Les évêques prennent leurs distances de Ouellet

Le cardinal Marc Ouellet
Photo: Le cardinal Marc Ouellet

Ottawa — Au tir en solo de Marc Ouellet contre l'avortement, c'est une salve de cavalerie qui a répliqué. Hier, Québec et Ottawa ont sévèrement dénoncé les propos du cardinal, qui a aussi vu ses collègues évêques prendre leurs distances.

La tourmente déclenchée par M. Ouellet n'a pas faibli hier. Pressée de questions par les médias, l'Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ) a diffusé en fin de journée un communiqué à la fois prudent et révélateur d'un malaise au sein de l'Église québécoise. Car nulle part le texte ne fait mention du nom de Marc Ouellet, et jamais l'AECQ n'appuie ouvertement ses propos.

Le cardinal a soutenu samedi que rien ne justifie un avortement, même si le foetus résulte d'un viol. «Pourquoi pousser une femme victime d'un crime à en commettre un à son tour», a demandé le cardinal, qui estime qu'un avortement est un crime moral. M. Ouellet a aussi plaidé pour que le débat sur la criminalisation de l'avortement soit rouvert.

C'est dans ce contexte explosif que l'AECQ appelle au calme. Selon le président Martin Veillette, il est «urgent de recréer un climat de sérénité et de respect pour un dialogue public rationnel», sans déclarations incendiaires. Actuellement, note le président de l'AECQ, la «malveillance et le jugement à l'emporte-pièce» dominent.

La question de l'avortement «évoque tellement de drames humains et de déchirements des consciences que les passions se déchaînent dès que le sujet est évoqué», observe M. Veillette. «L'âpreté des échanges sur cette question, comme sur celle de l'euthanasie, montre qu'il y a chez nous des divergences profondes sur la façon de concevoir l'être humain.»

Or, le président de l'Assemblée affirme que les pro-vie et les pro-choix devraient s'entendre sur la nécessité de mettre en place des mesures d'aide pour que ce ne soient pas «la détresse, la misère ou le désespoir qui acculent des femmes à considérer une option aussi grave que l'avortement». Selon Martin Veillette, «aucun vrai choix n'est possible s'il n'y a pas vraiment deux options et si l'avortement est la seule voie envisagée». Le communiqué de l'AECQ évite de parler d'un acte moralement criminel.

Au Diocèse de Montréal, on n'a pas voulu commenter les propos de Marc Ouellet. Mais on a rappelé que le cardinal Jean-Claude Turcotte avait remis son insigne de l'Ordre du Canada en septembre 2008 pour protester contre la nomination au même titre du docteur Henry Morgentaler, pionnier de l'avortement au Québec. Le cardinal Turcotte croit-il que l'avortement devrait être empêché même en cas de viol? Après réflexion, le porte-parole du diocèse a répondu «qu'on ne peut se permettre d'être en contradiction avec le cardinal» Ouellet.

La Conférence des évêques catholiques du Canada a aussi préféré garder le silence, puisqu'elle n'a «aucune autorité sur les évêques et les cardinaux» et que son président ne s'exprime que sur des enjeux qui font consensus au sein des prélats.

En mars 2009, le cardinal Turcotte et Martin Veillette avaient tous deux dénoncé la décision d'un prêtre brésilien d'excommunier les médecins et la mère d'une fillette de neuf ans qui s'était fait avorter après avoir été violée par son beau-père. Un «manque de compassion», avait indiqué M. Turcotte.

Finies les «broches à tricoter»

Après une journée mouvementée, le Diocèse de Québec a précisé en soirée que l'intervention du cardinal «portait sur diverses questions relatives à la dignité de la personne humaine d'un point de vue moral», et que M. Ouellet ne «condamne aucune femme et souhaite qu'on leur vienne davantage en aide avant ou après l'avortement».

Si le cardinal «invite à rouvrir la question de l'avortement, c'est pour offrir une protection à l'enfant dans le sein maternel», et parce que le Canada «est le seul pays au monde à maintenir un vide juridique complet à ce sujet» (en 2008, le projet de loi C-484, qui visait à doter le foetus d'un statut juridique, est mort au feuilleton).

