L'odeur du sang

Pauline Marois et ses troupes se préparent déjà à l’après-Charest.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pauline Marois et ses troupes se préparent déjà à l’après-Charest.

Jean Charest a fait bonne figure à la commission Bastarache. On dirait qu'il a fait ça toute sa vie. Un «naturel», comme on dit. Le Parti québécois a rappelé qu'il avait déjà été interrogé dans le cadre de trois commissions d'enquête: la commission Oliphant, commandée par le gouvernement fédéral pour faire la lumière sur les liens entre Brian Mulroney et le financier véreux Karlheinz Schreiber, la commission Moisan, sur les contributions illégales versées aux partis politiques, et la commission Grenier, sur les dépenses d'Option Canada lors du référendum de 1995. Chaque fois, il en est sorti indemne. Quelle que soit la nature du rapport que l'ancien juge Michel Bastarache remettra au gouvernement, il en sera autrement avec la présente commission, croit-on dans l'entourage de Pauline Marois.

Rien à gagner

«Cette commission-là, elle est complètement "décrédibilisée". Il n'y a plus personne qui la croit», a affirmé jeudi Stéphane Bédard, le leader parlementaire du PQ. Entre la version de Jean Charest et celle de Marc Bellemare, le public a déjà choisi: c'est l'ancien ministre de la Justice qui est le plus crédible, en dépit des contradictions qui émaillent sa version. Même si la commission, dont le mandat a été défini par le premier ministre qui, au surplus, a désigné le commissaire, en arrive à blanchir Jean Charest pour accabler Marc Bellemare, Jean Charest en sortira tout de même perdant, croit-on dans le camp péquiste.

Stéphane Bédard estime que Jean Charest est mûr pour «une grande marche dans les feuilles» dès cet automne, afin qu'il puisse réfléchir à son avenir. Au PQ, on se prépare déjà pour l'après-Charest. On est persuadé qu'il ne sera pas le chef du Parti libéral du Québec lors des prochaines élections générales. On avance même qu'il pourrait partir rapidement.

Bref, l'opposition flaire l'odeur du sang. C'est dans ce contexte que s'est ouverte la présente session parlementaire. Les péquistes se réjouissent que Jean Charest n'a pas réussi à percer l'armure de Pauline Marois, qui parvient à lui tenir tête. À défaut d'être flamboyante, elle est coriace et constante. Pauline Marois déteste Jean Charest, assure-t-on, un sentiment qui stimule son instinct de «tueuse», ce qui n'est sans plaire aux troupes. Devant la chef péquiste, le premier ministre n'a pas pu répéter l'exploit de saper irrémédiablement la crédibilité de son vis-à-vis, un traitement qu'il avait réservé à Mario Dumont quand il était chef de l'opposition officielle.

La corruption

La commission Bastarache apparaît comme une bénédiction aux yeux des péquistes. Elle est perçue comme une autre erreur de jugement de Jean Charest et de son chef de cabinet, Marc Croteau, qui n'arrive pas à la cheville de son prédécesseur, Dan Gagnier.

La dernière une du magazine Maclean's, qui claironne que le Québec est la province la plus corrompue au Canada, ajoute de l'eau au moulin de l'opposition. «Les accusations de trafic d'influence au sein du cabinet de Jean Charest ne sont que le dernier gâchis», titre l'hebdomadaire. Le chef libéral a dû grimacer en lisant cette manchette.

Ce sera une autre occasion pour l'opposition officielle de revenir sur le sujet de la corruption dans la construction et de la nécessité de tenir une commission d'enquête publique. Évidemment, il ne faut pas compter là-dessus, déjà que la commission Bastarache a desservi le gouvernement. Quant au ton à l'Assemblée nationale, il ne faut pas s'attendre à ce qu'il baisse. «Il n'y a pas 56 manières de dire au gouvernement qu'il est corrompu», argue-t-on au PQ. «Ça va être pire qu'au printemps», prédit un libéral.

