Le CAD, police politique de Bourassa - 2

RECHERCHÉS. Quatre des felquistes dont les têtes sont mises à prix par les autorités en octobre 1970. L’affiche est placardée un peu partout, comme au temps du Far-West. Les gouvernements du Canada et du Québec offrent 150 000$ — soit l’équivalent de 854 000$ d’aujourd’hui — «pour des renseignements qui conduiraient à l’arrestation des ravisseurs ou des meurtriers de M. Pierre Laporte».
Photo: - archives Le Devoir RECHERCHÉS. Quatre des felquistes dont les têtes sont mises à prix par les autorités en octobre 1970. L’affiche est placardée un peu partout, comme au temps du Far-West. Les gouvernements du Canada et du Québec offrent 150 000$ — soit l’équivalent de 854 000$ d’aujourd’hui — «pour des renseignements qui conduiraient à l’arrestation des ravisseurs ou des meurtriers de M. Pierre Laporte».

Québec — «Ils se seraient rencontrés à plusieurs occasions à Paris, France, pour fomenter un complot visant à assassiner le premier ministre du Québec»... «Un complot se dessine en collaboration avec des groupements révolutionnaires arabes pour répéter au Québec la tactique des coups de main terroristes»: les dossiers du Centre d'analyse et de documentation (CAD) regorgent de ces phrases menaçantes typiques de l'après-octobre 1970. Le Devoir a pu constater l'aspect «police politique» du CAD, lorsqu'il a eu enfin accès, au mois d'août, à six boîtes de documents dont plusieurs avaient été classifiés «Secret».

C'est après la Crise d'octobre, au printemps 1971, que le gouvernement Bourassa décide de créer le CAD. Il jugeait alors avoir cruellement manqué d'information, avant et pendant la crise, sur les groupes dits «subversifs». L'organisme, secret, relève directement du premier ministre et plusieurs des documents lui sont d'ailleurs adressés. Son existence fut révélée au public seulement en 1974. Un haut fonctionnaire, Julien Chouinard, tenta alors de dédramatiser les choses. Le CAD? Un simple «service de clipping sophistiqué», phrase reprise par Robert Bourassa. Autrement dit, nulle CIA ici, rassurait-on.

Ce sont quand même 30 000 fiches d'informations sur des personnes qui furent déchiquetées de façon spectaculaire, le 31 mars 1977, par le gouvernement péquiste nouvellement élu. René Lévesque, raillant les «mémérages» que contenaient ces chemises, présida à la cérémonie de démantèlement, dans les bureaux mêmes du CAD, à l'édifice J, surnommé le «Bunker». L'organisme évoluait dans des pièces aux murs recouverts de plomb «pour empêcher toute écoute électronique depuis l'extérieur», comme le notait Bernard Descôteaux dans Le Devoir du 1er avril 1977. Tout n'a toutefois pas été déchiqueté: des dossiers sur des associations et sur des événements furent conservés et se sont retrouvés au ministère de la Justice. La commission Keable, chargée d'enquêter sur les opérations policières en territoire québécois, en avait aussi photocopié plusieurs.

Des moyens policiers

Les boîtes dans lesquelles Le Devoir a pu plonger émanent de ce lot, lequel en contiendrait en tout une quarantaine. En août 2009, les Archives nationales (BAnQ) refusaient d'en admettre l'existence puis, entre autres après la publication de certains de nos articles, s'étaient ravisées. Plusieurs avaient été classés sous le vocable «Centre d'archives et de documentation», avait argué BAnQ. En août, les représentants des archives se sont montrés avares de détails quant au choix de ces six boîtes auxquelles nous avons eu accès. On nous a tout de même signalé qu'un dossier complet en a été retiré parce que sa divulgation pourrait «porter atteinte à la sécurité de l'État».

Bien que caviardés (ces documents le seront au moins jusqu'en 2071), leur contenu montre clairement que les tâches du CAD dépassaient la simple «revue de presse» effectuée par une «poignée de jeunes universitaires», selon ce que certains anciens employés du CAD ont soutenu en 2009.

Le CAD évoluait sans conteste dans le monde du renseignement: il prenait l'initiative de rencontres, dont une avec des représentants du bureau du premier ministre fédéral. Il était en lien avec les corps policiers: des contacts avec la SQ sont fréquemment mentionnés dans les documents. Un mémo secret de la GRC se trouvait dans un dossier de 1971. Dans un autre, on souligne qu'une information a été transmise au CAD par la CIA. De plus, le CAD embauchait des informateurs, selon ce que suggèrent plusieurs documents consultés.

Et ces derniers espionnent carrément certains activistes. Une note datée d'août 1972 contient cette phrase suave, à propos d'une militante qu'on décrit comme une secrétaire de la Fédération canado-arabe: «Notre informateur eut l'occasion de passer une nuit à la résidence de cette dernière. Il constata que beaucoup de papeterie concernant le mouvement canado-arabe était classés [sic] dans ce logis. Des télégrammes, des lettres, des journaux, des tracts, enfin tout ce qui peut être imprimer [sic] pour la cause était empilé pêle-mêle çà et là. De plus, dans la cuisine, se trouve un classeur, lequel contiendrait des papiers, les plus importants concernant ce mouvement.»

Le CAD est au courant de la vie personnelle des militants: dans un document d'août 1972, une femme dont le nom a été biffé est présentée comme la «maîtresse» d'un militant de la CEQ. Le CAD expose les projets de vacances d'une autre, présentée comme «l'ex-fiancée» d'un activiste: «Elle sera cet été en Italie et aussi en Algérie.»

