Crise démocratique au Québec - Faudrait-il abolir les partis politiques?

L'élection du premier ministre au suffrage universel, écrit Bernard Drainville par exemple, «réduirait considérablement l'emprise des chefs de parti sur les élus de l'Assemblée nationale et, par le fait même, sur la fameuse ligne de parti». Par conséquent, «les stratégies partisanes et le ton hargneux lors des débats seraient, eux aussi, en perte de vitesse».<br />
Photo: Agence Reuters Mathieu Bélanger L'élection du premier ministre au suffrage universel, écrit Bernard Drainville par exemple, «réduirait considérablement l'emprise des chefs de parti sur les élus de l'Assemblée nationale et, par le fait même, sur la fameuse ligne de parti». Par conséquent, «les stratégies partisanes et le ton hargneux lors des débats seraient, eux aussi, en perte de vitesse».

Le fil rouge qui relie les 1001 manifestes, «nouveaux mouvements» et essais politiques actuels est une commune méfiance, voire une haine envers les partis politiques. Mais la démocratie peut-elle s'en passer?

Québec — «Revoir notre démocratie et notre culture politique», rien de moins. Tel est le «mandat d'initiative» qu'a réclamé le député péquiste de Labelle, Sylvain Pagé, mercredi en Chambre. Après avoir déposé son rapport «Pour une nouvelle culture politique», il a interpellé le président pour lui demander d'appuyer officiellement sa demande. «Ce n'est pas un mince mandat!» s'est alors exclamé Jacques Chagnon, déclenchant l'hilarité générale au «salon de la race».

Les sommets actuels de «cynisme», de «décrochage démocratique», qui se manifestent par «la baisse de la confiance envers la classe politique» (selon les mots du péquiste Pascal Bérubé, jeudi) prendront bientôt l'allure de clichés en vogue tant ils sont répétés. À chaque jour, à chaque révélation troublante, à chaque refus du gouvernement, on semble désespérer toujours plus de l'état de nos institutions.

Cette extrême inquiétude chauffe à blanc la réflexion politique. En dehors comme à l'intérieur de la classe politique, on rivalise de propositions de réforme, voire de révolution. Le leitmotiv: «Il faut redonner confiance.» Le fil rouge: réduire la partisanerie, source du mal, amoindrir les réflexes partisans qui seraient à la source du cynisme contemporain. Certains vont jusqu'à proposer d'éliminer carrément les partis politiques.

Le ras-le-bol


«J'en ai ras le bol des sorties publiques partisanes à l'os sans propositions d'alternatives positives concrètes [...]. C'est toujours dans le négatif et non le positif!» écrivait un électeur au député Bernard Drainville qui, comme bien d'autres, y est allé de son rapport à la mi-août.

La partisanerie était l'une des principales préoccupations du député de Marie-Victorin. Les solutions visaient à la réduire, voire à la faire disparaître. L'élection du premier ministre au suffrage universel, écrit le député par exemple, «réduirait considérablement l'emprise des chefs de parti sur les élus de l'Assemblée nationale et, par le fait même, sur la fameuse ligne de parti». Par conséquent, «les stratégies partisanes et le ton hargneux lors des débats seraient, eux aussi, en perte de vitesse».

Sylvain Pagé exècre la partisanerie depuis qu'il est arrivé au Salon bleu, en 2001. Il se fait une fierté de n'avoir jamais applaudi ses collègues. La population voit les députés comme des béni-oui-oui et non des gens d'idées et de convictions, déplore-t-il. «C'est tout à fait compréhensible, puisqu'en public, le député n'a pratiquement aucune marge de manoeuvre pour émettre une opinion contraire à celle de sa formation politique.» Les remèdes de M. Pagé pour «départisaniser» la politique québécoise sont pour le moins... puissants. Tous les votes en Chambre ou presque devraient être libres. Pour encourager la collaboration, la disposition actuelle des sièges devrait selon lui prendre la «forme se rapprochant de celle de l'hémicycle». Les députés devaient dorénavant être assis en ordre alphabétique. Cela diminuerait selon lui les invectives et favoriserait la «collaboration». «Trop facile aujourd'hui de «conspuer ses "amis d'en face" lorsqu'on est "entouré de députés du même parti"».

Quant au député de Matane, Pascal Bérubé, il prône l'évacuation de la notion d'«engagement» partisan en campagne électorale afin de lui substituer celui de «l'objectif mesurable». L'évaluation de chacun des objectifs d'un parti serait confiée «à une instance neutre à définir. Elle pourrait être composée de hauts fonctionnaires, de représentants de la société civile et de spécialistes». Et non de politiciens partisans...

Les péquistes, pour visibles qu'ils soient, n'ont pas le monopole de la réflexion visant à réduire l'emprise des partis. À l'automne 2010, l'ADQ avait consacré un congrès politique à la transformation des institutions, concluant entre autres qu'il fallait des élections à date fixe et l'élection du premier ministre au suffrage universel. Le congrès de la Commission-Jeunesse du PLQ, en août 2010, avait aussi pour thème «Démocratie renouvelée, génération engagée». On tenta d'y redéfinir la période de questions, où les ministres seraient désormais contraints de répondre aux questions.

