Les grands mythes de la Révolution tranquille -3- Des collèges classiques aux polyvalentes

Scène de la vie étudiante au Cégep du Vieux-Montréal en 1982.<br />
Photo: Jacques Grenier Archives - Le Devoir Scène de la vie étudiante au Cégep du Vieux-Montréal en 1982.

Il y a un demi-siècle débutait la Révolution tranquille. Moment fondateur du Québec moderne ou simple rattrapage d'une société minoritaire en Amérique du Nord? De la définition de cette période de réformes accélérées dépend la perception même du Québec d'aujourd'hui. Dans une série de quatre articles, Le Devoir explore quelques-uns des grands mythes de ce moment charnière de notre histoire.

Lorsque fut levée la première pelletée de terre du pavillon Casault de l'Université Laval, on prévoyait y accueillir des centaines de séminaristes. Un premier radiothon avait permis d'amasser des milliers de dollars pour ce nouveau grand séminaire de Québec. Lors de son inauguration en 1960, il n'y avait pourtant plus assez de vocations pour remplir le premier étage de cet imposant bâtiment en forme d'église conçu par l'architecte Ernest Cormier.

Avec si peu de vocations, comment les institutions religieuses pourraient-elles faire face à l'arrivée des baby-boomers à l'école? La question taraudait alors tous les responsables religieux du Québec qui régnaient en maîtres sur les écoles et les hôpitaux. «Dans les années 60, on recrutait encore, mais c'était trop peu trop tard, explique E. Martin Meunier, sociologue des religions à l'université d'Ottawa. Le clergé lui-même s'apercevait qu'il ne pourrait pas répondre à la demande. Il n'y avait ni assez d'argent ni assez de ressources.»

Depuis une décennie, les écoles de rangs, les collèges professionnels, les écoles de métiers et même le cours classique débordaient de partout. Personne ne suffisait plus à la tâche même si Duplessis avait construit plus de 3000 écoles, même si les budgets venaient déjà à 80 % de l'État et malgré la professionnalisation des 60 000 religieux québécois qui avaient souvent étudié à l'étranger. L'argent manquait tellement que le directeur du collège de Valleyfield, l'abbé Lauzon, payait de sa poche une partie de sa facture de téléphone.

L'explosion était inévitable, dit Meunier. «Dans les années 50, on critiqua d'abord l'ordre clérical. Il s'agissait d'une charge générationnelle. Ensuite, on créa de nouvelles institutions. Mais, il y avait de la continuité dans cette rupture. On a assisté à une réappropriation des valeurs catholiques au service de la nation québécoise. C'est pourquoi la révolution a été tranquille. La plupart des pays qui ont vécu une transition aussi radicale ont connu une guerre civile.»

Un concordat implicite


Au Québec, le clergé laisse aller ses institutions sans trop résister en échange de la préservation des écoles confessionnelles. Tel est le concordat implicite qui unit le clergé au nouvel État québécois. La transition est d'autant plus douce qu'une partie du clergé est influencée par les thèses personnalistes venues de France et défendues notamment par le philosophe Emmanuel Mounier. Celles-ci mettent l'accent sur l'individu plus que sur l'institution. Ces idées influencent aussi bien Pierre Elliott Trudeau que Camille Laurin en passant par Pierre Vadeboncoeur, Claude Ryan ou Guy Rocher. Elles auront un effet majeur sur le concile Vatican II qui s'ouvre en 1962.

«On ne comprend pas la Révolution tranquille si on ne comprend pas que le personnalisme fut une sorte de visa idéologique permettant de renverser le cours des choses, dit M. Meunier. Si la critique était venue de l'extérieur, le combat aurait été plus long, plus dur et plus féroce. Le corps clérical devient alors un aidant, un animateur... un peu comme les enseignants d'aujourd'hui!»

Pour l'historienne Lucia Ferretti, l'héritage personnaliste compte beaucoup moins que le nationalisme traditionnel de l'Église et son profond engagement communautaire. «L'Église a épousé la société de type communautaire, dit-elle. C'est pour ça que le nationalisme lui allait comme un gant. Ce n'est pas un hasard si la plupart des groupes communautaires nés dans les années 60 viennent de groupes paroissiaux et diocésains.»

