Le lock-out au Journal de Montréal - Un «geste violent» mais «incontournable», dit Péladeau

Pierre Karl Péladeau a comparu hier devant la Commission de l’économie et du travail, à Québec, qui se penche sur la «modernisation des dispositions antibriseurs de grève prévues au Code du travail».
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pierre Karl Péladeau a comparu hier devant la Commission de l’économie et du travail, à Québec, qui se penche sur la «modernisation des dispositions antibriseurs de grève prévues au Code du travail».

Québec — Le président et chef de la direction de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, a présenté le lock-out imposé aux 253 employés du Journal de Montréal depuis deux ans comme un geste «incontournable» dans une réorganisation qui contribuera à l'enrichissement collectif des Québécois.

«Il s'agit d'un geste violent, mais qui nous apparaissait incontournable», a affirmé, hier, Pierre Karl Péladeau, qui comparaissait devant la Commission de l'économie et du travail (CET) à la suite des représentants du Syndicat des travailleurs de l'information du Journal de Montréal (STIJM) dont son président, Raynald Leblanc.

Présidée par le député libéral de Marquette, François Ouimet, la CET s'est donné un mandat d'initiative afin d'entendre patrons, syndicats et experts sur la «modernisation des dispositions antibriseurs de grève prévues au Code du travail». Elle donne suite à la motion unanime adoptée l'automne dernier par l'Assemblée nationale sur cette question qui a aussi incité le député de Beauharnois et porte-parole péquiste en matière de travail, Guy LeClair, à présenter le projet de loi 399 qui modifie le Code du travail pour que les dispositions antibriseurs de grève s'étendent aux travailleurs à distance.

La ministre du Travail, Lise Thériault, brillait par son absence, hier. Le député de Rivière-du-Loup, Jean D'Amour, a expliqué cette absence par un «souci d'objectivité» qu'éprouvait la ministre.

D'entrée de jeu, Pierre Karl Péladeau s'est étonné que «cette commission s'immisce dans un conflit privé sous la pression d'une des parties en cause», le STIJM, qu'il a accusé de mauvaise foi et qui a démontré «un refus systématique de composer avec la nouvelle réalité des médias en s'enfermant dans la pure tradition des partisans du statu quo.»

«L'essence du conflit au Journal de Montréal se situe avant tout dans le bouleversement sans précédent que vivent les médias», a-t-il fait valoir, rappelant la fermeture d'importants quotidiens aux États-Unis, l'échec de CanWest au Canada et la faillite du propriétaire du Chicago Tribune et du Los Angeles Times. Certes, Le Journal de Montréal est toujours très rentable, mais il ne faut pas «être au bord du précipice pour agir», a-t-il soutenu. «Notre rôle comme agent économique consiste à bâtir des entreprises solides afin que nous puissions participer à l'enrichissement de nos concitoyens et non à leur appauvrissement», a-t-il dit, ajoutant qu'il «veut continuer à faire fructifier les épargnes des Québécois» que représente l'intérêt de 45 % détenu par la Caisse de dépôt et placement du Québec dans Quebecor Media.

Les torts de Quebecor

François Ouimet est passé à l'attaque en énumérant les torts imputés à l'empire Quebecor, à commencer par le fait d'avoir prémédité un «perfect lock-out» grâce à une fausse agence de presse, QMI, utilisée pour remplacer les journalistes en lock-out du Journal de Montréal.

Plus tôt, le président du STIJM, Raynald Leblanc, a cité des données compilées par Influence communication indiquant que QMI fournissait 40 % des textes du Journal de Montréal alors que la Presse canadienne, que QMI a remplacée, n'en signait que 15 % avant le conflit, une preuve, selon le chef syndical, que QMI fait une partie du travail des syndiqués.

Pour François Ouimet, on peut se poser la question: quel est l'intérêt de Pierre Karl Péladeau de régler le conflit «alors que son journal est publié à tous les jours et que la profitabilité, sa rentabilité, elle, est assurée»?

Le magnat médiatique a soutenu qu'il avait «un très bon espoir» d'en arriver à un règlement. «C'est bien parti, nous négocions depuis maintenant plusieurs jours. Et n'eût été cette commission, les parties seraient aujourd'hui à la table de négociation en train de considérer les termes d'un règlement», a-t-il avancé, un brin frondeur.

Le député de Verchères, Stéphane Bergeron, du Parti québécois, a mentionné que Quebecor était le champion toutes catégories au Québec en matière de lock-out: entre 2000 et 2009, les entreprises de Quebecor ont été responsables de 54 % des journées par personne perdues en raison de lock-out au Québec (ou 979 000 jours par personne). «Je suis très surpris de ces chiffres», a dit M. Péladeau.

François Ouimet a cité des «engagements solennels» qu'a pris Pierre Karl Péladeau il y a dix ans devant les parlementaires, engagements qu'il a violés: continuer à soutenir la Presse canadienne, adhérer au Conseil de presse et maintenir l'étanchéité des différentes salles de rédaction de l'empire.

La question du Code du travail

À l'exception de François Ouimet et des députés de l'opposition officielle, tous les membres de la commission ont affirmé ou laissé entendre que c'est à une réforme du Code du travail dans son ensemble qu'il fallait s'atteler. Le député adéquiste de Shefford, François Bonnardel, et le député indépendant de La Peltrie, Éric Caire, veulent qu'on protège davantage le rapport de force des employeurs. Sans doute pour noyer le poisson, les députés libéraux, à l'exception de François Ouimet, évoquaient une forme de donnant-donnant visant l'ensemble du Code du travail. Non sans flagornerie, la députée de Mégantic-Compton, Johanne Gonthier, a demandé à M. Péladeau de lui faire part de sa «vision d'employeur ou d'homme d'affaires, de visionnaire d'un Québec entrepreneurial» pour réformer le Code du travail.

De son côté, la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, a prévenu qu'il ne fallait pas qu'«on instrumentalise le Parlement pour en faire un encan» pour faire du «troc» avec des pans du Code du travail. Le secrétaire général de la FTQ, Daniel Boyer, a abondé dans le même sens. Il y a un «trou» dans le Code du travail qu'utilise Quebecor et qu'il faut colmater grâce à trois simples amendements.

«Je me demande ce qu'on fait ici», a lancé le président du Conseil du patronat du Québec, Yves-Thomas Dorval. Le Québec connaît son plus faible nombre de conflits de travail en 40 ans, a-t-il dit, citant Mme Carbonneau. À l'instar des autres représentants du milieu des affaires, il s'est fermement opposé à cette «modernisation» des dispositions antibriseurs de grève, que seuls le Québec et la Colombie-Britannique appliquaient. «C'est une "can" explosive que vous ouvrez. Vous enlevez le bouchon sur le presto.» Le CPQ menace de contester la constitutionnalité de nouvelles dispositions jusqu'en Cour suprême.

À voir en vidéo