Il y a 50 ans, le québec à Paris - 2 - Un grand élan diplomatique

Jean Lesage (troisième à partir de la gauche) visitant les usines Renault en octobre 1961. Charles de Gaulle avait voulu que le premier ministre du Québec soit reçu en France «comme un chef d’État».<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Jean Lesage (troisième à partir de la gauche) visitant les usines Renault en octobre 1961. Charles de Gaulle avait voulu que le premier ministre du Québec soit reçu en France «comme un chef d’État».

La Délégation générale du Québec à Paris aura cinquante ans demain. C'est l'occasion de rappeler quelques moments forts de l'histoire de la jeune diplomatie québécoise et comment elle a tracé son chemin à travers le temps. Deuxième texte d'une série de trois.

Paris — Les Canadiens français sont «des Français améliorés», avait l'habitude de dire Maurice Duplessis. Le premier ministre, qui ne prisait pas plus qu'il ne faut la France laïque et républicaine, éclatait alors d'un rire gras. Chaque fois que le député indépendant René Chaloult le pressait de se rendre à l'étranger pour faire connaître le Québec, le «cheuf» répliquait que les provinces n'avaient pas de contrôle sur les relations internationales et que, de toute façon, il n'avait pas le temps de voyager... sauf évidemment pour assister aux séries mondiales de baseball à New York!

On comprend qu'avec une telle opinion, l'ouverture d'une représentation du Québec à Paris ait dû attendre l'élection de «l'équipe du tonnerre» de Jean Lesage et la volonté commune des ministres québécois et français de la Culture, Georges-Émile Lapalme et André Malraux. «Pourtant, l'idée était dans l'air depuis plusieurs années déjà», explique l'historien Michel Sarra-Bournet de l'Université de Montréal. Dans le portrait un peu sombre que l'on a tracé des années 1950, on a souvent oublié de rappeler que René Chaloult avait réclamé la création d'une maison du Québec à Paris dès les années 1940. Peu avant sa mort subite, Duplessis envisagea d'ailleurs de nommer Jean Désy, ambassadeur du Canada à Paris, délégué général pour l'Europe. Il avait même fait inscrire pour cela un montant de 30 000 $ au budget de 1959-1960.

Le 28 janvier 1960, son successeur Antonio Barrette, soutenu par Georges-Émile Lapalme, annonça à l'Assemblée nationale l'ouverture d'une représentation du Québec à Paris. C'est le même premier ministre qui reçut Charles de Gaulle en avril. Cette visite, souvent oubliée parce qu'elle n'a pas eu le retentissement de celle de 1967, «va marquer un tournant, ou plutôt un commencement dans l'histoire des relations franco-québécoises», écrit l'historien Olivier Courteaux, de l'Université Wilfrid Laurier à Toronto. C'est lors de cette visite, écrit de Gaulle dans ses Mémoires, qu'il prendra conscience des «réalités profondes qui font de la Fédération canadienne un État perpétuellement mal à l'aise, ambigu et artificiel». C'est alors que les idées du président français se fixent, dit Michel Sarra-Bournet. Trois ans plus tard, le libérateur de la France confiera à Jean Lesage sa conviction profonde selon laquelle le Québec deviendra un jour un pays.

Deux hommes

Malgré ces antécédents, parfois oubliés, la création de la Délégation générale du Québec en France n'en est pas moins le produit de la volonté de deux hommes: Georges-Émile Lapalme et Charles de Gaulle, dit Michel Sarra-Bournet. «Quand le ministre de Lesage, Georges-Émile Lapalme, arrive chez André Malraux [sans prévenir Ottawa!] en septembre 1960, la porte était déjà ouverte. Malgré les réticences du Quai d'Orsay, de Gaulle avait déjà donné comme consigne à son ministre d'offrir au Québec le statut qu'il désirait. Ce sera à Ottawa de dire non! De Gaulle facilite tout.»

Or, ce qui surprend l'observateur d'aujourd'hui, c'est qu'Ottawa («soucieux de maintenir les prérogatives fédérales, mais aussi de ménager l'ombrageux amour-propre de la province», écrit un représentant français) ne dit pas vraiment non. Contrairement à Pierre Trudeau qui lui succédera bientôt, le premier ministre Lester B. Pearson est partisan de la thèse des «deux peuples fondateurs». Selon lui le Québec est même «une nation dans une nation». Et puis, Lesage ayant été ministre fédéral, on ne s'inquiétait pas trop. On propose donc que le Québec ait le même statut que les membres du Commonwealth à Londres. Or, ce statut n'existe pas en France. Il faudra attendre encore trois ans pour qu'en 1964, la Délégation générale du Québec (et non pas de la «province du Québec»!) obtienne un statut diplomatique, semblable à celui que possède par exemple la Palestine en France.

L'accueil d'un chef d'État

De toute façon, même si rien n'est formellement décidé concernant le statut de cette représentation, l'importance accordée à son inauguration l'imposera comme une véritable ambassade. Il est difficile d'imaginer aujourd'hui l'accueil que reçut Jean Lesage à Paris le 4 octobre 1961. De Gaulle veut recevoir Lesage «comme un chef d'État», a confié Malraux à Lapalme. Ce dernier souhaite aussi «le plus grand éclat et le plus grand retentissement possible». Lesage arrive donc avec huit de ses ministres, dont le jeune et populaire René Lévesque. C'est la moitié du Conseil des ministres! Il est reçu à l'Élysée. Rien ne lui est refusé, sauf la présence du président à l'aéroport. On a recensé environ 600 articles de journaux rendant compte de ces retrouvailles qui présagent déjà les véritables liesses populaires que suscitera la visite de Charles de Gaulle au Québec en 1967.

