Le cri du coeur d'un homme posé

Bernard Généreux est un homme posé. Président de la Fédération québécoise des municipalités (FQM) depuis cinq ans, le maire de Saint-Prime au Lac-Saint-Jean a réussi à ménager les susceptibilités tant du gouvernement que de l'opposition, à se montrer ferme dans sa défense des intérêts des petites municipalités qu'il représente, sans couper les ponts avec qui que ce soit. C'est toutefois un cri du cœur qu'il a lancé jeudi en réclamant de Jean Charest la tenue d'une commission d'enquête publique sur l'industrie de la construction. Stoïque, Jean Charest a refusé d'ouvrir son jeu.

La FQM a toujours maintenu d'excellentes relations avec le gouvernement Charest tant avec le ministre actuel des Affaires municipales, des Régions et de l'Occupation du territoire, Laurent Lessard, qu'avec son prédécesseur, Nathalie Normandeau. Lors de son discours devant quelque 2000 élus municipaux aux assises annuelles de la FQM, Bernard Généreux avait d'ailleurs souligné que le projet de loi sur l'aménagement et l'urbanisme avançait bien en commission parlementaire; il a salué l'engagement du gouvernement libéral de doter le Québec d'une loi-cadre sur l'occupation du territoire. Le projet de loi sur l'exploitation minière donne au monde municipal une voix au chapitre, un net progrès aux yeux de la FQM, tout comme le Livre vert sur l'agriculture. Bernard Généreux a aussi qualifié de «véritable réussite» la politique nationale de la ruralité. Certes, quelques ombres au tableau subsistent comme l'Internet à haute vitesse qui n'est pas disponible partout et le partage avec les régions des redevances tirées des ressources naturelles. Mais dans l'ensemble, la FQM est heureuse de ses relations avec Québec.

Le monde municipal

Mais voilà, dans l'inquiétant portrait qu'a dressé Jacques Duchesneau de la collusion et de la corruption qui gangrènent le Québec, les administrations municipales étaient particulièrement visées. Lors de la commission parlementaire qui a entendu l'Unité anticollusion (UAC), les parlementaires se sont évertués à lui faire préciser que la corruption, ce n'était pas dans leur camp, mais dans celui des élus municipaux. Le rapport de l'UAC faisait d'ailleurs mention de «l'enrichissement personnel de certains élus», et Jacques Duchesneau a reconnu qu'il s'agissait du monde municipal et non pas du Salon bleu.

Bernard Généreux s'insurge contre le fait qu'on veuille ainsi limiter au milieu municipal le phénomène de la collusion et de la corruption émanant de l'industrie de la construction. «Jacques Duchesneau a parlé d'un système dans le système. Il a dit que des fonctions de l'État étaient en péril. On ne peut pas prétendre que les dommages sont limités aux municipalités et en plus à quelques-unes d'entre elles», a-t-il dit au Devoir hier.

Son cri du coeur vient du fait qu'il est désormais évident — et c'est ce que le rapport Duchesneau établit — que les enquêtes policières à elles seules, ainsi que la pléthore de contrôles que le gouvernement Charest a mis en place dans les municipalités ou au ministère des Transports, ne parviendront pas à éradiquer ce système de collusion et de corruption. Il faut une enquête publique.

«Il fallait que les choses soient dites et de la façon dont elles ont été dites», fait valoir Bernard Généreux en parlant de sa sortie devant ses membres où il a exhorté Jean Charest à se comporter en chef d'État et de lancer cette commission d'enquête pour «mettre fin à cette dérive de nos valeurs, d'éradiquer cette gangrène qui menace nos institutions et qui finit par dévaloriser nos fonctions d'élus».

Après son discours aux assises annuelles de la FQM, Bernard Généreux s'est entretenu avec Laurent Lessard. Selon le président de la FQM, Jean Charest n'a pas fermé la porte à la tenue d'une commission d'enquête publique, bien au contraire. «Je suis convaincu qu'il y a une réflexion qui est engagée. Même si la ligne a toujours été non à l'enquête publique, on voit bien que même le premier ministre commence à ouvrir dans cette direction-là», estime-t-il.

«Allégations»

Il faut dire que la réaction du gouvernement Charest à la divulgation du rapport de l'UAC a été erratique. Le ministre des Transports, Pierre Moreau, a commencé par affirmer, avec son habituelle assurance, que le rapport était secret puisqu'il était destiné à l'Unité permanente anticorruption (UPAC). Puis, pressé par les journalistes, le ministre de la Sécurité publique, Robert Dutil, a contredit son collègue en avançant que le gouvernement avait toujours eu l'intention de rendre public le rapport. Et c'est finalement Pierre Moreau qui l'a diffusé.

