Placement dans la construction - Charest en mode attaque

Alors que la collusion et la corruption dont se rendraient coupables les patrons de l'industrie de la construction occupent les esprits, le gouvernement Charest vient de braquer les projecteurs sur les simples travailleurs avec le dépôt du projet de loi 33 qui met fin au placement syndical de la main-d'œuvre. L'intimidation et la discrimination n'ont plus leur place sur les chantiers, et le placement de travailleurs par les syndicats est une des sources du problème, a soutenu la ministre du Travail, Lise Thériault.

Il est assez commode pour le gouvernement Charest qu'on parle un peu moins de la fraude et de la collusion dont sont responsables les entrepreneurs et les firmes de génie-conseil dans l'industrie de la construction. Par les temps qui courent, Jean Charest, même de l'autre côté de l'Atlantique, est obligé d'en parler alors qu'il aurait trouvé beaucoup plus inspirant de discourir sur son «merveilleux» Plan Nord devant ses hôtes français. Selon lui, «il y a des signaux encourageants sur la pédagogie faite au Québec sur la question des commissions d'enquête», a-t-il déclaré à Paris. Ainsi, la pédagogie dont aurait fait preuve le ministre de la Sécurité publique, Robert Dutil, ces derniers jours, aurait permis à l'opinion publique d'enfin faire la distinction entre des enquêtes policières, une commission d'enquête publique, une commission d'enquête à huis clos ou pas de commission du tout. Le message lancé jeudi par le premier ministre, c'était: ne vous attendez surtout pas à une véritable commission d'enquête publique sur l'industrie de la construction.

Cette pédagogie doit agir rapidement. Jean Charest ne pourra pas réfléchir ou tergiverser trop longtemps — selon le point de vue où l'on se place — puisque le chef libéral ne doit pas arriver au Congrès du parti à la fin du mois sans avoir son succédané de commission d'enquête à jeter en pâture aux militants.

De Barcelone où il se trouve, Jean Charest a sauté sur cet os — le projet de loi 33 — pour parler d'autre chose. «Il faut accepter la démocratie, il faut accepter que le moment est venu, maintenant, de changer les règles du placement dans la construction au Québec. Il n'est pas acceptable qu'on pose des gestes illégaux ou de perturbation.»

On pourrait croire que la FTQ-Construction et le Conseil provincial des métiers de la construction (international), les deux syndicats qui sont dans la mire du projet de loi 33, ont déjà entrepris de paralyser les chantiers et de faire de la casse. Or ce n'est pas le cas. La p.-d.g. de la Commission de la construction du Québec (CCQ), Diane Lemieux, a indiqué que son organisme ferait «une veille de haut niveau» des chantiers au Québec. Hier, tout était calme sous le radar de la CCQ. À la FTQ-Construction, on signalait que tout le monde était au travail comme d'habitude.

Jean Charest réagit donc à des méfaits qui n'ont pas encore eu lieu et dont les chefs syndicaux n'ont pas parlé. Au contraire, ces derniers entendent présenter leurs arguments en commission parlementaire. Il semble que le chef libéral prend un malin plaisir à provoquer les travailleurs de la construction. En parlant du «respect de la démocratie», par exemple, Jean Charest tourne le couteau dans la plaie puisque la FTQ-Construction et le Conseil provincial se plaignent que le projet de loi 33 fait une entorse à la démocratie syndicale. Il les met sur le même pied au conseil d'administration de la CCQ que les trois autres syndicats qui représentent ensemble moins de 30 % des travailleurs. En conférence de presse jeudi, Lise Thériault avait donné le ton en évoquant le saccage de la Baie-James, un événement survenu il y a 37 ans.

Si Jean Charest joue des mécaniques devant les syndicats, c'est qu'il y trouve un avantage immédiat. Il sait que les syndicats de la construction ont mauvaise presse et que la FTQ-Construction, dont l'ancien président Jocelyn Dupuis a été mêlé à des fraudes, est affaiblie. Quoi de mieux qu'un affrontement entre le gouvernement et les syndicats pour faire diversion.

Il faut cependant dire que le gouvernement avait déjà annoncé ses intentions au printemps. La ministre a commandé un rapport à un comité dont deux des cinq membres provenaient du milieu syndical, de la CSN plus précisément, une centrale qui s'oppose au système de placement actuel contrôlé par la FTQ et le Conseil provincial. Les conclusions du rapport n'ont pas dû surprendre Lise Thériault; elles collent aux orientations ministérielles. Le projet de loi 33, un texte juridique complexe qui fait 34 pages et 94 articles, a été déposé un mois après que la ministre l'eut reçu. Le projet de loi a franchi toutes les étapes à une vitesse suspecte qui laisse croire qu'il était prêt avant le dépôt du rapport Gauthier le 30 août. Mais au cabinet de Lise Thériault, on soutient sans rire qu'une grosse équipe de juristes a travaillé jour et nuit pour accoucher du projet de loi en un temps record. Encore faut-il qu'il traverse toutes les étapes législatives, y compris le Comité de législation.

Le gouvernement veut mettre un terme aux avantages que tirent la FTQ-Construction et le Conseil provincial du placement des travailleurs, notamment le fait qu'ils puissent favoriser leurs syndiqués au détriment des membres des autres organisations syndicales. Les demandes en main-d'oeuvre des employeurs transiteront par une plateforme informatique à la CCQ et les cinq syndicats de la construction fourniront une liste de travailleurs pour répondre spécifiquement à ces demandes. Les employeurs feront leur choix à partir de ces listes de travailleurs issus de différents syndicats.

«Ça ne peut pas marcher», estime Jean Sexton, professeur associé à l'Université Laval, un rédacteur du rapport de la commission Cliche et un spécialiste de ces questions. D'une part, il souligne que le placement des travailleurs dans l'industrie de la construction en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde se fait surtout par l'entremise des syndicats. C'est comme ça depuis le Moyen Âge avec les guildes d'artisans. «Ce qui m'inquiète aussi, c'est les délais. Dans la construction, quand on a besoin de main-d'oeuvre, c'est pour hier», fait-il observer. Qui plus est, pour que son système fonctionne, la CCQ a besoin de la collaboration des syndicats. Avec l'affrontement qui se dessine, aussi pacifique serait-il, il est assuré que Diane Lemieux ne pourra pas compter sur la FTQ-Construction et le Conseil provincial.

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