Pierre Bédard, héros méconnu de notre liberté de presse

De profil, avec une redingote brun-rouge, Pierre-Stanislas Bédard, comme imaginé par le peintre Charles Huot en 1913, dans son grand tableau Le Débat des langues, qui se trouve au Salon bleu.
Photo: Assemblée Nationale du Québec De profil, avec une redingote brun-rouge, Pierre-Stanislas Bédard, comme imaginé par le peintre Charles Huot en 1913, dans son grand tableau Le Débat des langues, qui se trouve au Salon bleu.

Québec — Quand Gilles Gallichan mentionne: «Pierre-Stanislas Bédard, fondateur du Canadien», tout de suite on lui parle de hockey. «Ne dérangez pas la Cage aux sports!» s'esclaffe cet historien passionné. Non, ce que Pierre-Stanislas Bédard a fondé, c'est un journal, en 1806; le premier au Bas-Canada à véritablement relater les débats parlementaires. Ce que Bédard a ancré dans le débat politique ce sont des idées, au premier chef la responsabilité ministérielle, qui inspirera d'illustres successeurs, Papineau et Lafontaine, notamment. Et que dire de la liberté de presse à l'anglaise incluse dans la Constitution de 1791; liberté qu'il qualifie de «trésor rare» mais «caché» dans son prospectus de novembre 1806 annonçant la naissance du Canadien: «Ce pouvoir est si essentiel à la liberté que l'État le plus despotique où il serait introduit deviendrait par là même un État libre; et qu'au contraire, la Constitution la plus libre, telle que celle d'Angleterre, deviendrait tout à coup despotique, par le seul retranchement de ce pouvoir.»

Aujourd'hui, Bédard (1762-1829) est pratiquement tombé dans l'oubli. Preuve urbaine, découverte au hasard d'une balade à vélo dans le Vieux-Québec, mercredi: une plaque, sur la maison qu'il habita, angle Haldimand et Mont-Carmel, derrière le Château Frontenac, mentionne exclusivement le fils de Pierre Bédard, Elzéar, qui fut maire de Québec.

Ce sort est injuste, croit Gilles Gallichan, qui travaille justement à sa réhabilitation depuis quelque temps. L'homme ne mériterait-il pas une redécouverte comme celle qu'on est en train d'opérer pour le compositeur André Mathieu? Précisément, croit l'historien.

Et aujourd'hui, c'est un peu la journée Pierre Bédard au Parlement de Québec. La Société du patrimoine politique tient un colloque sur «Pierre-S. Bédard et la crise de 1810». Y participeront entre autres les historiens Jocelyn Saint-Pierre, Micheline Cambron; Gilles Gallichan, bien sûr, ainsi qu'un autre Gilles, notre collègue à la retraite, Gilles Lesage.

Sur l'heure du midi on dévoilera, dans la pièce séparant les salons rouge et bleu, un buste de bronze signé Pascale Archambault. Il ne restait que bien peu d'images de Bédard, à part une gravure d'un autre buste, installé celui-là dans l'hôtel du Parlement du Bas-Canada, sis à l'emplacement de l'actuel parc Montmorency, à Québec. Après 1837, plus de traces de la tête de Bédard. Sans doute représentait-il, aux yeux du pouvoir colonial, un symbole de sédition.

Journaliste emprisonné

Bédard s'est opposé aux marchands anglais, qui, dans leur journal The Mercury, promouvaient le projet de défranciser — «unfrenchify» — les «Canadiens». Quelque 50 ans après la Conquête, ils ne s'assimilaient pas assez rapidement. Mauvais sujets britanniques, ils ne méritaient pas les libertés anglaises pourtant inscrites dans la Constitution de 1791. Avec le journal Le Canadien, Bédard veut leur répondre.

Bédard est journaliste, mais aussi... député. Chef fondateur du Parti canadien. À l'époque, les formations politiques ne sont pas structurées comme aujourd'hui. Bédard, avocat, s'impose par sa grande connaissance du droit constitutionnel britannique et malgré ses faibles talents d'orateur. «C'est une autre raison pour laquelle on l'a peut-être oublié, par rapport à un Papineau, flamboyant orateur», note Gallichan.