Quant à l'interprétation à donner au contenu du rapport, le gouvernement s'est emberlificoté dès le départ. Jean Charest a parlé d'«allégations»; Jacques Duchesneau a soutenu que son rapport établissait des faits qui s'appuyaient sur les 500 témoignages colligés par l'UAC. On sent aujourd'hui que le gouvernement a enfin pris la mesure des révélations contenues dans le rapport, de ce «système dans le système» dont l'ampleur et les ramifications dépassaient ce à quoi s'attendaient les enquêteurs.

Dépassé par les événements dans un premier temps, le gouvernement Charest veut prendre le temps d'étudier les recommandations de Jacques Duchesneau. On doit comprendre maintenant que parmi ces recommandations que le gouvernement étudiera, figure la tenue d'une commission d'enquête publique. «Nécessairement, la population veut savoir comment ça se passe. Il faut faire un geste de plus et ça [l'enquête publique] en fait partie», a répondu Laurent Lessard à une question du Devoir.

Le gouvernement Charest semble aussi réaliser que de ne tenir qu'une commission d'enquête à huis clos, une possibilité que Jacques Duchesneau a évoquée, serait mauvais sur le plan politique, renforçant la perception que les libéraux ont quelque chose à cacher. Dans l'entourage du premier ministre, certains s'accrochent au fait que l'UPAC, en vertu de sa loi constitutive, doit communiquer au public, deux fois par année, l'état de ses activités. C'est aussi ce que Robert Dutil a rappelé. Mais il est clair que ce compte rendu sera loin de satisfaire l'appétit de la population.

Jean Charest part en mission en Europe dimanche pour neuf jours. Loin des débats à l'Assemblée nationale, le premier ministre aura tout le loisir de réfléchir à la situation. À la situation dans laquelle se trouvent son gouvernement et son parti, bien sûr, mais aussi à cette «mélasse» qui englue tous les élus, pour reprendre le mot de Bernard Généreux.
3 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 1 octobre 2011 11 h 40

    Article complaisant

    "On sent aujourd'hui que le gouvernement a enfin pris la mesure des révélations contenues dans le rapport."
    On suppose donc qu'il n'était pas au courant, qu'il tombe des nues.

    «Nécessairement, la population veut savoir comment ça se passe. Il faut faire un geste de plus et ça [l'enquête publique] en fait partie», a répondu Laurent Lessard à une question du Devoir.
    La population ne veut pas que savoir "comment ça se passe" comme une petite belette curieuse et insignifiante, elle veut que justice soit faite, elle veut que l'argent de ses impôts ne soit plus dilapidé, ni plus ni moins.

    "Dans l'entourage du premier ministre, certains s'accrochent au fait que l'UPAC, en vertu de sa loi constitutive, doit communiquer au public, deux fois par année, l'état de ses activités. Mais il est clair que ce compte rendu sera loin de satisfaire l'appétit de la population."
    "L'appétit de la population" est péjoratif. La population veut obtenir justice, ce qui est bien plus grave.

  • Pierre Bellefeuille - Inscrit 3 octobre 2011 10 h 44

    Deux poids deux mesures!

    La population en a assez! C’est assez de nous demander de couper dans les bases de la société, dont l’éducation et la santé, alors qu’on se fait spolier des milliards dans la corruption érigée en système.

    Un gouvernement le moindrement cohérent s’assurerait que ses ressources financières ne soient pas spoliées avant de demander des coupures de 800 millions en éducation et en santé.

    Ça fait plus de 30 ans maintenant que crise après crise on demande à la population de toujours faire plus avec moins, mais il semble qu’ils y en aient d’autres qui font toujours plus avec plus sur le dos de la population. Inacceptable! La population a besoin de sentir que ses politiciens les représentent véritablement, car nous sommes plus que jamais en rupture de contrat social avec notre gouvernement.

    La population, à juste titre, veut savoir que ses taxes sont gérées sainement.

    Depuis le tout début, la position du gouvernement Charest est intenable. Cette enquête publique doit se faire maintenant.

  • Nelson - Inscrit 3 octobre 2011 15 h 23

    Difficile à comprendre qu'un seul individu rit du Québec au grand complet.

    Et que rien ni personne aille le pouvoir de faire quelque chose vis-à-vis un complot que nous vole des milliards et envoi à la mort des centaines des personnes de listes d'attente de services que n'arrivent pas à les avoir, par manque d'argent...qu'a été volé.

    Un gang des croches garde en otage 7 millions de personnes et les vole en toute immunité....

    Je me sent dans un cauchemar pris avec des horreurs que ne lâchent pas,

    à cause d'un seul individu.

    plus fort que un Empereur.

    dans un pays moderne et civilisé.