Comment travestir la réalité en quelques images

Les images virtuelles du futur grand carrefour des autoroutes urbaines de Montréal montrent un paradis du transport, mais aussi l'Éden du développement vert et durable abritant un florilège de la meilleure architecture mondiale.
Photo: Ministère des Transports du Québec Les images virtuelles du futur grand carrefour des autoroutes urbaines de Montréal montrent un paradis du transport, mais aussi l'Éden du développement vert et durable abritant un florilège de la meilleure architecture mondiale.

Le monde sera plus beau, surtout avec l'échangeur Turcot. Les images virtuelles du futur grand carrefour des autoroutes urbaines de Montréal montrent un paradis du transport, mais aussi l'Éden du développement vert et durable abritant un florilège de la meilleure architecture mondiale. Sur les projections de synthèse dévoilées avant-hier, les ponts semblent signés par le starchitecte espagnol Santiago Calatrava. Les projections gonflent l'illusion jusqu'à installer des kiosques de fruits et légumes sous les viaducs.

Le slogan de la vidéo du ministère des Transports (turcot.gouv.qc.ca) annonce «plus qu'un échangeur, un allié du transport collectif». La réalité paraît tout autre. Le plan concret, réel et bétonné dévoilé mardi par le ministre Sam Hamad prévoit le maintien d'un achalandage d'environ 300 000 véhicules par jour dans le dédale autoroutier avec, au centre, une voie réservée aux autobus, aux taxis et peut-être au covoiturage. Et c'est tout? Et c'est tout.

Le reste demeure «projeté» et «à développer» selon les euphémismes bureaucratiques. Dans les faits, il n'y aura pas de TGV, ni peut-être même de navette ferroviaire vers l'aéroport ou de tramway, comme dans les plans virtuels. En plus, dans cet univers dématérialisé, il n'y a pratiquement aucun véhicule sur l'échangeur et les reproductions virtuelles n'adoptent jamais le point de vue du chauffeur, celui de l'usager principal quoi. En lieu et place, la présentation privilégie les points de vue d'un piéton ou d'un voyageur aéroporté.

D'où la très forte réaction de certains critiques. Les deux leaders de l'opposition municipale, Richard Bergeron et Louise Harel, ont ridiculisé l'imagerie de propagande présentée par le ministère des Transports (MTQ). Des éditorialistes et des commentateurs en ont rajouté depuis deux jours. Faut-il donc comprendre que ces images du monumental mentent monumentalement? Le dicton dit qu'il faut le voir pour le croire. Ces représentations en odeur d'intoxication fleurie font-elles voir pour faire croire?

«En voyant des propositions comme celles-là, on se rappelle que quand on veut faire dire quelque chose à une image, on peut y arriver», commente Manon Guité, vice-doyenne de la Faculté d'aménagement de l'Université de Montréal, spécialiste en modélisation architecturale. «Le numérique a un potentiel important de simulation pour aider à mieux comprendre la réalité. Là, c'est clair qu'on cherche à vendre un projet. On cherche à mettre l'accent sur des atmosphères. En tout cas, on a un peu de mal à penser que les aménagements paysagers autour des autoroutes seront aussi bucoliques.»

Le merveilleux monde de Turcot a été créé par le Groupe IBI DAA, un cabinet-conseil multidisciplinaire dont il a été impossible d'obtenir un commentaire hier. L'animation 3D utilise les techniques de pointe des jeux vidéo, avec un heureux mélange de plans fixes et de séquences animées.

«La modélisation numérique demeure un outil très intéressant, mais il faut le manipuler avec précaution», commente l'architecte paysagiste Malaka Ackaoui, du bureau WAA. Son cabinet a notamment signé l'aménagement autour du parc Yan'an à Shanghai, traversé par un échangeur encore plus imposant que celui de Turcot. «Il ne faut pas montrer n'importe quoi et il faut faire très attention. Il faut aussi apprendre à lire entre les images. Je dis souvent que ce qui est dans une maquette ne sera pas nécessairement réalisé.»

Elle donne alors l'exemple des arbres plantés virtuellement sur les ponts, une belle idée qui coûte bonbon, comme elle a pu le vérifier en Chine. Elle met aussi en doute cette image où le tramway hypothétique roule sur des rails gazonnés, une réalisation possible en Europe, mais irréalisable dans notre climat.

Faut-il donc blâmer les infographistes? Non, répond franchement Suzanne Guèvremont, directrice générale du Centre national d'animation et de design (NAD), qui forme des professionnels de l'image de synthèse. «Il faut remonter au donneur d'ordres, dit-elle. La commande a été passée à un bureau qui a réalisé les images. Il faut donc comprendre la stratégie de communication derrière ses plans, la firme de consultants en relations publiques, la motivation du ministère qui a déterminé ce qu'il voulait véhiculer dans sa campagne de promotion.»

Dinu Bumbaru, directeur des programmes du groupe Héritage Montréal, fait remarquer que Montréal n'en est pas à sa première dérive virtuelle. Les gradins du stade Molson construit s'avèrent beaucoup plus imposants et envahissants que le laissaient croire les maquettes. Les images numérisées de la place des Festivals montrent un immeuble refermant l'espace tout au nord, là où il n'y a pas l'ombre du début d'un chantier, ni rien de prévu en vrai de vrai. On pourrait refaire l'exercice avec les projections du réaménagement de l'autoroute Bonaventure à l'entrée du centre-ville et les plans de modernisation de la rue Notre-Dame.

«Il y a toujours eu une part de rêve en aménagement, note M. Bumbaru, joint hier à Berlin, où il n'a pas consulté les images de Turcot. Les princes d'autrefois se faisaient vendre des palais sur maquette. Aujourd'hui, on est en démocratie et on s'attend à avoir des procédures plus transparentes et plus rationnelles. Les décisions sont prises à partir de ces images, alors on devrait nous montrer des images produites en toute indépendance des intérêts particuliers.»

Il n'y a pas de mensonge sans intention de mentir. Le MTQ se défend bien d'avoir voulu induire la population en erreur avec ses plans de projections ne respectant pas ses propres intentions réelles. «Est-ce qu'on ment? Non, dit Christine Grant, porte-parole du ministère. [...] Dans le projet, on conserve des corridors protégés tant pour un éventuel tramway que pour la desserte aéroportuaire, on prévoit des corridors qui pourront être aménagés.»

Elle croit aussi que des maraîchers pourront s'installer sous les viaducs. «Ça pourrait être une bouquinerie aussi, ajoute-t-elle. On a choisi d'illustrer ainsi la possibilité d'aménagement. [...] On montre aux gens le potentiel entourant ce projet. Ce sont des illustrations potentielles de ce qu'on pourrait retrouver.»

À voir en vidéo