La Chambre basse de 1807 n'a aucun contrôle sur les dépenses publiques. Bédard lutte pour accroître ce pouvoir et entamera une «lutte des subsides» que Papineau poursuivra deux décennies plus tard. Bédard et son parti veulent aussi empêcher les juges de siéger à la Chambre, de lever des taxes pour la construction de prisons et de payer des indemnités aux députés aux circonscriptions éloignées.

Le Parti tory et le gouverneur Craig prennent en grippe tout ce qui a rapport au Canadien et à Bédard. Le gouverneur dissout l'assemblée et déclenche des élections en 1808-1809. La majorité «canadienne» est chaque fois plus imposante. En 1810, Craig frappe. L'équivalent des mesures de guerre: il fait saisir les presses du Canadien, fait arrêter Bédard et les copropriétaires du journal. «Les rues de Québec sont remplies de patrouilles, les accès de la ville sont strictement contrôlés et le service postal est suspendu», raconte Gilles Gallichan.

Bédard est arrêté. Sans mandat. Triste ironie, lui qui réclamait le respect des droits britanniques, au premier chef l'habeas corpus. Aux élections qui suivent, surprise, il est réélu, même s'il est en prison pendant la campagne. Au grand dam de Craig, un comité confirmera la validité de l'élection de Bédard, la «simple arrestation pour "pratiques traîtresses", sans accusation formelle devant un tribunal ni condamnation» ne suffit pas.

Les codétenus de Bédard cèdent les uns après les autres; signent des lettres d'excuses; paient des amendes. Bédard, lui, passera 391 jours en prison, refusant d'en sortir sans subir un procès en bonne et due forme. Et une fois qu'il aurait terminé... un problème de géométrie. Cet érudit éclectique a profité de son séjour en prison pour dévorer des dizaines d'ouvrages, notamment sur les mathématiques. Anecdote racontée par Philippe Aubert de Gaspé dans ses mémoires: «Le geôlier patienta [...], mais voyant alors que son prisonnier ne faisait aucun préparatif de départ, il lui déclara que s'il n'évacuait pas les lieux de bonne volonté, il allait, à l'aide de ses [gardes], le mettre à la porte. M. Bédard, voyant que l'on prenait les choses au sérieux [...] dit au gardien: "Au moins, monsieur, laissez-moi terminer mon problème." Cette demande [...] fut accordée d'assez bonne grâce. Monsieur Bédard satisfait, à l'expiration d'une heure, de la solution de son problème géométrique, s'achemina à pas lents vers sa demeure.»

Le gouverneur qui succéda à Craig, George Prévost, offrit à Pierre Bédard, en guise de dédommagement, un poste de juge à Trois-Rivières. Pratiquement ruiné, Bédard accepta. Sans perdre totalement le contact avec ses amis du Parti canadien qu'il aida malgré son devoir de réserve, il se retira de la vie publique et resta à Trois-Rivières jusqu'à sa mort, en 1829.

***

À lire: Pierre Bédard, le devoir et la justice, de Gilles Gallichan, Les Cahiers des Dix, no 63 (2009).
6 commentaires
  • Andre Vallee - Inscrit 28 mai 2010 03 h 30

    Il mérite

    D'être dans nos livres d'histoire et dans nos places publiques.

  • Robert Aird - Abonné 28 mai 2010 09 h 38

    Un 19e siecle passionnant

    Les historiens redecouvrent de plus en plus le 19e siecle et ses courageux combattants canadiens. Une inspiration pour nos politiciens!

