Placement dans la construction - La guerre éclate entre les syndicats

Au lendemain du dépôt du projet de loi 33 visant à éliminer le placement syndical et à lutter contre l'intimidation, la FTQ et le CPQMC-I montrent du doigt la CSN, la CSD-Construction, ainsi que le Syndicat québécois de la construction (SQC).
Photo: - Le Devoir Au lendemain du dépôt du projet de loi 33 visant à éliminer le placement syndical et à lutter contre l'intimidation, la FTQ et le CPQMC-I montrent du doigt la CSN, la CSD-Construction, ainsi que le Syndicat québécois de la construction (SQC).

La FTQ-Construction et le Conseil provincial du Québec des métiers de la construction (International) (CPQMC-I) considèrent que la bonne entente entre la CSN, le Conseil du patronat et le gouvernement libéral pour mettre fin au placement syndicat dans les grands chantiers de construction devrait inquiéter les membres de cette centrale.

Au lendemain du dépôt du projet de loi 33 qui vise à éliminer le placement syndical et à lutter contre l'intimidation, les deux syndicats — qui regroupent près des trois quarts des 152 000 travailleurs de la construction — ne dirigent pas leurs attaques seulement contre le gouvernement Charest. Ils montrent également du doigt la CSN, la CSD-Construction ainsi que le Syndicat québécois de la construction (SQC), qui représentent respectivement 9 %, 12 % et 6 % des travailleurs de l'industrie.

«Si j'étais un travailleur de la CSN, de la CSD ou du SQC, je m'inquiéterais de voir mon syndicat en accord avec le Conseil du patronat qui a félicité le gouvernement pour son audace, son courage et sa détermination», a lancé le président de la FTQ-Construction, Arnold Guérin.

Le directeur général du CPQMC-I, Donald Fortin, ne mâche pas ses mots: «Les dirigeants [des trois syndicats] n'ont jamais été capables de représenter les travailleurs correctement. Ils végètent dans le fin fond de l'industrie depuis des années. C'est clair qu'on n'a rien à leur dire à eux autres!»

La FTQ-Construction et le CPQMC-I, qui ont fait front commun, s'efforcent d'informer «tous» les travailleurs de la construction des impacts du projet de loi 33, courtisant les membres leur échappant toujours afin qu'ils se joignent à eux lors d'une prochaine campagne de maraudage. «On va parler aux travailleurs, puis former un maraudage l'an prochain et convaincre les travailleurs. Puis, on va les vider. Ils n'existeront plus. On va régler leur problème», a averti M. Fortin, durcissant le ton.

La CSN réplique

La CSN dénonce pour sa part le discours -qu'elle qualifie de «démagogique»- mis de l'avant par certains éléments de la FTQ-Construction pour s'opposer à la fin du placement syndical dans la construction.

Louis Roy, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), a dénoncé samedi la façon dont la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) mène sa campagne politique, affirmant qu'elle discrédite tout le mouvement syndical.

Jeudi, le dépôt du projet de loi sur la réforme de l'industrie de la construction par la ministre du Travail, Lise Thériault, a provoqué une levée de boucliers de la FTQ et du Conseil provincial. Ces syndicats représentent respectivement 44 et 26 pour cent des travailleurs du milieu.

«Malheureusement il y a quelques personnes qui utilisent leur représentativité syndicale dans ce secteur pour agir comme des imbéciles», a affirmé le successeur M. Roy.

«Il faut être capable de défendre le point de vue de nos membres et pas seulement crier qu'on a raison et que ceux qui n'ont pas raison on va leur faire entendre raison de gré ou de force. Ce n'est pas du syndicalisme, ce sont des principes mafieux.»

«Ce n'est pas un débat qu'on fait. C'est des tentatives d'intimidation, c'est un discours purement démagogique», a critiqué Louis Roy. «Tout ça c'est complètement ridicule.»

Coûts des contrats

Les changements législatifs proposés par la ministre du Travail, Lise Thériault, auront un effet néfaste sur le coût des contrats, puisque la connaissance approfondie des compétences de leurs membres confère à la FTQ-Construction et au CPQMC-I une expertise dont la Commission de la construction du Québec (CCQ) ne pourra disposer de sitôt, fait valoir Arnold Guérin. «Un électricien qui veut travailler, par exemple, va cocher bien des petites cases sur le formulaire pour dire qu'il connaît tous les secteurs, mais une fois sur le chantier, on va peut-être se rendre compte qu'il ne connaît pas vraiment cette spécialité-là. Dans les faits, ça va prolonger les chantiers et coûter plus cher», s'enflamme-t-il.

Confier à la CCQ la responsabilité de faire le placement de la main-d'oeuvre n'est simplement pas une solution «viable», poursuit Donald Fortin. «C'est clair, elle n'est pas capable. Mais, on va la laisser. Tantôt, c'est les entrepreneurs qui vont courir après le gouvernement pour lui dire: "Redonnez le placement aux syndicats, ça ne marche plus!"» s'exclame-t-il, avant d'ajouter: «Là, on décidera si on le reprend ou non. À nos conditions.»

En mission à Barcelone, en Espagne, le premier ministre Jean Charest a exhorté les syndiqués à ne pas paralyser les chantiers pour exprimer leur mécontentement. «Il faut accepter que le moment est venu, maintenant, de changer les règles du placement dans la construction au Québec. Il n'est pas acceptable qu'on pose des gestes illégaux ou de perturbation.»

