Le double rôle du Devoir lors de l'élection du Parti québécois en 1976

Séance de la Commission d’enquête sur le crime organisé. On reconnaît le juge Jean Dutil à droite.<br />
Photo: Alain Renaud - Le Devoir Séance de la Commission d’enquête sur le crime organisé. On reconnaît le juge Jean Dutil à droite.

Depuis sa fondation, Le Devoir a lancé d'innombrables débats et controverses, voire des polémiques. À l'occasion du centième anniversaire du journal, nous nous sommes arrêtés une fois par mois sur certains des plus célèbres débats qui sont nés dans nos pages. Aujourd'hui, pour le dernier texte de cette série: comment Le Devoir de Claude Ryan en arriva à appuyer le Parti québécois.

L'élection d'un gouvernement du Parti québécois, le 15 novembre 1976, a non seulement été un moment historique, mais a fait passer littéralement à l'histoire un homme d'une envergure politique exceptionnelle, René Lévesque. Si exceptionnelle, d'ailleurs, que l'histoire a rejeté au deuxième plan une donnée fondamentale de la situation du Québec de l'époque, celle d'un régime où le patronage avait gangrené plusieurs institutions, ce qui a valu au gouvernement d'être défait, pas seulement à cause de Lévesque, mais aussi en raison de la vigilance des médias, y compris du Devoir.

Le rôle du Devoir a été double dans ce dénouement politique. D'une part, notre journal a rendu public, à 11 jours de cette élection historique, un rapport secret de la Commission d'enquête sur le crime organisé (CECO) signé par les juges Jean Dutil, Denys Dionne et Marc Cordeau. Il y avait près d'un an que les principaux journaux montréalais faisaient état d'aveux faits lors d'audiences tenues à huis clos par la CECO. Mais ces fuites n'étaient évidemment corroborées par personne. Jusqu'au printemps 1976, lorsque deux cadres de la Régie des alcools du Québec (RAQ) furent formellement traduits devant les tribunaux pour avoir accepté des pots-de-vin, ce qui accréditait alors beaucoup d'allégations. En réaction, le Parti québécois avait imprimé un balai sur son plus populaire macaron.

Pour faire une analogie, disons que la publication d'un rapport basé sur des témoignages assermentés et de l'écoute électronique, analysés par trois juges, a eu à peu près l'effet qu'aurait aujourd'hui la divulgation d'un rapport tenu secret d'une commission d'enquête qui confirmerait à peu près tout ce que les médias déterrent depuis un an dans le domaine de la construction et des affaires municipales.

«Ça confirmait non seulement ce que les médias avaient allégué depuis des mois, mais aussi la nécessité politique de donner un sérieux coup de balai dans l'administration gouvernementale, un des thèmes de notre campagne», raconte Jean-Pierre Charbonneau, ancien journaliste du Devoir qui se présentait alors pour le Parti québécois dans la couronne sud de Montréal.

D'autre part, l'éditorial du directeur du Devoir de l'époque, Claude Ryan, en faveur du Parti québécois devait aussi faire beaucoup de bruit et ébranler les troupes libérales, qui tenaient pour acquis l'appui de cet indéfectible fédéraliste. Ryan avait fermement appuyé le Parti libéral du Québec aux élections de 1970 et de 1973, malgré plusieurs rumeurs de patronage.

Mais la petite histoire derrière ces deux chocs ayant leur origine au Devoir est moins connue.

Pour une position commune


Claude Ryan n'avait pas aimé, même s'il l'avait autorisé, que ses éditorialistes affichent des positions différentes dans le journal lors de l'élection de 1973. Lui-même avait alors appuyé le PLQ, mais les éditorialistes Laurent Laplante et Jean-Claude Leclerc s'étaient prononcés pour le Parti québécois.

En 1976, Ryan avait manifesté à son équipe éditoriale sa préférence pour une position unique dans l'élection que tous prévoyaient pour l'automne.

«Il ne voulait pas de divergences ouvertes et importantes et nous disait qu'il allait tenir compte de nos réticences en temps voulu, raconte Laurent Laplante. Mais plus le temps filait, plus on avait le sentiment que Ryan voulait gagner du temps. Alors qu'on entrait dans la dernière ligne droite de la campagne, il envisageait de faire quatre ou cinq éditoriaux sur différents aspects du bilan gouvernemental. Leclerc et moi, on se demandait si on aurait notre droit de parole là-dedans.»