L'ère des sans-parti

À l'extérieur des partis politiques, les propositions antipartisanes se multiplient. Insistant sur le caractère «citoyen» de son Nouveau Mouvement pour le Québec, très critique du PQ, Jocelyn Desjardins raillait la vie des partis en ces termes, lors de son premier rassemblement, tenu un dimanche matin de la fin août: «C'est l'heure de la messe... mais cette assemblée se fera sans liturgie de la parole et sans génuflexion à des chefs.» (Le NMQ se réunira pour une seconde fois demain, dimanche, à Québec.)

Jeudi, un autre nouveau mouvement est né, celui des «Sans-parti». Dans son manifeste, il soutient que «les partis politiques actuels» sont les «premiers responsables de la dégradation de notre démocratie». Les partis n'ayant pas réussi à réaliser la réforme démocratique nécessaire, les Sans-parti estiment que seule une coalition de 125 candidats sans parti pourrait y susciter une réelle réforme démocratique qui redonnera «aux citoyens le contrôle permanent sur leurs représentants et sur les décisions qui les concernent».

«Je pensais que c'était utopique», a confié le secrétaire provisoire des Sans-parti (parce qu'il n'y a pas de chef, évidemment), Nicolas Falcimaigne, journaliste de 31 ans (pour le JournalEnsemble.coop, nouvellement fondé), lorsque joint par Le Devoir jeudi. Il se souvient avec douleur du cul-de-sac sur lequel ont débouché les états généraux sur la réforme des institutions démocratiques, en 2003. «J'ai vu le rapport se faire déposer, être tabletté et finalement se faire déchiqueter par le gouvernement au pouvoir trois semaines plus tard», raconte-t-il.

Actuellement, «il semble qu'on soit tellement rendus dans une situation difficile que ces utopies-là [comme celle des Sans-parti] deviennent nécessaires», dit-il, un sourire dans la voix. Il s'est réjoui que le fondateur et ancien président de l'Union paysanne, Roméo Bouchard, ait trouvé l'idée intéressante et décidé de l'appuyer. En fait, ce dernier avait développé une réflexion qui allait dans le même sens, le «Projet Papineau», expliqué en long et en large entre autres sur YouTube et sur un site intitulé QuébecVote.

Deux livres, entre autres, ont nourri ces réflexions antipartisanes: d'abord Abolir les partis politiques (Libre pensée, 2006), du sociologue Jacques Lazure, de l'UQAM. Plus récemment paraissait Réinventer la démocratie, de Jean Laliberté (Septentrion, 2011), dans lequel l'auteur condamne la «discipline de parti», responsable selon lui du fait que «de moins en moins de gens compétents et respectés acceptent de briguer la charge de député parce que la perspective de jouer le rôle de simple figurant au sein du Parlement n'est aucunement réjouissante». M. Laliberté va jusqu'à prôner, non seulement une démocratie participative sans parti, mais souhaite aussi en finir avec l'élection.

Scepticisme

«La dénonciation des partis politiques est aussi ancienne que les partis politiques», note toutefois Marc Chevrier, politologue à l'UQAM. Au début du XXe siècle, Moisei Ostrogorski avait déjà tout dit dans son classique La démocratie et les partis politiques. «Quand je le fais lire à mes étudiants, leurs bras en tombent tellement il est actuel dans sa dénonciation des partis.»

La philosophe française Simone Weil a aussi prôné, en 1957, «la suppression générale des partis politiques». «Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice», écrivait-elle. Les partis étaient selon elle aussi dangereux que les «stupéfiants» pour la pensée. Tentant un parallèle, elle écrit: «Il y a quand même des gens adonnés [sic] aux stupéfiants. Mais il y en aurait davantage si l'État organisait la vente de l'opium et de la cocaïne dans tous les bureaux de tabac, avec affiches de publicité pour encourager les consommateurs.»

Marc Chevrier souligne qu'un des pères de la Constitution américaine, Madison, a des pages très dures pour les «factions» dans les Federalist Papers. «Il conclut toutefois que s'il fallait les abolir, on tomberait dans un régime autoritaire et on risquerait de violer le droit fondamental à l'association.» Sa solution? Typiquement libérale (pas au sens partisan, mais philosophique!): accepter leur existence, mais les mettre en concurrence.

S'il peut comprendre certaines critiques des partis et de l'esprit partisan, Marc Chevrier craint que soit à l'oeuvre ici une haine contemporaine pour les «médiations». Les partis, dans nos démocraties, ont une «fonction essentielle», rappelle-t-il: «Ils doivent réconcilier toutes sortes d'intérêts, faire un travail précieux d'intégration, de synthèse, de vulgarisation. C'est important. Mais bon, ça ne veut pas dire qu'ils le font toujours très bien.»
84 commentaires
  • Loraine King - Inscrite 24 septembre 2011 05 h 19

    Elire le chef du gouvernerment

    L'élection par le peuple américain ou français du président rend-elle leur leur politique moins partisanne que la nôtre ?