Toujours est-il que de nombreux religieux se disent alors que l'essentiel est de s'engager, peu importe si ce n'est pas dans l'Église. La porte était ouverte à l'hémorragie des clercs qui commença véritablement en 1970. Nombre d'entre eux trouveront justement à s'engager dans les nouvelles polyvalentes et les cégeps qui les attendaient impatiemment.

Une réforme «à la hache»

On travaille dans l'urgence. La réforme de l'éducation sera menée «à la hache», selon l'expression du frère mariste Jean-Paul Desbiens (le frère Untel). «En 1960, on ne sait pas trop ce que l'on veut. Il y a des volontés diverses et contradictoires», explique le sociologue Jean Gould qui est un des rares chercheurs à avoir systématiquement interviewé les réformateurs de cette époque. Membre de la commission Parent, Jeanne Lapointe est inspirée par l'école française. Elle veut un cours classique pour tous. Mgr Alphonse-Marie Parent, qui préside la commission, est un jésuite qui a dirigé l'École de pédagogie de l'Université Laval. Il admire plutôt les collèges américains. Jean-Paul Desbiens, qui participera à la création des polyvalentes et des cégeps, est un frère en révolte contre le monopole du cours classique. Spécialiste du psychologue Jean Piaget, il est particulièrement ulcéré par l'interdiction faite pendant longtemps aux frères d'enseigner la philosophie.

Depuis deux décennies, il se crée des écoles partout au Québec. Les clercs vont étudier aux États-Unis et en France d'où ils rapportent la pédagogie de «l'école active», fondée moins sur les notions que sur les habitudes acquises. Ces thèses sont diffusées au Québec dès la fin des années 1930. «Il ne faut pas seulement réfléchir, il faut vivre», écrivait en 1922 Adolphe Ferrière, l'un des théoriciens de cette école de pensée.

«Le rapport Parent fut la conclusion de 25 ans de pratiques réformistes, dit M. Gould. Il fallait rationaliser et tout repenser en fonction des besoins du Canada français qui gaspillait son capital humain.» M. Gould ne nie pas la nécessité d'en finir avec les écoles de rang, les 2000 commissions scolaires et l'université réservée aux seuls diplômés du cours classique. «C'est ce qui nous a permis d'éviter le drame américain où les écoles des centres-villes sont devenues des ghettos de pauvres et de Noirs», dit-il.

Il déplore néanmoins le triomphe d'une vision technocratique qui a fait disparaître dans ce malstrom de grandes institutions, comme l'École du meuble de Montréal, qui avait participé à la renaissance intellectuelle du Québec dans les années 1930 avec le peintre Paul-Émile Borduas. Au lieu des polyvalentes de 1500 élèves proposés dans le rapport Parent apparaissent des tours de Babel de 3000 ou 4000 élèves. Cinquante ans plus tard, la polyvalente de Saint-Jérôme compte toujours 3000 élèves. «Critiquer la Révolution tranquille, ce n'est pas s'opposer à l'assurance maladie, dit Gould. C'est s'opposer à un système technocratique qui impose les impératifs de la gestion partout.»

Artisan de ces réformes, Jean-Paul Desbiens fut paradoxalement un des premiers à critiquer certaines de leurs conséquences négatives, au premier rang desquelles il mettait la dégradation de l'apprentissage du français, de l'histoire et de la géographie, sans oublier l'absence d'évaluation et de sanction pédagogique des élèves. «Il y a plus de gens qui ont des diplômes, mais il n'y en a pas plus qui ont une culture humaniste, ajoute M. Gould. C'est même une culture qui n'existe plus, comme la culture scientifique qui a été noyée dans la culture technique.» Des critiques qui ressemblent à celles adressées à la dernière réforme des programmes, réalisée en 2000. Pour M. Gould, le ver était déjà dans la pomme en 1960.

