Bellemare fait bouger Charest

Jean Charest a dû se défendre contre les attaques de l’opposition, hier, à Québec.
Photo: Agence Reuters Mathieu Bélanger Jean Charest a dû se défendre contre les attaques de l’opposition, hier, à Québec.

Québec — Secoué par les allégations de son ancien ministre de la Justice Marc Bellemare, le premier ministre Jean Charest a annoncé, hier, la tenue d'une commission d'enquête publique dont le mandat se bornera à vérifier le processus de nomination des juges. Les pratiques douteuses de financement du Parti libéral du Québec, qu'a dénoncées l'ancien ministre, ne feront pas l'objet de l'enquête.

«Je ne peux pas accepter que ma réputation soit entachée de cette façon. Je ne peux pas accepter non plus qu'un ex-ministre de la Justice jette des doutes sur l'intégrité du processus de nomination des juges», a déclaré le premier ministre au cours d'une conférence de presse.

Lundi, Marc Bellemare a soutenu avoir subi des pressions de la part d'importants collecteurs de fonds du PLQ pour qu'il recommande de nommer juges des personnes proches des libéraux. Franco Fava, un entrepreneur en construction à la retraite, aurait été de ceux qui ont exercé ces pressions. M. Bellemare a affirmé s'être plaint de ce «trafic d'influence» auprès du premier ministre, qui n'en aurait pas fait de cas. L'ancien ministre, qui a été titulaire de la Justice pendant un an en 2003-2004, a également indiqué qu'il avait été témoin d'échanges d'importantes sommes d'argent qui devaient servir au financement du parti.

Hier, Radio-Canada révélait qu'une nouvelle source «gravitant depuis très longtemps autour du monde du travail et de l'appareil gouvernemental» avait corroboré les dires de M. Bellemare sur le financement du PLQ et sur le trafic d'influence visant la nomination des juges.

L'opposition se déchaîne

Les partis d'opposition se sont déchaînés, hier, à l'Assemblée nationale; toute la période de questions et tous les points de presse ont porté sur les allégations de l'ancien ministre libéral.

La chef du Parti québécois, Pauline Marois, a traité Jean Charest de «maître de la diversion»; cette commission d'enquête dont le mandat est étriqué ne saurait remplacer une commission d'enquête sur l'industrie de la construction et ses liens avec le financement du PLQ.

Jean Charest est à la fois «juge et partie» eu égard à cette enquête sur la nomination des juges, a souligné Mme Marois. «Le premier ministre est au coeur de ces allégations», a affirmé la député de Joliette et porte-parole en matière de justice, Véronique Hivon.

Pour le chef de l'Action démocratique du Québec, Gérard Deltell, «le coeur du problème», c'est l'influence qu'ont les collecteurs de fonds libéraux «sur l'exercice du pouvoir, tant exécutif, législatif que judiciaire».

Pauline Marois a proposé que le juge à la retraite John Gomery et le vérificateur général Renaud Lachance définissent le mandat de la commission. Hier, le leader parlementaire du gouvernement, Jacques Dupuis, a attaqué l'intégrité du juge Gomery, rappelant que la Cour fédérale l'avait blâmé pour avoir parlé du «spectacle» de la commission sur le scandale des commandites. Soulignons que M. Gomery, qui est présentement président du Conseil de presse, a appuyé Québec solidaire aux dernières élections, un parti pour lequel sa fille se présentait.

Le nom de Pierre Marc Johnson a circulé hier. «Je n'ai rien contre Pierre Marc Johnson», a dit Pauline Marois.

Mise en demeure

Parallèlement à la tenue de cette commission d'enquête, Jean Charest a confirmé qu'il enverra sous peu une mise en demeure à Marc Bellemare le sommant de se rétracter, à défaut de quoi il intentera des poursuites. Le premier ministre a continué à nier que M. Bellemare lui a fait part de pressions partisanes qu'il aurait subies. «Je n'ai pas de souvenir de controverses [touchant] les nominations qui ont été faites par M. Bellemare. Je n'ai pas souvenir de désaccords, de longues discussions. Quand il dit qu'il y aurait eu des pressions, je ne sais pas de quoi il parle», a dit M. Charest.