Le CAD se mêle aussi de problèmes plus locaux: il s'inquiète par exemple qu'à «Radio-Québec», on embauche «plusieurs personnes recrutées dans les milieux activistes». Le CAD réclamera à des informateurs dans l'appareil public «des renseignements sur tous les nouveaux candidats avant leur embauche». Un autre document, du 14 septembre 1971, est consacré à une information venant d'un fonctionnaire du «ministère des Affaires culturelles». Le MAC s'apprête à subventionner la société Médi-Tech, maison d'édition et de livres médicaux et scientifiques. Mais il y a problème, selon le CAD: Médi-Tech compte dans ses rangs un homme «connu pour ses sympathies aux mouvements subversifs» et qui pose un «risque sécuritaire», car il était sur la «liste personnelle de [X] saisie en septembre 1966 à la "piôle"». Il est même «soupçonné d'être courrier du FLQ».

L'UQAM inquiétait beaucoup le CAD. Le 15 septembre 1971, il expédie un mémo au premier ministre pour l'avertir que «des personnes connues pour leurs grandes sympathies aux mouvements subversifs et particulièrement au FLQ sont à l'heure actuelle professeurs» dans cette université. On note qu'un de ceux-là «reçoit de la correspondance de [X] alors que ce dernier était en prison». Le CAD recommandait une enquête de sécurité sur l'UQAM.

Mondialisation du FLQ

La crainte d'une internationalisation des «groupements contestataires» québécois, et principalement du FLQ, revient à plusieurs reprises dans les documents du CAD consultés par Le Devoir.

Dans un document daté de mai 1972, le CAD sonne l'alarme sur ceux qui profitent des stages de l'Office franco-québécois pour la jeunesse (OFQJ). Il signale aussi que l'organisme loge ses stagiaires français à l'hôtel Iroquois, dont le propriétaire est «considéré comme un homme sympathique à la cause séparatiste. Dans les discothèques logées dans son hôtel, on y rencontre souvent des gens de la gauche». Le CAD propose d'embaucher une taupe pour l'informer de ce qui s'y passe.

Un autre mémo classifié «Secret» et adressé à Robert Bourassa en août 1972 fait état d'un «nombre anormal de déplacements vers l'étranger de personnes militant» dans certains groupes comme L'Agence de presse libre du Québec, la CSN et la CEQ. Ceux-ci entretiennent des liens avec des membres du FLQ, notamment un «de la première vague felquiste», qui, note le CAD, «voyage beaucoup entre Cuba, la Belgique, la France et l'Algérie à l'heure actuelle et a des contacts avec les fedayins». Des forces étrangères ont aussi infiltré le Québec, soutient le CAD: «Depuis 1960, un nombre important d'agents des services de renseignement et services spéciaux français sont actifs auprès des agitateurs du Québec pour leur apporter une aide technique et matérielle.» L'analyste du CAD pose l'hypothèse d'une «nouvelle étape dans l'activité révolutionnaire au Québec». On affirme que les «terroristes québécois ont joint [sic] les rangs d'associations internationales, comme le Parti communiste de type maoïste, et ont établi des contacts avec les groupements révolutionnaire des autres pays». Le CAD alerte le premier ministre: «Tous ceux qui ont un intérêt à lutter contre l'ordre établi et les structures politiques actuelles au Québec acceptent d'unifier leurs efforts pour franchir la première étape, c'est-à-dire créer le chaos».

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Avec la collaboration de Dave Noël, recherchiste du Devoir à Québec.
13 commentaires
  • Alexandre Dionne - Inscrit 1 octobre 2010 01 h 39

    Très intéressant !

    Merci au Devoir de faire rigoureusement ce travail d'histoire.

  • Socrate - Inscrit 1 octobre 2010 05 h 57

    liberté

    Le FLQ n'aura libéré personne finalement.

  • ysengrimus - Inscrit 1 octobre 2010 07 h 23

    Pas de conspiration, par contre...

    "L'organisme, secret, relève directement du premier ministre et plusieurs des documents lui sont d'ailleurs adressés."

    Et naturellement, personne ne complote jamais sur rien...
    Paul Laurendeau

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 1 octobre 2010 07 h 59

    Sic, sic, sic

    Même à l'époque, les jeunes universitaires faisaient des fautes de français...

    Québec

  • Michel Chayer - Inscrit 1 octobre 2010 09 h 46

    Chez-Dieu

    «(…) (l'Office franco-québécois pour la jeunesse) loge ses stagiaires français à l'hôtel Iroquois, dont le propriétaire est ’’considéré comme un homme sympathique à la cause séparatiste. Dans les discothèques logées dans son hôtel (Iroquois), on y rencontre souvent des gens de la gauche’’».

    Eh bien ! Le hasard a voulu qu’en début de semaine, une amie me relatait des souvenirs à propos du Plexis, qui était l’une des discothèques que mentionne l’article (l’autre discothèque au sous-sol de l’hôtel Iroquois s’appelait Chez-Dieu, et était un haut lieu de la contre-culture).

    À l’époque, Frank Cotroni était un habitué du Plexis, et moi-même, alors que je n’étais qu’un adolescent, je m’y rendais assez souvent afin d’acheter du haschisch aux motards Devils Disciple qui contrôlaient à l’époque le trafic des stupéfiants dans le Vieux-Montréal.

    Durant l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre, mon amie, qui avait ses habitudes au Plexis, était convaincue que s’était la présence de la pègre dans ces lieux qui motivait la police de contrôler fréquemment à la porte d’entrée l’identité de la clientèle…

    Bien au contraire, puisque pendant l’époque des Mesures de guerre, alors que les libertés civiles étaient suspendues, que la force constabulaire avait les coudées franches et pouvait procéder à des arrestations arbitraires, le crime organisé n’a jamais été embêté.