Mais à Ottawa, on maintient qu'il est hors de question de «rouvrir le débat» sur l'avortement. Déjà bombardé de questions par l'opposition pour son refus de financer l'avortement dans son initiative sur la santé maternelle au G8, le gouvernement refuse la proposition du cardinal. «On ne doit pas laisser entendre qu'on pourrait rouvrir le débat sur l'avortement, il n'en est pas question. C'est inacceptable», a indiqué hier la ministre Josée Verner.

La ministre québécoise de la Condition féminine, Christine St-Pierre, a elle aussi jugé durement les propos de M. Ouellet. «Le discours de l'Église sur l'avortement ne me surprend pas, il est connu», a-t-elle indiqué en entretien téléphonique. «Mais M. Ouellet a mis de l'huile sur le feu en disant que l'avortement est inacceptable même en cas de viol. Ça veut dire quoi? Qu'on obligerait une femme à porter le fruit de son violeur pendant neuf mois et pour le reste de ses jours?»

Mme St-Pierre estime que la «femme qui décide d'aller vers un avortement, c'est sa décision. Elle ne regarde personne. Et une fois cette décision prise, il faut lui assurer» un environnement sain et sécuritaire, dit-elle. «Quand c'était criminel, on prenait des cintres et des broches à tricoter. On ne retournera certainement pas à la pratique d'avortement dans des cabanons.»

La ministre St-Pierre observe qu'il y a une «intensification» du débat autour de l'avortement depuis quelque temps, propulsé par la polémique autour de l'initiative sur la santé maternelle du gouvernement Harper. Marc Ouellet a salué à au moins deux reprises la décision d'Ottawa d'exclure l'avortement de cette initiative.
25 commentaires
  • Jacques Lafond - Inscrit 18 mai 2010 00 h 35

    Avortement, et dire les vraies choses

    Il est tout à fait incroyable que le discours sur l’avortement soit encore de nos jours si polarisé. Tout à fait incroyable.

    Je ne trouve pas plus intelligent le discours du cardinal Ouellet avec ses propos extrêmes contre l’avortement que le discours sur la défensive des soit disant pro choix qui ressortent maintenant l’argument des broches à tricoter !!!

    Je pense qu’il devient essentiel et urgent que l’on parle maintenant des vraies choses. Les vrais choses sont : 1) Il n’y a aucunement question au Québec que l’on revienne sur le droit fondamental à une femme de se faire avorter si elle le désire 2) Il y a beaucoup trop d’avortements au Québec.

    Moi je pense que seulement un avortement au Québec est trop si cet avortement a été décidé par une femme qui a jugé avec sa tête qu'elle n'avait pas le choix et qu'elle devait en toute logique de se faire avorter; et ce au détriment de son désir profond, ou idéal.

    Parallèlement, je ne trouverais pas que 40 000 avortements par années au Québec est trop si tous ces avortements avaient été décidés par des femmes qui ne veulent rien savoir d’avoir cet enfant et qu’ils veulent à tous prix se faire avorter pour les libérer.

    La vraie question est donc de se demander combien qu’il y a de femmes au Québec qui se font avorter parce qu’elles jugent qu’elles n’ont pas le choix justement !

    Il y a du travail à faire. Oui, il y a du travail à faire. Il y a des femmes enceintes qui ont besoin d’aide, et il y a des fœtus qui meurent actuellement et qui devraient vivre.

    Je ne suis pas contre l’avortement, mais je suis pour aider les femmes qui voudrait bien avoir l’enfant, mais qui se font avorter quand même …

    JL

  • Marc-Antoine Daneau - Inscrit 18 mai 2010 01 h 33

    Question :

    Quelqu'un lui a dit que la Terre est ronde? Et qu'il n'y a pas de dragons cracheurs de feu au bout des océans?

