Autoroute Ville-Marie - L'état du tunnel Viger jugé critique en 2008

Dans le document de plus de 60 pages publié en 2008, SNC-Lavalin attire l'attention du gouvernement sur une série de «travaux de sécurisation» à effectuer afin que l'état général de l'ouvrage emprunté chaque jour de semaine par environ 100 000 automobilistes soit de nouveau «acceptable».
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Dans le document de plus de 60 pages publié en 2008, SNC-Lavalin attire l'attention du gouvernement sur une série de «travaux de sécurisation» à effectuer afin que l'état général de l'ouvrage emprunté chaque jour de semaine par environ 100 000 automobilistes soit de nouveau «acceptable».

Poussé dans ses derniers retranchements, le ministère des Transports (MTQ) a dévoilé hier après-midi l'ultime rapport d'inspection générale triennale ainsi que la fiche d'inspection annuelle 2010 du tunnel Viger, dont une poutre s'est affaissée dimanche sur l'autoroute 720-Est, entraînant avec elle les paralumes qu'elle soutenait.

Dans le rapport d'inspection générale, datant de mai 2008, SNC-Lavalin avertit le gouvernement du Québec que l'état général du tunnel Viger est «critique» pour la «sécurité des usagers».

«L'état actuel des paralumes en béton est douteux et nous recommandons, à très court terme, un relevé de dommages ainsi qu'une analyse structurale pour l'ensemble de ces éléments», affirment sans ambages les ingénieurs de la firme d'ingénierie et de construction.

Ces derniers relèvent également des joints du tunnel «qui ne sont pas étanches», des luminaires «dont les éléments d'attaches sont corrodés au point de ne plus être utiles à leur support» et du béton délaminé «qui risque de tomber sur les voies», etc.

Dans le document de plus de 60 pages, SNC-Lavalin attire l'attention du gouvernement sur une série de «travaux de sécurisation» à effectuer afin que l'état général de l'ouvrage emprunté chaque jour de semaine par environ 100 000 automobilistes soit de nouveau «acceptable». La société pressait notamment le MTQ de procéder à «l'enlèvement du béton délaminé pouvant tomber sur les voies et à une évaluation structurale des paralumes en béton du tube B [puis d'agir en conséquence]». La firme suggère ensuite des «travaux de réfection» et des «travaux de prévention» destinés à améliorer la durabilité du tunnel Viger.

Pourtant, deux ans plus tard, des techniciens du MTQ ont remis un rapport d'inspection, aussi rendu public hier, dans lequel ils indiquent purement et simplement qu'il n'y a «rien de particulier à signaler», hormis de «vérifier la solidité des tuiles (1 fois/an)».

«Il s'agit ici d'une inspection beaucoup plus sommaire [...] plus visuelle», explique le porte-parole du MTQ, Réal Grégoire. Néanmoins, les inspecteurs «ne vont pas là quand même cinq minutes», ajoute-t-il du même souffle.

«Est-ce que les travaux qui étaient recommandés par la firme qui a fait l'inspection ont été faits? Dans le cas échéant, est-ce qu'ils ont été faits de façon appropriée?» s'interroge la présidente de l'Ordre des ingénieurs du Québec, Maud Cohen. «La situation est préoccupante», a-t-elle déclaré hier soir sur le plateau de RDI.

De son côté, le MTQ ne pouvait pas indiquer, au moment de mettre sous presse, si des travaux avaient été accomplis entre la publication des deux rapports d'inspection et si d'autres inspections avaient été commandées au fil des dernières années sur le tunnel Viger.

Mme Cohen estime qu'«il y a une lacune importante dans la gestion de l'infrastructure [...] si, effectivement, il y a eu des inspections qui laissaient sous-entendre qu'il y a eu des problèmes majeurs et que le travail n'a par la suite pas été fait».

Procédures d'inspection adéquates?


Le MTQ n'entend pas réviser les procédures d'inspection de ses ouvrages. «Les procédures d'inspection, pour le moment, ne sont pas en cause», a fait valoir hier la porte-parole du ministère, Caroline Larose, prenant soin de rappeler l'hypothèse explorée par le MTQ: «Il y avait des travaux en cours sur les murs du tunnel Ville-Marie. On pense que c'est une des causes probables de l'effondrement de la poutre. Donc, pour le moment, on poursuit avec nos programmes d'inspection de façon régulière.»

Des employés de l'entreprise Laco Construction inc. s'affairaient à démolir du béton à l'aide de puissants jets d'eau en bordure des voies rapides du tronçon de l'autoroute Ville-Marie lorsqu'ils ont assisté à l'affaissement de la poutre dimanche matin.

D'ailleurs, l'entreprise a été épinglée à plusieurs reprises par la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) au fil des dernières années pour avoir contrevenu à la Loi sur la santé et la sécurité du travail, en plus d'avoir été reconnue coupable de fraude fiscale, ont fait savoir Cyberpresse et TVA.

Le gouvernement a beau avoir publié hier deux rapports d'inspection sur le tunnel Viger, le Parti québécois veut mettre la main sur tous les rapports d'inspection des infrastructures routières de la région métropolitaine.

Le ministre des Transports, Sam Hamad, a assuré, en conférence de presse dimanche, que toutes les routes ouvertes à la circulation à Montréal sont «sécuritaires», insistant sur le fait que son ministère ne fait «aucun compromis» avec la sécurité des Québécois.

«Si, comme le ministre l'a indiqué hier, les routes et les ponts qui sont ouverts sont sécuritaires, pourquoi refuse-t-il de rendre publics les rapports d'inspection? Qu'a-t-il à cacher? Il y a quelque chose qui cloche», a dit le porte-parole du Parti québécois en matière de transports, Nicolas Girard, avant de rappeler que les rapports d'inspection du pont Mercier et de l'échangeur Turcot n'ont toujours pas été publiés malgré les demandes répétées de l'opposition officielle. Selon M. Girard, il faut faire appel à «l'intelligence des Québécois».

La chef de l'opposition officielle à l'Hôtel de Ville de Montréal, Louise Harel, a ajouté sa voix à cette revendication, dans une lettre adressée au ministre Sam Hamad. «Les événements récents ont semé un doute au sein de la population quant à la sécurité, et la seule chose qui puisse rassurer, c'est d'avoir un portrait global de l'intégrité physique des infrastructures», signe la chef de Vision Montréal.

Le MTQ explique qu'une pléthore de raisons l'empêche de dévoiler tous les rapports d'inspection. Beaucoup d'informations contenues dans ces «documents de travail» peuvent être «sensibles» et doivent demeurer confidentielles. Par exemple, on veut éviter que les firmes de construction puissent avoir en main des informations clés avant le lancement d'un appel d'offres.

Dans le cas du tunnel Viger, «il est survenu un incident et on juge qu'il faut faire toute la lumière sur l'événement et la meilleure façon de le faire, c'est de rendre les deux rapports publics», a dit hier Caroline Larose.

Le premier ministre Jean Charest a quant à lui jugé «très inquiétant» l'effondrement d'une partie de la structure de béton, qualifiant de «miracle» le fait qu'on ne recense aujourd'hui aucune victime. «Tout sera fait pour qu'on puisse savoir exactement ce qui s'est passé», a-t-il promis en marge d'une conférence de presse à Chibougamau.

Le MTQ a chargé deux ingénieurs indépendants, Marie-Josée Nollet, de l'École de technologie supérieure (ETS), et Bruno Massicotte, de l'École polytechnique, d'éclaircir les causes de l'incident.

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