Jusqu'au troisième but

Quand l'opposition réussit à traverser la ligne défensive que représentent les ministres pour se rendre jusqu'au cabinet du premier ministre, elle atteint le premier but, illustre-t-on. Quand elle réussit à se rendre au cabinet du premier ministre en soulevant des questions d'intégrité, elle file au troisième but et elle lorgne le marbre. La commission Bastarache, avec son lot d'allégations et de révélations que reprennent à qui mieux mieux les députés péquistes à l'Assemblée nationale, a accaparé l'attention du premier ministre et de son entourage, ce qui conduit à une forme de paralysie.

Comme si ce n'était pas assez, la controverse entourant l'exploitation du gaz de schiste, que l'opposition n'attendait pas, se révèle être un vrai cadeau du ciel pour le PQ. Les deux soirées d'information de l'Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ) et de son président, André Caillé, tête de Turc des écologistes, ont été une catastrophe sur le plan des relations publiques, malgré les plans de la firme National. Heureusement pour M. Caillé, une seule autre de ces tumultueuses assemblées doit se tenir, mardi, à Saint-Hyacinthe. Si tumultueuses ont-elles été que la députée de Lotbinière, Sylvie Roy, demandera aux constables de l'Assemblée nationale d'assurer sa sécurité lorsqu'elle se présentera à la prochaine.

Le rouleau compresseur

Providentielle que cette controverse sur le gaz de schiste, pour le PQ. Des anciens commissaires et experts du BAPE sont intervenus sur la place publique pour dénoncer la mandat étriqué que le gouvernement a confié au BAPE. C'est la ministre des Ressources naturelles et de la Faune, Nathalie Normandeau, qui mène la charge, tandis que le nouveau ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Pierre Arcand, un ministre «vert», ironise-t-on, regarde, impassible, le rouleau compresseur passer.

C'est d'autant plus dévastateur pour les libéraux que ce Klondike gazier, qui fait craindre à certains des désastres écologiques, se produit dans la vallée du Saint-Laurent, dans des circonscriptions francophones où les majorités libérales sont fragiles. Si au moins les gisements étaient situés dans le West Island, on n'en parlerait déjà plus...

Ironie du sort, les péquistes font cependant face à un dilemme. S'ils souhaitent le départ rapide de Jean Charest, le chef libéral doit se réserver une sortie élégante. Or, à force de remettre en doute l'intégrité de Jean Charest, ils ne peuvent que nuire aux ambitions internationales de Jean Charest, dont on dit qu'il convoite le poste de secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie. Avec les relents de corruption qui flottent autour du premier ministre — et la manchette dévastatrice du Maclean's n'arrange rien — les chances de Jean Charest d'accéder à cette suprême fonction s'en trouvent compromises. Le chef libéral doit, avant toute chose, redorer son blason. Et ça peut prendre du temps. Pauline Marois devra sans doute se résigner à le haïr encore un bon moment.
14 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 25 septembre 2010 03 h 13

    Du coffre et de l'envergure

    M. Marois a raison de convoiter le poste de Première ministre : plus qu'une femme politique, elle a le calibre d'une femme d'État.

  • Alain Lavallée - Inscrit 25 septembre 2010 07 h 34

    La francophonie et M. Charest ????

    J'espère que cette rumeur n'est pas fondée.

    Si M. Charest était nommé Secrétaire général de la francophonie en remplacement de M. Abou Diouf, le premier geste qu'il poserait serait d'en faire une organisation bilingue, comme il a permis au Gouvernement du Canada de gérer le Sommet de Québec en 2008, et de faire que le Sommet de l'Organisation Internationale de la Francophonie en 2008 soit entièrement bilingue. (anglais-français)

  • Parise Ouellette - Inscrit 25 septembre 2010 08 h 53

    Pourquoi Jean Charest peut-il rester jusqu'à ce que son blason soit redoré?

    Bonjour,

    Je me questionne et j'ai souvent le mot "complaisance" en tête. Comment se fait-il que devant toutes les allégations de corruption de ce gouvernement et les preuves du manque de jugement de ce premier ministre vous écriviez: "[...] Le chef libéral doit, avant toute chose, redorer son blason. Et ça peut prendre du temps. [...]" Demandez-vous à Pauline Marois de se taire pour que Jean Charest puisse quitter en beauté?

