicats accèdent au chantier — ne doit pourtant pas avoir pour conséquence l'abandon du placement syndical, qui permet une réelle protection des travailleurs. «Les frictions entre les différentes familles syndicales ont amené le gouvernement à vouloir abolir le placement syndical dans la construction, ce qui a pour effet d'affaiblir le syndicalisme», mais le prix à payer n'en vaut pas la chandelle. «Il faut que les travailleurs de la construction conservent leur contrôle collectif du placement, ce qui a été un acquis important dans leur rapport de force avec le patronat.»

En observant l'évolution des mouvements syndicaux sur près de deux siècles, l'historien rappelle qu'il y a toujours des frictions entre grévistes et briseurs de grève et que toutes les grandes grèves dressent l'opinion publique contre les syndicats. «J'ai étudié le rapport de l'opinion publique avec les syndicats, et c'est toujours pareil: l'opinion publique a une image négative des syndicats en temps de grève. Les gens acceptent mal le caractère conflictuel des relations de travail. L'image des syndicats en souffre, mais c'est la possibilité de grève qui permet un rapport relativement égalitaire avec les employeurs.»

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Collaboratrice du Devoir

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Pour en savoir plus:
  • Jacques Rouillard, L'expérience syndicale au Québec: ses rapports avec l'État, la nation et l'opinion publique, vlb éditeur, 2009
  • Le syndicalisme québécois. Deux siècles d'histoire, Boréal, 2004.
1 commentaire
  • Maxim Bernard - Inscrit 5 novembre 2011 18 h 42

    Encore des mythes syndicaux à démentir

    ...SOUPIR...

    Lorsqu'un mythe est bien enraciné dans les mentalités, on n'y peut pas grand chose. C'est le cas du syndicalisme. Je regrette que cet article se contente de dénigrer le néolibéralisme sans tenter de comprendre ce qui se cache derrière.

    D'abord, démentons un premier mythe : les salaires diminuent si les syndicats perdent du pouvoir. Rien n'est plus loin de la vérité. Au contraire, les syndicats tuent l'emploient, font augmenter le taux de chômage en faisant fuir nos entreprises, et puisqu'il y a moins d'emploi, les salaires diminuent. C'est la loi de l'offre et de la demande, un concept élémentaire en économie.

    Prouvons-le par des statistiques. En 2006, aux États-Unis, le taux de syndicalisation était de 12%... mais POURTANT, le revenu médian des ménages était de 52 000$ (dollars constants) car le taux de chômage était seulement de 4.6%, alors qu'il était de 47 000$ au Québec avec un taux de chômage de 8% (donc moins d'emplois à cause des syndicats).

    Je voudrais rajouter que si le revenu de la classe moyenne a stagné, ce N'EST PAS à cause de la baisse de la syndicalisation, mais parce que nous avons traversé deux récessions depuis les années 80, ce qui a eu une incidence sur les salaires. Jugez-en par ce graphique (revenu médian des Canadiens) : http://www.antagoniste.net/WP-Uploads/2008/05/reve

    Ensuite, démentons un deuxième mythe : l'accroissement des inégalités est néfaste. C'est faux, la classe moyenne ne s'appauvrit pas si les riches s'enrichissent. Au contraire, les statistiques le prouvent. Je ne comprends pas comment on peut utiliser cet argument pour justifier les syndicats : pourquoi voudrait-on en empêcher certains de faire fortune ? De plus, cette dernière retourne dans l'économie, et c'est pourquoi elle bénéficie à la classe moyenne.

    Bref, toute cette panique autour de la baisse de la syndicalisation est injustifiée. Pire : les Québécois semblent en exiger davantage, alors qu'ils