Si le texte est adopté, le système de référence des travailleurs ne relèvera plus des syndicats, mais de la CCQ, présidée par l'ex-ministre péquiste Diane Lemieux.

«On ne cherche pas à nuire à quiconque. On veut simplement que tous les travailleurs de la construction du Québec puissent être traités de manière équitable», a expliqué M. Charest. «Le gouvernement ne reculera pas», a conclu le chef du gouvernement, suscitant l'exaspération des représentants du «front commun».

«On va arrêter de perdre notre temps avec eux autres. Qu'on aime ça ou pas, le gouvernement libéral a la majorité en Chambre. Il va faire adopter la loi. Ils vivront avec. Il va avoir des élections un jour et on va être aux premières loges avec nos 110 000 travailleurs», a rétorqué le directeur général du CPQMC-I, Donald Fortin.

Intimidation

En 2005, après avoir demandé à la CCQ d'examiner la question du placement syndical, le ministre Laurent Lessard aurait été victime d'intimidation, a-t-on appris hier. «Lorsque j'étais en commission parlementaire, le premier groupe était la FTQ-Construction qui était en présentation. Le président du temps était venu, accompagné de quatre à six personnes de 14 pieds de haut, debout, les bras croisés avec l'allure de fiers-à-bras, a rappelé M. Lessard. Et la première déclaration de la FTQ-Construction avait été: "il n'y en a pas d'intimidation, dans l'industrie de la construction".» Il aurait même fait l'objet de menaces de mort, devant être protégé par la Sûreté du Québec.

Au cabinet de l'actuelle ministre du Travail, Lise Thériault, on indique qu'aucune mesure particulière n'a été prise eu égard à la sécurité de l'élue. «Nous, il n'y a pas de différence», a indiqué, hier, son attaché de presse, Charles Robert. «C'est le Service de protection des personnalités qui assure la sécurité des ministres et qui décide des mesures à prendre», a-t-il souligné. «Aujourd'hui [hier], il n'y avait qu'un garde du corps», a-t-il précisé.

Même chose pour la p.-d.g. de la Commission de la construction du Québec, Diane Lemieux. «C'est une préoccupation. Ceci dit, Mme Lemieux a bien confiance en la capacité des leaders syndicaux de faire valoir leur désaccord de la bonne façon. Mais c'est sûr qu'on va toujours évaluer ça en fonction du contexte du moment et on ne discutera pas des moyens», a indiqué Louis-Pascal Cyr, conseiller à la p.-d.g.

«Jamais le gouvernement du Québec ne se laissera intimider», a martelé M. Charest hier. Selon lui, le «consensus» en faveur de l'élimination du placement syndical «est encore plus fort aujourd'hui» qu'au moment où M. Lessard était monté au créneau, il y a plus de cinq ans, afin de mettre en cause cette pratique.

Quant aux problèmes d'intimidation et de discrimination sur les chantiers de construction, MM. Guérin et Fortin rejettent tout en bloc. «Ils essaient d'ameuter le public pour faire pitié. On n'a qu'à prendre le journal: les menaces de mort, la Sûreté du Québec, madame Lemieux qui dit: "je suis en vigie"... c'est une belle comédie!» lance Donald Fortin. «C'est grossi», assure Arnold Guérin. Mais, en cours de discussion, il reconnaît toutefois qu'il n'y a rien de parfait.

En octobre 2010, son prédécesseur, Yves Mercure, avait été forcé d'admettre au Devoir que l'intimidation et la discrimination sont chose courante chez certains de ses syndicats membres, dont la FIPOE et l'Union des opérateurs de machinerie lourde (local 791). Sur une bande sonore, on entendait M. Mercure expliquer à un syndiqué venu lui demander de l'aide qu'il ne pouvait rien faire pour empêcher la discrimination dont il se disait victime, car son secteur d'activité est sous le contrôle du CPQMC-I. «Comment veux-tu qu'ils [FIPOE et 791] t'aident quand ils font la même chose de leur bord?» avait déclaré le président d'alors de la FTQ-Construction.

En entrevue au Devoir, M. Mercure avait expliqué qu'il est possible qu'il y ait de l'intimidation. «Si la FTQ-Construction fait de l'intimidation, c'est en proportion de sa représentation des travailleurs de l'industrie, c'est-à-dire 43 %», avait-il affirmé.

Jeudi, la p.-d.g. de la CCQ a révélé qu'elle avait mis sur pied «une veille de haut niveau» des chantiers pour vérifier si des arrêts de travail illégaux ou autres perturbations avaient lieu. Tout était normal hier. «Il n'y a pas de ralentissement de chantiers [et] on n'a pas de confirmation d'activités illégales», a fait savoir Louis-Pascal Cyr.

«Le mot d'ordre qu'on a donné, c'est d'informer nos travailleurs. On n'a pas dit d'arrêter ou de retarder des chantiers», a affirmé le directeur général de la FTQ-Construction, Yves Ouellet. «Si je vais sur un chantier et je parle à des travailleurs, ça se peut qu'il y en ait cinq, dix qui arrêtent à côté et qui disent: "Hey, qu'est-ce que tu dis?" Ça, c'est une autre affaire.»

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Avec la collaboration de Robert Dutrisac et La Presse canadienne

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