    Comment se fait-il que, comme journaliste, vous soyez si sympathique à la cause de Jean Charest? Pourquoi soumettez-vous comme possible l'idée que Jean Charest demeure au pouvoir malgré toutes les allégations de corruption et ses manques de jugement?

    Je sais que c'est non seulement possible mais probable qu'il reste au pouvoir parce que Jean Charest adore maladivement le pouvoir et il n'a ni conscience ni jugement. De plus, ses ministres et députés le suivent comme des moutons (!!!!) comme s'ils ne comprenaient pas la gravité du moment!

    D'ailleurs, il peut rester au pouvoir parce que notre démocratie est basée sur l'honnêteté et l'engagement de soi et, comme peuple, nous n'avons pas encore développé de moyens de contraindre un homme corrompu et sans jugement à démissionner. Mais pourquoi l'encouragez-vous? À ce rythme, vous direz bientôt qu'il mérite de rester au pouvoir et de gagner au prochaine élection...

    Merci
    Parise Ouellette

  • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 25 septembre 2010 10 h 01

    vers la fin de la monarchie inconstitutionnelle ; s'assurer que le prochain PM soit sur mon bulletin de vote

    Nous sommes collectivement dus pour une grande marche dans les feuilles ; y'a un érable dont les feuilles tombent au vent à travers ma fenêtre et c'est très inspirant (petit moment zen...).

    Patapouf Dernier partira et il importe qu'il soit le dernier PM à n'avoir pas apparu sur nos bulletins de vote. Il ne faut pas laisser qu'au PLQ le soin de nommer le prochain PM selon leur "propres" règles si on veut qu'il soit légitimement le PM de tous les québécois.

    Mes voisins anglo-montréalais ne sentent ni l'honneur ni enthousiasme dans le présent régime, dans la présente guerre des gangs bleues et rouges ; il reste 1 chose au PQ à faire, c'est d'argumenter ce changement de régime pour que mes voisins anglos soient partie de la solution plutôt que des antagonistes dans la fin de la fusion forcée canadian, dans le démembrement (ne plus être membre) de cette monarchie inconstitutionnelle.

    Question claire : ratifiez-vous la fusion forcée canadienne et les constitutions monarchistes de 1867 et 1982?
    Processus clair : signature d'un registre d'au moins 10%.
    Majorité claire : 50% plus un de "non", constituant 30% des citoyens, et voila le démembrement légitimé.

    L'option de jouer selon les règles monarchistes du PQ m'apparait "caviardée" (dans les 2 sens du terme) ; il faut vite faire une démocratie, il faut le faire dans la paix, mais aussi pour la paix entre nos communautés.

    “Commencez dès aujourd’hui à reprendre ce qui vous appartient ; prenez vous même ce qui est à vous. [...] N’attendez pas d’organisation miracle. [...] Si vous ne le faites pas vous-mêmes, d’autres usurpateurs ou autres remplaceront cette poignée de [

  • Rodrigue Guimont - Abonnée 25 septembre 2010 10 h 16

    Une odeur de corruption...

    Parlant de sortie élégante pour le PM… «L’Honorable» (Conseil privé de la Reine) Jean Charest pourra toujours s’adresser à son ami Sarkozy, celui-là même qui lui a remis la médaille du Commandeur de la Légion d’honneur en 2009, et qui se trouve également mêlé à des scandales de corruption, de lui trouver un emploi bien rémunéré quelques part en Bavière, ou ailleurs, bien loin de chez nous…

    M. Charest brille dit-on le poste de M. Abdou Diouf, l’actuel secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophone, un organisme qui se compose de 56 États ou gouvernements, forte d’une population de 870 millions d’habitants, quand il n’est pas même pas apte à gouverner honnêtement une population de 7,8 millions d’habitants?

    D’accord pour lui trouver une sortie honorable, mais qui voudra de lui si ce n’est un sombre cabinet d’avocats sur St-James street?