  • Geoffroi - Inscrit 28 mai 2010 10 h 03

    La place de Bédard

    « Les choses sont d’autant plus irrémédiables que le nouveau gouverneur, sir George Prevost, après avoir évalué le poids des divers courants d’opinion dans la société bas-canadienne, décide de s’appuyer sur les groupes les plus représentatifs et d’isoler les éléments jugés extrémistes... Prevost utilise en plus le favoritisme, soit pour se concilier des individus bruyants et influents, soit pour les neutraliser. Bédard fait partie de cette catégorie et se voit offrir en 1812 un poste de juge à la Cour du banc du roi, à Trois-Rivières. L’ex-chef du parti canadien qui a eu tendance à qualifier les francophones placés dans la même position de « chouayens », de « dévoués » et de « vendus », juge sa situation différente, accepte le poste et finalement rationalise le tout ; le geste de Prevost devient alors un acte réparateur pour un emprisonnement injuste. En 1817, il écrit à ce propos : « j’ai regardé cette offre comme une reconnoissance de la part du gouvernement de l’erreur où il avoit été à mon sujet ; que je ne l’aurois pas accepté sans cela et que je serois prêt à remettre la place, si ce n’étoit pas de cette manière qu’elle m’eut été donnée ». Il n’était pas aussi disposé qu’il le raconte à abandonner sa place. Quelques années auparavant, un pamphlet publié contre lui avait soulevé son indignation au point qu’il avait presque demandé au gouverneur de le relever de ses fonctions. Il était allé tellement loin dans cette direction qu’il devait confier à John Neilson : « J’ai mis ma place si près de me tomber des mains que je suis obligé presque de la redemander pour ne pas la perdre. »

    http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?

  • Geoffroi - Inscrit 29 mai 2010 09 h 06

    Une statut avec ça ?

    Avant les rébellions de 1837-38, la famille Bédard était proche du gouverneur britannique et de la Clique du château de Québec.

    La famille Bédard:
    « Bédard et sa femme eurent quatre fils., Elzéar, né le 24 juillet 1799, fut reçu avocat le 17 août 1824 ; il siégea à l’Assemblée comme député de Montmorency à partir de 1832, puis devint premier maire de Québec en 1833 et juge à Montréal en 1836. Joseph-Isidore naquit le 9 janvier 1806 ; il fut lui aussi reçu avocat, le 12 octobre 1829, et fut élu député dans la circonscription de Saguenay en 1830. Le dernier, François-Zoël, né en 1812, fut gardien de phare à Pointe-des-Monts où il apprit le montagnais.»

    La Clique du Château :
    « La Clique du Château était un groupe de riches familles au Bas-Canada au début du XIXe siècle. Ils étaient l'équivalent bas-canadien de la Family Compact du Haut-Canada. Ils étaient connus sur la scène électorale sous le nom du Parti bureaucrate (aussi appelé Parti britannique ou Parti Tory). »

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Clique_du_Châte
    http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?

  • Geoffroi - Inscrit 29 mai 2010 11 h 57

    Grand bal à Québec : Mme Bédard et lord Gosford

    La "petite famile" des Bédard :

    « BÉDARD, ELZÉAR, avocat, homme politique et juge, né le 24 juillet 1799 à Québec, deuxième fils de Pierre-Stanislas Bédard*, ...

    C’est surtout durant la session de 1835–1836 que Bédard joua un rôle politique plus important. Considéré au sein du parti patriote comme le chef du groupe modéré qu’on appelait le « parti de Québec », où figuraient aussi René-Édouard Caron et George Vanfelson, Bédard, qui ne suivait la majorité qu’à contrecœur, prenait de plus en plus ses distances vis-à-vis de Papineau. Les « modérés » de Québec reprochaient ouvertement à Papineau son intransigeance et se montraient beaucoup plus conciliants envers le nouveau gouverneur en chef, lord Gosford [Acheson]. Il faut dire que lors d’un grand bal donné à l’occasion de la Sainte-Catherine, le 25 novembre 1835, lord Gosford avait eu des prévenances particulières à l’égard de Mme Bédard, voulant ainsi manifester son désir de se rapprocher de Bédard et de ses partisans. Malheureusement, lorsque Bédard fut nommé juge de la Cour du banc du roi le 22 février 1836 par lord Gosford, en remplacement de James Kerr, ses adversaires, les radicaux du parti patriote, exploitèrent à fond cette nomination par trop évidente et la virent comme un acte de corruption. Ils donnèrent par ironie le surnom de « petite famille » à Bédard et à ses amis, qu’ils considéraient comme des hommes plus prompts à servir leurs propres intérêts que ceux de leur pays. »

    http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?