Le premier ministre a défendu le mode de sélection des juges, un processus «crédible», selon lui, où un comité formé de trois membres représentant la magistrature, le Barreau et le public établit une liste de candidats qualifiés à partir de laquelle le ministre fait ses recommandations au Conseil des ministres, l'instance qui se charge de la nomination des juges.

De son côté, le ministre de la Justice, Kathleen Weil, présume des conclusions de la commission. Ce mode de nomination fait l'envie des autres provinces, a-t-elle soutenu. «Je ne pense pas qu'il puisse être amélioré.»

Des juges péquistes

Quand on fait remarquer au premier ministre qu'il est de notoriété dans les milieux juridiques que les avocats d'allégeance libérale ont de meilleures chances que d'autres d'être nommés juges quand un gouvernement libéral est au pouvoir, Jean Charest réplique que son gouvernement a nommé juges des péquistes, «peut-être même des adéquistes» et des gens qui n'ont pas d'allégeance politique.

Or connaître quelqu'un de haut placé ne nuit certainement pas. Rappelons qu'en 2005, le premier ministre avait commis un impair en annonçant lui-même à un avocat de Sherbrooke qu'il connaissait, Claude Leblond, sa nomination comme juge. Ce juge de la Cour du Québec est diplômé de l'Université de Sherbrooke, tout comme Jean Charest.

Sur un ton plus émotif, Jean Charest a parlé de ses 25 ans de vie politique pendant lesquelles il a été la cible de critiques. «La vie politique, c'est dur, c'est très dur», a-t-il dit. «On est vulnérable», s'est-il même épanché. Mais ce serait une erreur d'alimenter la longue liste de gens qui ont annoncé son départ de la politique, a-t-il prévenu. «J'en ai vu d'autres. Et ce n'est pas la première fois que les journalistes disent: "Ah ! non, ça va mal, pour moi il va partir".»

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63 commentaires
  • Jean-François Trottier - Inscrit 14 avril 2010 01 h 52

    Anecdote rigolote

    Alors qu'il était ministre conservateur, Jean Charest a déjà été suspendu parce qu'il avait tenté d'influencer un juge en pleine cour. Erreur de jeunesse ou coup de pratique?

  • Gilles Bousquet - Inscrit 14 avril 2010 03 h 32

    M. Charest va mal passer dans l'histoire

    Le PLQ est un parti de profiteurs qui vogue aux sondages, aux petits amis, aux PPP, à la caisse électorale bien garnie, aux multiples reculs, bien à genoux devant le fédéral.

    M. Charest jouit de son passeport canadien auquel il « tant » tient en laissant angliciser Montréal et Brossard avec beaucoup d’immigration, mal intégrée, Misère.

  • Normand Carrier - Inscrit 14 avril 2010 06 h 15

    Qui Jean Charest croit-il tromper ?

    En 24 heures , cet homme que personne ne croit met sur pied une commission d'enquête alors qu'il nous donne toutes les excuses pour nous expliquer qu'une commission d'enquête dans la construction est longue a mettre sur pied ! Cette fois il bouge rapidement pour instituer une enquête sur le processus de nomination des juges que personne ne remet en cause car depuis que le gouvernement du P.Q. sous Marc-André Bédard en 1976 , ce processus nominatif fonctionne très bien ......Selon l'ancien ministre de la justice Marc Bellemare , les problèmes surgissent lorsque le ministre de la justice a les cinq noms des candidats juges et que les collecteurs de fonds du PLQ font des pressions pour voir leur poulain de la bonne couleur , nommer juge .....Comment expliquer que ces <bagmen> aient en main la liste de ces noms en même temps que le ministre de la justice ?
    L'ancien ministre de la justice , durant cinq ans , Paul Bégin affirmait qu'il était le seul a nommer les juges et qu'il en a nommé plus de 80 . Comment expliquer que les ministres libéraux s'évertuaient a expliquer que c'est le conseil des ministres qui nomment les juges alors qu'il ne devraient qu'entériner la décision du ministre de la justice ?
    Cette commission d'enquête devrait porter sur le financement du PLQ et de l'influence des bailleurs de fonds du PLQ sur les nominations des juges et de l'attributions des contrats de construction ! Jean Charest nous trompe encore une fois avec cette commission d'enquête bidon sur le mauvais prétexte pour mettre le couvert sur la marmite et faire taire les citoyens .... Mais cela ne réussira pas et les contribuables vont continuer a exiger une vraie enquête sur les vrais problèmes de collusion et de corruption dans la construction et les garderies .......Encore une fois Jean Charest essaie de nous manipuler mais les contribuables ne le croient plus et sa crédibilité est nulle .........