Dans la semaine qui a précédé le vote, Laurent Laplante a fait état sur les ondes de Radio-Canada de la possibilité qu'à nouveau il y ait des divergences au sein de l'équipe éditoriale. Le «patron» l'avait entendu, mais il n'avait rien dit, préparant sa sortie demeurée célèbre.

Pour Jean-Claude Leclerc, le moment décisif, qui a fait basculer Ryan du côté du PQ, est survenu devant l'écran de télévision du bureau du directeur, alors que les deux éditorialistes, accompagnés de Michel Roy, écoutaient une entrevue de René Lévesque. Ce dernier, se basant sur une position adoptée par son parti deux ans plus tôt, réitérait avec une clarté sans précédent que le scrutin n'était en aucune façon une élection référendaire sur la souveraineté et que cette question serait tranchée par référendum.

Selon Leclerc, Claude Ryan et l'équipe éditoriale étaient déjà convaincus que le programme du PQ était plus progressiste et que le parti, comme son leader, attirait davantage les jeunes, ce qui allait renforcer, a écrit Ryan, l'adhésion de la population envers l'État, le gouvernement et les institutions publiques. Mais en entendant René Lévesque affirmer qu'il voulait un mandat de gouvernement et qu'il renvoyait la question constitutionnelle à un référendum, «Claude Ryan venait de trouver la porte de sortie qui lui permettait d'appuyer le PQ», raconte Jean-Claude Leclerc.

Pour Laurent Laplante, toutefois, il s'agissait de la «deuxième porte de sortie». La divulgation par l'auteur de ces lignes du rapport de la CECO confirmait que même des caïds de la pègre avaient pu obtenir des faveurs d'anciens adjoints du ministre des Finances, Raymond Garneau, et que le Parti libéral avait grossi sa caisse avec des ristournes obtenues sur les ventes d'alcool par la société d'État. Cela allait donner à Claude Ryan ce que Laurent Laplante appelle «une position plus morale que politique, fondée sur la tradition du Devoir». Une tradition qui en avait fait un allié à l'époque de Pax Plante, ou qui l'avait conduit à lutter contre la corruption de l'Union nationale en fin de régime.

Un rapport dévastateur

La publication du rapport «secret» de la CECO, que le gouvernement gardait depuis plus d'un an — il avait été remis au ministre de la Justice le 16 juillet 1975 —, avait été réclamée par les partis d'opposition et les journaux, mais le gouvernement Bourassa n'avait pas cédé. Et pour cause.

Les trois juges-commissaires de la CECO confirmaient que, depuis l'Union nationale, les gouvernements successifs avaient profité de leur position stratégique pour obtenir des ristournes des grandes compagnies qui fabriquaient et vendaient leurs alcools par l'entremise de la RAQ (ancêtre de la SAQ). La Commission, dont le mandat était de surveiller le crime organisé, avait découvert le système en suivant des gens liés à la mafia, dont Frank Dasti et Bernard Kogan, qui avaient eu des contacts téléphoniques étroits avec Paul-Émile Giguère, un «haut administrateur de la RAQ».

Plusieurs proches du ministre des Finances, Raymond Garneau, avaient un mot à dire dans l'octroi des «listings» à la RAQ, soit l'inscription de vins sur la liste des produits en vente. Des cadres du PLQ avaient même formé leurs propres sociétés d'importation pour obtenir de belles parts du gâteau. Le ministre Garneau y avait été de ses recommandations aux cadres de la RAQ, dont certains avaient fait partie de son personnel politique. Il avait répliqué publiquement en disant qu'il avait suggéré des noms, mais n'avait rien imposé.

Plusieurs grands fabricants d'alcools avaient confirmé sous serment avoir généreusement contribué aux finances des partis gouvernementaux, mais plus marginalement, aux petits partis d'opposition comme le PQ et le Crédit social. À l'époque, il n'était pas interdit à une entreprise de verser des contributions politiques, ce que René Lévesque allait tenter de bannir de nos moeurs électorales plus tard.

Les réticences de Ryan

Quand l'auteur de cet article s'est présenté chez Claude Ryan, tard un soir de semaine, avec en main le rapport secret de la CECO, le patron l'a lu à une vitesse surprenante pour en retenir principalement les passages qui mettaient en cause le ministre libéral des Finances et ses adjoints, le pourcentage des ventes qui retournait au PLQ et le système de ristourne exigée des grands fabricants.

