La paix linguistique «menacée»

«Français! Français! Français!», ont scandé quelques milliers de personnes massées devant le bureau montréalais du premier ministre Jean Charest.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «Français! Français! Français!», ont scandé quelques milliers de personnes massées devant le bureau montréalais du premier ministre Jean Charest.

Québec — Le projet de loi 115 sur les écoles passerelles que le gouvernement Charest devait faire adopter cette nuit sous le bâillon menace la «paix linguistique» au Québec, croit l'ancien ministre libéral Thomas Mulcair.

Député du NPD dans Outremont, M. Mulcair a soutenu hier, dans une interview au Devoir, qu'il est faux de prétendre que la loi ne touchera qu'une «couple de centaines de cas» de parents souhaitant une éducation en anglais subventionnée pour leurs enfants, comme l'avait avancé la ministre Michelle Courchesne. «C'est déjà plusieurs milliers de cas, a-t-il soutenu. Et ça va juste croître. Donc, c'est l'avenir du français comme langue commune au Québec qui est carrément en cause, et je suis fort inquiet.»

M. Mulcair note que son parcours professionnel l'a amené à être très sensible à cette question: il a été commissaire à la commission d'appel sur la langue d'enseignement, avocat au Conseil de la langue française et responsable des Affaires juridiques pour Alliance Québec, entre autres.

Selon lui, le projet de loi 115 légitime les écoles passerelles: «On est en train de commettre une bavure effroyable en faisant en sorte que les mieux nantis vont pouvoir s'acheter un droit qui n'existera que pour eux». Cette loi remplace les critères objectifs de la loi 101 par des critères subjectifs dont l'interprétation variera selon chaque fonctionnaire. Devant une demande d'admissibilité à l'enseignement en anglais, celui-ci devra appliquer une grille d'analyse complexe qui permettra de juger du «parcours authentique» de l'élève dans la langue anglaise. Cette grille, a-t-on indiqué au bureau de la ministre de l'Éducation Line Beauchamp, sera adoptée par règlement avant le 22 octobre.

Or pour M. Mulcair, la grille s'apparente à une sorte de «jeu de serpents et échelles». On donne des points pour une situation (trois ans consécutifs dans une école privée anglophone, par exemple; ou encore la fréquentation d'écoles anglophones par les parents ou les membres de la fratrie), on en enlève pour d'autres.

«Ça va être ahurissant. C'est totalement inapplicable!» À terme, cette méthode par pointage nécessitera l'embauche d'une «armée de fonctionnaires», s'inquiète M. Mulcair, ce qui fait d'ailleurs écho à des informations venant du ministère de l'Éducation (MELS). À très court terme, les effectifs seront d'ailleurs doublés, passant de quatre à huit, a confirmé hier au Devoir Dave Leclerc, attaché de presse de Line Beauchamp. «Ça ne va cesser d'augmenter», prédit M. Mulcair. «Dans trois ans, quand le rush va commencer alors qu'ils vont tous avoir terminé leurs trois ans d'école passerelle... vous verrez.» L'ancien ministre libéral s'était élevé en commission parlementaire, début septembre, contre le projet de loi 103 (quasi identique au 115, déposé hier).

Brent Tyler promet de contester la loi


L'avocat et militant anglophone Brent Tyler a annoncé hier être prêt à mener la bataille contre le projet de loi 115. «Ça va être contesté, c'est inévitable», a-t-il confié hier au Devoir. M. Tyler a réussi à faire invalider la loi 104, laquelle avait été adoptée en 2002 pour colmater une brèche dans la Charte de la langue française; brèche qui avait permis à des milliers de parents d'acheter une éducation en anglais à leur progéniture. Lorsque la Cour suprême a invalidé la loi 104 à l'automne 2009, elle a donné un an au gouvernement du Québec pour se conformer, d'où le projet de loi 115 et l'empressement à l'adopter.

«Ça prend sept ans», a dit l'avocat hier en parlant du combat à mener. Il a précisé qu'il fallait d'abord un «refus» motivé par le projet de loi 115 et un client prêt à consacrer beaucoup de temps pour «faire respecter ses droits». Pour M. Tyler, le projet de loi 115 ouvre la porte à l'arbitraire des fonctionnaires. Il est une réponse «vague et ambiguë» à un jugement de la Cour suprême «vague et ambigu».

Du FLQ au PQ

Les débats autour de la «procédure d'exception» visant l'adoption sous le bâillon du projet de loi 115 ont été âpres, hier, au Salon bleu. Ils se poursuivaient au moment d'écrire ces lignes. Le vote final étant prévu pour les petites heures du matin.

En matinée, à la période de questions de la «séance extraordinaire», Pauline Marois a accusé Jean Charest d'«abandonner» les Québécois en se pliant à une décision d'une cour «sur la base d'une Constitution que jamais nous n'avons signée ni acceptée». Le premier ministre n'a «aucun mandat pour ouvrir l'accès à l'école anglaise», a-t-elle ajouté, promettant d'abroger la loi 115 si sa formation politique prend le pouvoir.

Jean Charest a rétorqué que sa loi contient des mesures «équilibrées», «pragmatiques» et qu'elle protège la langue française. Le critique péquiste en matière de langue française, Pierre Curzi, a condamné l'imposition d'un bâillon sur une mesure aussi sensible en l'assimilant, sur la scène parlementaire, à «l'équivalent de la Loi des mesures de guerre».