L'inauguration de la Maison du Québec n'est que le premier d'une longue liste de précédents que provoquera bientôt le Québec dans le domaine des relations internationales. Le discours de Jean Lesage semble d'ailleurs préfigurer ce qui s'en vient. «Le progrès moderne a fait disparaître les frontières et, d'une certaine façon, nous ne sommes plus chez nous seulement sur les bords du Saint-Laurent, dit-il. Que nous le voulions ou non, il nous faut faire face au reste de l'univers.»

Un début

Personne ne sait encore que, au grand dam d'Ottawa, le Québec obtiendra bientôt un statut diplomatique à Paris, qu'il signera avec la France, et de façon autonome, sa première entente internationale, qu'il participera en son nom à une première conférence internationale de la Francophonie sur l'éducation, qu'il créera l'Office franco-québécois pour la jeunesse sans en souffler mot à Ottawa, qu'il affirmera formellement son droit d'agir librement à l'étranger dans ses domaines de compétence et qu'il forcera la main à Ottawa pour avoir un siège à la Francophonie.

L'inauguration de la Délégation générale du Québec en France marque donc le début de la période la plus faste de la diplomatie québécoise, dit Michel Sarra-Bournet. Et l'historien de constater que cette série de précédents s'est interrompue quelque part dans les années 1980. «Si l'on excepte la nomination récente d'un représentant du Québec, non pas à l'UNESCO comme le réclamait le Québec, mais dans la délégation canadienne, les derniers gains internationaux du Québec datent de l'époque du gouvernement de Brian Mulroney. Aujourd'hui, le Québec peut être présent à l'étranger chaque fois que ça renforce la présence canadienne, comme pour défendre la diversité culturelle. Mais, quand il est question d'environnement, par exemple, c'est différent. Les choses ont bien changé.»

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Correspondant du Devoir à Paris
 
6 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 4 octobre 2011 06 h 01

    La libération

    Christian Rioux écrit, Charles de Gaulle..."le libérateur de la France confiera à Jean Lesage sa conviction profonde selon laquelle le Québec deviendra un jour un pays." Il aurait pu ajouter, bien sûr, comme tout le monde l'a déjà entendu, la France s'est libérée elle-même, toute seule.

  • Catherine Paquet - Abonnée 4 octobre 2011 06 h 12

    En 2062.

    Le chroniqueur écrit, en 1963...le libérateur de la France confiera à Jean Lesage sa conviction profonde selon laquelle le Québec deviendra un jour un pays."

    Vous souvenez-vous d'une prédiction, d'un présage, d'une conviction... qui après 50 ans ne s'est pas réalisée. Vous ne seriez pas tentés d'en faire une, vous-mêmes, pour 2062..? Je vais en tenter une: La France, dans l'Union européenne, aura beaucoup moins de pouvoirs, de liberté et de représentations à l'étranger que le Québec n'en aura dans le système canadien.

  • Georges Hubert - Inscrit 4 octobre 2011 11 h 26

    Les deviens, les devinettes.

    Qui peut dire et prédire ce que sera le Québec dans le Canada et la France dans l'Europe? Et si ni l'Europe ni le Canada n'existaient plus en 2062 ? Peu de personnes pouvaient prévoir la chute de l'Urss ... même en 1982, moins de 10 ans avant sa fin ! Alors, avec l'histoire ont peut prnedre des libertés, mais avec l'avenir, ont doit se garder une petite gêne !

  • coluchette - Inscrit 4 octobre 2011 15 h 22

    Félix Leclerc

    J'ai écouté ce matin, à la radio de RC Matane que la France va poser une plaque en l'honneur de Félix Lecler,mais j'ai écouté celà assez rapidement ,alors je ne peux donner d'autres informations sur le sujet,mais je suis fière,surtout que Charest avec ses gazs de shistes s'est fait tourné le dos par la France,c'est quand même beaucoup mieux que la France honore notre grand poëte disparu malheureusement que notre premier ministre pollueur;je m'en vais mettre un C.D du beau Félix un grand homme qui a fait connaître le Québec à la France par sa musique,ses chansons,ses poèmes,ses livres,née en France de père Canadien et de mère Francaise,ma mère faisait jouer un disque en vinyle de Félix et j'avais 4 ans et on le regardait à la télévision de bons souvenirs de notre grand Félix

  • Gilles Normand - Inscrit 5 octobre 2011 07 h 29

    La France et de Gaulle

    Commenter l'apport France-Québec en prétendant que de Gaulle aurait pu dire que la France " se soit libérée toute seule "... est une sotise. Le débarquement en Normandie à titre d'exemple ne fut pas un événement isolé...sans conséquence. Charles de Gaule connaissait l'Histoire de l'Europe et la nôtre également. "Vive le Québec libre !" Ce qui n'exclut pas un Canada libre.