Le procès d'une génération


«Je ne suis pas certain qu'il faille imputer les problèmes actuels de l'école à la dynamique de la Révolution tranquille, réplique le sociologue Jacques Beauchemin. Si la société québécoise est paresseuse sur le plan intellectuel, si on n'a pas beaucoup développé la culture de l'effort, ce n'est pas à cause de la Révolution tranquille, mais de ressorts collectifs et culturels plus profonds qui ne sont pas uniquement québécois. Il est nécessaire d'interroger ce qu'on a construit collectivement depuis 50 ans, mais il serait aberrant de ne pas voir le caractère principalement positif de ce qui a été fait. Je suis hostile à la thèse qui fait de la Révolution tranquille un phénomène de génération, comme si les baby-boomers s'étaient payé tout ce qu'ils voulaient et qu'ils laissaient derrière eux un champ de ruines. Ce genre de procès est futile.»

Cinquante ans plus tard, l'école québécoise semble toujours en crise, et la pratique religieuse a presque disparu. Selon M. Meunier, contrairement à l'époque de la Révolution tranquille, on assisterait aujourd'hui à une véritable sortie du religieux. «Pendant la Révolution tranquille, la culture catholique a continué à faire partie de l'identité québécoise, dit-il. Aujourd'hui, la particularité catholique est de moins en moins une caractéristique identitaire.» Reste à savoir, se demande le chercheur, si le Québec est encore capable d'avoir une identité distincte sans la moindre référence catholique.

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Correspondant du Devoir à Paris

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Demain: l'élan émancipateur dans une impasse
9 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 21 septembre 2010 06 h 20

    L'idéologie poliique a emplacé le dogme religieux.

    À mon avis, le nationalisme québécois qui, selon Mme Ferretti allait comme un gant à l'Église catholique, s'alimente toujours de références catholiques, préférant la cohésion sociale et l'action collective à l'individualisme. Opposant la nation à culture unique au multiculturalisme qui favoriserait la dissolution du lien social.

  • France Marcotte - Abonnée 21 septembre 2010 08 h 07

    Maturation

    Intéressant de voir pourquoi l'Église n'a pas résisté à laisser aller ses institutions et pourquoi notre révolution a été tranquille: "On a assisté à une réappropriation des valeurs catholiques au service de la nation québécoise", dit M.Meunier. Et l'Église a pu préserver les écoles confessionnelles; mais s'attendait-elle à voir la religion disparaître aussi soudainement des esprits? Mais disparaître comment? Il me semble qu'une population marquée à ce point par la religion peut sans doute réaliser rapidement une révolution pour ses institutions mais la pensée sans religion se forge en profondeur beaucoup plus lentement.

  • Yves Lever - Abonné 21 septembre 2010 10 h 57

    Mgr Parent


    Je ne sais si Mgr Parent avait une quelconque relation avec une communauté religieuse, mais il n'était pas jésuite.

  • Joffrey Bienvenue - Inscrit 21 septembre 2010 11 h 48

    Phénomène de génération

    Pour ma part, ça fait au moins 20 ans que j'ai émis la thèse que les baby-boomers sont des opportunistes tournés égoïstes et qui ont pris tout ce qu'ils pouvaient prendre en laissant, oui, tout en ruine derrière.

    Plusieurs fervents défenseurs du droit à l'éducation libre et gratuite ont maintenant retourné leurs vestes puisqu'ils doivent maintenant en débourser les coûts, alors qu'ils ont pu en profiter eux-mêmes.

    Les baby-boomers constituaient une masse critique qui leur permettait d'obtenir plus ou moins tout ce qu'ils voulaient. Une vision hyper corporatiste envers leur génération.

    Ça n'enlève pas les avancements sociaux qu'ils ont réalisés... mais si c'était possible, je ne serais même pas étonné qu'après leur mort, ils se retourneraient contre l'accessibilité aux soins de santé, car ils n'en auraient alors plus besoin.

  • Maria De Koninck - Inscrite 21 septembre 2010 13 h 15

    Mgr Parent

    Mgr Parent était prêtre séculier et non jésuite. Il n'a pas dirigé l'École de pédagogie mais bien plutôt la Faculté de philosophie et a été recteur de l'UL