Le premier ministre a aussi fait allusion à sa façon aux événements d'il y a 40 ans. Se référant à un article de La Presse d'hier matin, il a affirmé que Pauline Marois «tient compte de l'avis d'anciens membres du FLQ» et «accepte que son propre caucus donne des fonds publics à des gens qui proposent la violence au Québec». En fait, l'article faisait état de l'appui financier de péquistes comme Bernard Drainville et Bernard Landry à Vigile.net, un site Internet qui propose depuis 15 ans des textes et des revues de presse sur la question nationale.

On y trouve en particulier ces jours-ci un texte de l'ex-felquiste Rhéal Mathieu qui a lancé une campagne d'affichage «affichez votre écoeurement» dans certaines circonscriptions libérales. Les affiches condamnent le refus des élus libéraux (Alain Paquet à Laval, entre autres) d'une commission d'enquête sur la «corruption libérale». «Votre élu [...] est complice du système, exigez sa démission», peut-on y lire. Mme Marois a soutenu que Vigile.net était lieu de débat «démocratique» et «pacifique». Le fondateur de Vigile depuis ses débuts, Bernard Frappier, a soutenu que M. Mathieu était maître de sa campagne d'affichage et qu'il n'avait fait que lui donner un peu de «visibilité».
62 commentaires
  • mi grave - Inscrit 19 octobre 2010 00 h 59

    Face à l'emprise insidieuse et bâillonnante de notre maffia politique, je me souviens d'une Lettre à Jean Grave (1)

    Clarens, Vaud, 26 septembre 1885.

    Compagnons,

    Voter, c'est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c'est renoncer à sa propre souveraineté. Qu'il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d'une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu'ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

    Voter, c'est être dupe ; c'est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d'une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l'échenillage des arbres à l'extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l'immensité de la tâche. L'histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement. ...

  • mi grave - Inscrit 19 octobre 2010 01 h 00

    Face à l'emprise insidieuse et bâillonnante de notre maffia politique, je me souviens d'une Lettre à Jean Grave (2)

    Voter c'est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l'honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages — et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l'homme change avec lui. Aujourd'hui, le candidat s'incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L'ouvrier, devenu contre-maître, peut-il rester ce qu'il était avant d'avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n'apprend-il pas à courber l'échine quand le banquier daigne l'inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l'honneur de l'entretenir dans les antichambres ? L'atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s'ils en sortent corrompus.

    N'abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d'autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d'action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c'est manquer de vaillance.

    Je vous salue de tout cœur, compagnons .

    Élisée Reclus.

    Lettre adressée à Jean Grave, insérée dans Le Révolté du 11 octobre 1885.
    Reclus, Élisée (1830-1905), Correspondance, Paris : Schleicher Frères : A. Costes, 1911-1925. pp.364-366

  • Jean-François Trottier - Inscrit 19 octobre 2010 02 h 53

    Un parti de victimes

    Voici donc la stratégie Libérale. Exit la compétence, les réalisations ou une vision, Maintenant, pour gagner des votes, faut faire pitié. Il ne reste plus grand idéal pour un parti qui n'a jamais vraiment su à quoi rimait être Canadien sinon à un réflexe de peur conditionné. La bonne vieille peur, voir des FLQ partout...
    Bien sûr, l'initiateur de cette campagne distribuait des tracts. Quelle horreur. Quelle initiative radicale. Ah! il y a 40 ans, il a posé des bombes! Aujourd'hui, il distribue des dépliants. C'est comme ça, dans la bouche de Jean Charest, qu'un parti se radicalise.
    Juste comme ça, Jean-Marc Fournier devait ramener un climat plus serein à l'assemblée nationale. Vous savez, il succédait même à Jacques Dupuis pour cette raison... À date, c'est édifiant! Des accusations de terrorisme...
    Pas plus doué pour ça que pour ses autres ministères, à ce que je vois.

  • Claude Simard - Inscrit 19 octobre 2010 03 h 43

    Manque de style

    Charest aimerait bien gratter encore afin d'y découvrir d'autres terroristes. Ça faire peur au monde et c'est rentable politiquement. Il lui reste probablement Osama Ben-Laden comme jocker. C'est son style de retourner des années en arrière. Je me rappelle d'une table ronde en 1995 avec Monique Simard. Il avait déniché une déclaration de Lucien Bouchard de plusieurs années. Je ne me rappelle plus sur quel sujet, probablement une profession de foi fédéraliste quand Monsieur Bouchard était dans le parti conservateur. J'ai toujours gardé à l'esprit la réponse de Monique Simard en train de l'enguirlander comme une maîtresse d'école en lui lançant sarcastiquement; - " Quelle rigeur intellectuelle que de citer quelqu'un de plusieurs années , franchement." Il a été tellement pris au dépourvu par la fougue et la vitesse de cette remarque qu'il avait l'air de vouloir se cacher sous la table tellement il avait l'air d'un amateur avec ses cassettes fabriquées à l'avance. Pas du tout un champion dans ce genre de joute orale.Elle avait eu le dernier mot et j'en souris encore. Unl moment marquant de télé en direct.

  • Assez merci - Inscrit 19 octobre 2010 04 h 55

    Bon pour le parti!

    Comme avec les garderies et les juges, si tu fournis à la caisse électorale libérale, il y a des privilèges,
    Tes enfants et les suivants passeront au publique payé par les taxes de la majorité francaise.

    Un autre exploi de john james charest!