    Pour s'éloigner des partis et de la partisannerie politique, on peut toujours regarder ici au Canada où il existe déjà des gouvernements de concensus, selon des principes élaborés il y a une trentaine d'années, soit au Nunavut, dans les Territoires du Nord-Ouest, et aussi au Nunatsiavut. Il n'y a pas de partis politiques.

    (Wiki) : "Les membres du corps législatif sont élus en tant qu'indépendants dans une circonscription unique par un scrutin uninominal majoritaire à un tour. Les membres choississent d'abord le président (speaker) et, ensuite, le premier ministre, puis finalement, le cabinet parmi eux. À chaque instance, le candidat doit obtenir la majorité des votes exprimés. Ce qui signifie qui plusieurs scrutins peuvent être nécessaire avant qu'un candidat ne soit élu.

    Le premier ministre détient trois autorités principales : il ou elle nomme les portefeuilles détenus par chaque ministère et peut les enlever ou les ajuster, il contrôle l'agenda du cabinet/conseil exécutif et il engage, récompense, congédie ou remanie les leaders adjoints des ministères.

    L'adoption des lois et le gouvernement sont dépendants sur le fait de conserver la confiance du corps législatif. Cependant, étant donné qu'il n'y a pas de parti politique, il n'y pas d'opposition officielle et, au lieu de caucus de parti, les membres participent régulièrement dans un caucus incluant tous les membres du corps législatif."

  • Socrate - Inscrit 24 septembre 2011 05 h 22

    Occupation double

    L'idée d'amener Occupation double à la Comédie nationale n'est pas une bonne idée; non plus que celle de faire élire un premier ministre sans parti, qui ressemblerait beaucoup à la fable de cet empereur nu tout comme Obama.

    Je suggèrerais plutôt de ne laisser siéger les députés qu'une ou deux journées par semaine, ce qui leur laisserait amplement le temps de s'occuper davantage de leurs électeurs plutôt que des journalistes; et cela étant, des sessions de trois ou quatre mois par année pourraient aussi contribuer grandement à l'assainissement des débats.

    Débats qui pourraient se déplacer avec un peu plus de civilité en commissions parlementaires, où on en apprend souvent beaucoup plus que dans ces séances d'escrime qui semblent être devenues la marque des pugilistes et des gazouillistes tout autant que de députés qui n'ont plus trop que faire de leurs électeurs en les flushant dans d'autres partis sans papiers dont ils n'avaient pas vraiment voulu.

    Sans aller jusqu'à proposer de n'élire que des journalistes pour banaliser la démocrassie sans trop de bananes pour les médias, serait-il donc pertinent de n'avoir plus que des lecteurs plutôt que des électeurs pour mieux pouvoir en juger adéquatement sans jeter le bébé des élection$ avec l'eau mal tweetée des bain$ électoraux???

  • Jacques Lafond - Inscrit 24 septembre 2011 05 h 32

    Encore du tournage en rond ...

    Pendant que les palestiniens appliquent pour un siège à l’ONU, le parti Québécois, lui, parle d’éliminer les partis politiques et d’enquêtes publiques.

    Dans un tel contexte, si j’avais à prédire l’avenir des palestiniens et des québécois, je dirais que les palestiniens vont survivre, et que les québécois vont disparaitre.

    Je pense que le parti québécois et tous les québécois nationalistes mélangent actuellement les concepts de se battre comme nation pour bâtir, prospérer, grandir, et le concept d’être gentil un peu comme une classe de maternelle.

    Être gentil, transparent à outrance, être populaire, c’est bons pour les petits enfants. Pour les bâtisseurs de nations, il faut avoir de la vision, il faut foncer, il faut se battre, il faut avoir du leadership, il faut avancer, il faut aboutir, et il faut gagner.

    lafond.overtime@gmail.com

  • Paul Lafrance - Inscrit 24 septembre 2011 05 h 38

    La solution

    La solution, c'est d'élire un plus grand nombre de députés indépendants. S'ils sont en nombre suffisant, ils pourraient même devenir l'opposition officielle.

  • Nasboum - Abonné 24 septembre 2011 06 h 45

    le député

    Lazure a raison: ce sont nos représentants qui ne font pas leur travail, eux qui se soumettent au diktat du parti aussitôt élus. Ils sont censés nous représenter et non être des potiches du parti. Que faire? retrouver ce minimum de liberté qui va donner au politique tout son sens et qui va obliger les leaders des partis à être plus à l'écoute des citoyens. Pensez-y si Charest avait à négocier ou à convaincre chaque député de son parti des avantages de ses politiques; il ferait moins à sa guise. Idem pour Marois. Que faire encore? donner plus de pouvoir au député. Cela fera des députés plus puissants (avec ses inconvénients) mais au combien plus représentatifs de la population.