  • jacques noel - Inscrit 14 avril 2010 06 h 43

    Remember Gomery?

    L'une des plus grosses révélations de la Commission Gomery a été celle de Corbeil (le plus sympathique de la gang, le seul Libéral qui a fait de la prison), la découverte de ce mystérieux comité de Libéraux qui recommanderait la nomination de juges. Là, on visait haut fort. Voici ce que disait la nouvelle de Radio-Canada

    http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/nou

    Un réseau libéral contrôlerait tout

    L'ancien directeur de la section québécoise du Parti libéral du Canada, Benoît Corbeil, affirme qu'un réseau de libéraux influents contrôle la nomination des juges et l'octroi des contrats et des subventions.
    Dans une entrevue à Radio-Canada, Benoît Corbeil soutient que c'est ce réseau qui a vraiment la main haute sur tout le financement du parti. Ceux qui en font partie, dit-il, savent tout et contrôlent tout.

    (....) Benoît Corbeil soutient que lors de l'élection de 2000, une vingtaine d'avocats montréalais des grands cabinets sont allés travailler bénévolement au quartier général libéral. Selon M. Corbeil, ils faisaient cela dans l'espoir d'obtenir une nomination.
    Il ajoute qu'en effet, certains d'entre eux ont plus tard été nommés juges.

    Il affirme que cette pratique s'étendait aussi aux comptables, aux publicitaires et aux ingénieurs à la recherche de contrats.
    Et c'est dans ce terreau fertile que ce réseau va chercher le véritable financement du parti.
    « Régulièrement il y avait un déjeuner privé. J'ai déjà entendu, à 1000 $ le couvert dans des grands bureaux d'avocats à Montréal, on invitait un ministre discuter des péréquations, discuter de déséquilibre fiscal », affirme M. Corbeil.

    Un moyen parmi d'autres qui, selon lui, permet au réseau de réunir trois ou quatre millions de dollars par année. Assez pour mener toutes les guerres qu'il choisit de livrer.
    Amer et certain d'avoir été trahi par son parti, Benoît Corbeil jette maintenant un oeil froid sur le référendum de 1995.
    En particulier sur certaines manoeuvres des libéraux fédéraux, comme la grande manifestation de Montréal, tenue la veille du scrutin.
    Selon lui, la loi électorale au Québec a été violée, voire bafouée.
    « C'est clair que l'argent a joué un rôle, je dirais pas majeur mais essentiel, dans ce référendum-là , affirme-t-il. En conclusion, M. Corbeil dit ne pas être convaincu que, sans cet argent, le référendum aurait été gagné.»

    On a là, en 2005, tous les éléments du scandale qui frappe maintenant les Libéraux du Québec. Caisse électorale, avocats, juges, ingénieurs. Toujours le même pattern

  • Jean-Guy Dagenais - Inscrit 14 avril 2010 06 h 51

    IL VA PARTIR ?

    Lorsqu'on regardera la vie de Jean Charest un jour, qu'elles seront les observations qui ressortiront de sa vie politique. Sur quelles notes appréciera-t-on son comportement en tant qu'individu politique.
    Y aura-t-il des regrets indubitables de le voir quitter, Fera-t-on état de ses réalisations ou est-ce que son attitude face à sa conduite comme député, ministre, premier ministre, sera jugé à l'aune de ses erreurs.
    Comme la direction des affaires de l'état tant au Québec qu'à Ottawa est une activité terne et vide de contenu aujourd'hui, comme ils se ressemblent tous les deux. Charest et Harper vous souvenez-vous d'eux ?