Renseignement - Bourassa était «absolument démuni» devant Trudeau et Drapeau

Entête d’un document secret du célèbre CAD obtenu par Le Devoir.
Photo: Antoine Robitaille - Le Devoir Entête d’un document secret du célèbre CAD obtenu par Le Devoir.

Québec — Pendant la Crise d'octobre, le premier ministre Robert Bourassa «s'était trouvé absolument démuni» en matière de renseignement par rapport à Pierre Trudeau et Jean Drapeau, explique Gilles Néron. Et c'est pourquoi, dès après la crise, le premier ministre québécois crée le «Centre d'analyse et de documentation» (CAD) qui relèvera directement de lui.

Le fameux CAD, aussi désigné durant une brève période sous l'appellation «Centre d'archives et de documentation», Gilles Néron l'a dirigé pendant les quelque six années de son existence. Le Devoir révélait au début du mois pour la première fois le contenu de documents secrets émanant d'une demi-douzaine de boîtes qui ont survécu au démantèlement du CAD par René Lévesque, en 1977. Le nouveau gouvernement s'était livré à l'époque à une grande opération de déchiquetage devant les journalistes de la Tribune de la presse à l'édifice J, le fameux «bunker»; 30 000 fiches d'informations sur des personnes furent alors détruites. 6000 chemises sur des groupes ont été refilées au ministère de la Sécurité publique (MSP).

Gilles Néron défend la création du CAD en rappelant que durant la Crise d'octobre, le premier ministre du Québec était un acteur primordial; or, il dépendait totalement, sur le plan du renseignement, des deux autres acteurs clés: le premier ministre du Canada et le maire de Montréal. «Eux avaient des sources! À l'époque, la GRC faisait du contre-espionnage. Il ne faut pas négliger non plus Montréal, qui a une police assez bien dotée sur le plan du renseignement interne. Montréal avait acquis de l'expérience dans sa lutte contre le crime organisé, contre le terrorisme.» En fait, soutient Gilles Néron, Montréal était «même mieux organisée en écoute électronique que la GRC. Elle avait plus d'hommes. Les policiers de Montréal connaissaient mieux le milieu».

En 1970, Robert Bourassa n'avait pas d'outils semblables. Sur le plan du renseignement, c'était le quasi-néant: «La Sûreté du Québec était embryonnaire sur ce plan.» Une situation de faiblesse qui a «énormément nui» au premier ministre québécois, croit M. Néron. Surtout quand on sait que les services policiers ont l'habitude de ne pas collaborer entre eux: «C'est classique: chacun se suspecte; chacun protège ses sources, ses informations.»

Exagérations?


Les documents consultés par Le Devoir, souvent adressés au premier ministre, regorgeaient de renseignements personnels (bien sûr caviardés), d'analyses des embauches dans la fonction publique, souvent directement adressées au premier ministre. Des passages comme celui-ci: «Notre informateur eut l'occasion de passer une nuit à la résidence de cette dernière. Il constata que beaucoup de papeterie concernant le mouvement canado-arabe était classés [sic] dans ce logis.» Pourtant, de 1971 à 1976, le gouvernement libéral répéta à la presse qu'il s'agissait d'un simple «service de clipping sophistiqué» se faisant à partir de sources ouvertes.

«Et pourtant, vous êtes loin d'avoir tout eu», sourit Gilles Néron en regardant le contenu d'un dossier; «je me souviens de ça», dit-il en désignant un autre, «mais il y avait beaucoup plus de pages!» lance-t-il, presque narquois. Malgré tout, cet ancien journaliste (au Soleil, puis au Nouveau Journal) qui a passé, à partir de 1961, 35 ans dans la fonction publique québécoise, estime qu'il y a eu beaucoup d'exagération au sujet du CAD. Son caractère secret a enflammé les imaginations, croit-il. «C'était loin d'être une police politique», insiste-t-il.

D'abord, selon ses dires, ce fut toujours un petit service. Il n'a jamais eu beaucoup d'employés: «Deux analystes et une secrétaire au début.» Et à son apogée, il avait «quatre professionnels chargés des analyses, dont moi, en tant que directeur, et quelque huit employés de soutien». M. Néron soutient qu'il n'a «jamais espionné qui que ce soit, ni embauché des informateurs».

Il pouvait toutefois faire beaucoup de suggestions aux services policiers, principalement à la Sûreté du Québec, avec qui il avait des liens étroits. «On faisait pratiquement partie de la famille», admettra-t-il. D'où les phrases explicites trouvées par Le Devoir dans les documents où, par exemple, en 1972, un «marchand d'information» d'origine marocaine qui prétend avoir discuté longuement avec un membre du FLQ à Rome propose ni plus ni moins ses services. Le document fait l'analyse des informations préliminaires livrées par le personnage, dont M. Néron se souvient très bien: «Mais ce n'est pas à nous d'abord qu'il propose ses services. Il s'adresse d'abord à la SQ, qui me met au courant», nuance M. Néron. Du reste, il soutient que le CAD ne s'occupait pas que de sécurité: 75 % de son travail était de caractère administratif. Son mandat comportait même les catastrophes naturelles!

Et aujourd'hui? Avec la résurgence des menaces terroristes, le gouvernement du Québec s'est doté, en 2006, d'un Centre de gestion de l'information de sécurité (CGIS), une unité intégrée au sein de la Direction de la sécurité de l'État au MSP. Comptant 11 employés, doté d'un budget de 652 000 $ (en 2010-2011), le CGIS a pour mission de «traiter l'information relative aux menaces à la sécurité de l'État, comme le terrorisme, afin de mieux connaître l'environnement de sécurité dans lequel le Québec évolue». Au MSP, on certifie que le CGIS travaille à partir de «sources ouvertes».

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