Il m'a alors demandé de le revoir le lendemain matin avec les «deux autres négociateurs du syndicat», alors en pourparlers pour le renouvellement de la convention, soit Jean-Claude Leclerc, éditorialiste, et le journaliste Pierre O'Neil, de regrettée mémoire.

La discussion n'a pas été facile. Le directeur nous proposait une série de cinq articles «après» l'élection. Selon lui, pareil coup de canon en pleine campagne électorale provoquerait une distorsion des débats, surtout en fin de parcours. Nous étions à 11 jours de la fin. De plus, disait-il, cela pouvait modifier le cours de l'élection en faisant chuter radicalement le nombre d'indécis, qui jetteraient alors leur dévolu sur l'opposition dans un vote de protestation. Les résultats préliminaires d'un sondage que Le Devoir allait publier deux jours plus tard situaient à 30 % le nombre d'indécis, un pourcentage qui devait chuter la semaine suivante — ce qu'on ne peut cependant imputer uniquement au climat de scandale créé par le rapport de la CECO.

Finalement, et sachant que le syndicat des journalistes était prêt à rendre le document public en cas d'impasse, Claude Ryan a donné le feu vert le jour même.

Jean-Pierre Charbonneau — qui avait quitté Le Devoir pour La Presse et avait enquêté sur le dossier de la RAQ — n'est pas surpris des hésitations de Claude Ryan. Charbonneau avait déjà fait état dans Le Devoir, avant l'élection de 1973, des liens entre des proches de Pierre Laporte, Jean-Jacques Côté et René Gagnon, et des piliers du clan Cotroni. Il avait notamment obtenu un rapport de filature de la police qui faisait état d'une rencontre entre Frank Dasti et Nick Di Iorio, des piliers du clan Cotroni, avec Pierre Laporte lui-même.

«Ryan ne voulait pas qu'on publie ça, raconte Charbonneau, même si les rapports de police se basaient sur de l'écoute électronique. Il disait que ce n'était pas assez solide.»

Le rapport secret de la CECO a fait l'objet d'une série de trois articles dans Le Devoir des 4, 5 et 6 novembre 1976.

Dans les semaines qui ont suivi la chute de son parti, Robert Bourassa a voulu savoir, au cours d'une brève discussion avec le soussigné, pourquoi on lui avait «fait ça». «Y avait-il une raison particulière?», a-t-il demandé. Devant mon étonnement, il m'a expliqué que dès ce moment-là il avait su que le vent électoral venait de tourner définitivement. «La machine s'est effondrée. Elle n'avait plus de ressort», m'a-t-il confié alors pour me faire mesurer l'impact de notre dossier.

Ce rapport de la CECO n'a jamais été rendu public. On ne connaît pas l'évaluation de l'argent que le PLQ a pu ainsi obtenir. La CECO estimait qu'elle n'avait pas le mandat de fouiller les finances des partis politiques.


2 commentaires
  • P. Boutet - Inscrit 31 décembre 2010 08 h 07

    Commission d'Enquête sur le Crime Organisé

    Bourassa ne comprenait pas pourquoi Louis Gilles Francoeur avait dévoilé la vérité.

    Et ces politiciens se targuent d'être à la tête de gouvernements démocratiques.

    En tant qu'électeur nous avons le droit de tout savoir et les gouvernements ont le devoir de tout nous dire, on est en démocratie ou on ne l'est pas!

    Appuyons Wikipédia!

    Internet est l'outil démocratique par excellence. Ne nous laissons pas bâillonner.

    Lever les pierres pour voir les vers qui grouillent, c'est dégueulasse pour plusieurs, mais c'est essentiel pour pouvoir prendre les décisions dans le meilleur intérêt de tous.

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 4 janvier 2011 06 h 24

    Un système à changer

    Dans notre système de gouvernance, celui ou ceux qui contrôlent le Premier ministre contrôlent tout l'appareil gouvernemental.

    En effet, la ligne de parti oblige les députés a entériné toutes les décisions du premier ministre; les ministres sont nommés et dégommés par le premier ministre, alors l’obligation pour eux d’être strictement solidaires de leur chef; le premier ministre, élu par une minorité de la population, peut décider, sans avoir pris ou sans prendre avis de l’opinion publique, des politiques majeures à implanter, comme dans le gaz de schiste ou les éoliennes. En fait, le premier ministre est un véritable dictateur pour toute la durée de son mandat.

    À quand un scrutin secret pour nos représentants de l’Assemblée nationale ? Scrutin secret qui les libérerait de cette obligation de suivre aveuglément la ligne de parti.