  • Claude Simard - Inscrit 18 mai 2010 02 h 08

    Cas inversé

    Un ami m'a déjà confié, étant le dernier d'une famille de 10, qu'il avait appris de la bouche de sa mère que son propre père n'avait pas voulu qu'il vienne au monde. Mais elle choisit de le garder car Dieu le lui avait donner, disait-elle. Femme pieuse, battue par son mari alcoolique, ( le curé lui avait dit que c'était sa croix à porter ) ce couple mettait des enfants au monde sans planification. Elle croyait ne pas avoir le choix car intensément croyante, elle ne jurait que par la doctrine de l'Église. Elle transmetta à cet enfant une telle affection qu'il en a rendu les autres enfants jaloux. C'était en 1963, étant sur l'aide sociale, elle recevait son chèque en son nom pour ne pas qu'il tombe entre les mains de ce mari irresponsable. Lorsqu"elle découvrit ses revues de femmes nues à l'äge de 11 ans, cet ami m'a décrit l'image d'une femme ayant été trompée et trahie. Il en garde une tristesse infinie d'avoir découvert cette mère si malheureuse pour quelque chose qui lui semblait naturel. Devenu homosexuel aujourd'hui, (sa mère l'ayant déjà traité de tapette tout jeune encore sans savoir ce que ça voulait dire) il me jure n'avoir pu règler ce complexe d'oedipe et l'accuse parfois , en lui-même, de l'avoir castré. Un sentiment contradictoire l'anime car il aime la vie aussi malgré avoir été diagnostiqué suicidaire situationnel. Séropositif maintenant, et s'occupant de son frère schyzophrène que sa famille rejette, il lutte constamment pour la vie de tout côtés. Il croit que son père avait eu raison et qu'il a été l'objet d'une guerre des sexes que le curé, alerté par la violence extrême dans le couple, en fût complice en fermant les yeux. Le mari l'a battait même enceinte. Elle en fût doublement victime car manipulée par le dogme de l'Église. Si elle aurait été libre de penser et d'agir par elle même, depuis longtemps elle l'aurait quitter et le choix d'avorter ou pas ne ce serait pas imposé. Quend je lui ai demandé ce qu'il pensait du débat sur l'avortement, il m'avoua que c'est la femme à décider dans un contexte de sécurité et d'information sans préjugés car c'est sa raison qui doit dominer, le désir étant source d'amour. Il se demande vraiment si sa mère l'a vraiment désirer. Par contre, même si son pére ne lui a jamais adresser la parole, il sentait son amour. Il s'est senti respecté beaucoup plus par son père, un amour de silence un respect envellopé de souffrance.Un rendez-vous de toute façon manqué. Il en veut tellement à ce curé, et à cette époque de noiceur. À la fin, il m'avoua candidement que même sans avoir exister, la terre aurait continuer à tourner. Mon ami souffre non pas du malheur que la vie lui a amené, mais d'être aujourd'hui le témoin de cette souffrance que son entourage a dû subir par l'ignorance et la lâcheté de ces supposées élites de sa société.

  • André Chevalier - Abonné 18 mai 2010 05 h 22

    Séparation des pouvoirs

    Lorsque le cardinal Ouellet invite le pouvoir civil à criminaliser l'avortement, il fait une intrusion dans la politique.
    Le cardinal à bien le droit de décréter que l'avortement est un péché s'il le désire, mais le péché est une notion religieuse qui n'a pas de signification juridique ; le crime, oui.

    Dans notre société démocratique, le crime est défini et sanctionné à partir d'un consensus social. Or, à plusieurs reprises, des jurys ont refusé de pénaliser des responsables d'avortements. Devant cette réaction des jurys, l'état a du s'incliner et la décriminalisation de l'avortement s'en est suivie de façon à ce que cet acte se déroule dans des conditions sécuritaire.

    La démocratie définit sa propre morale à partir du consensus social et c'est très bien comme ça. Il est très dangereux de laisser des considération religieuses ou philosophiques déconnectées de la réalité interférer dans la gouvernance du peuple.

    Ceci dit, quiconque a parfaitement le droit de s'exprimer et de déplorer l'avortement. L'avortement à grande échelle est le symptôme d'un échec de la société à supporter les femmes dans la maternité. C'est là-dessus qu'on doit se questionner.
    Quant à condamner les femmes qui se font avorter, pour la société, c'est contre-productif, et, à quelque part, c'est même odieux.

  • Augustin Rehel - Inscrit 18 mai 2010 06 h 30

    Les propos irréfléchis du Cardinal

    Lorsqu'un cardinal de l'Église parle d'un «crime morale» quand une femme violée se fait avorter, j'en conclus que ce bon cardinal n'a aucune empathie. Se mettre dans la peau des autres eest impossible pour certains individus, surtout quand on parle seulement au nom de la raison.

    Mgr Ouellet a perdu une excellente occasion de se taire... et de réfléchir.