L'ex-ministre Bellemare lance sa bombe

Québec — L'ancien ministre de la Justice Marc Bellemare a lâché sa bombe, développant les allégations «embarrassantes» qu'il évoquait depuis un mois. Mais Jean Charest entend dès aujourd'hui le mettre en demeure de se rétracter et de s'excuser.

Dans des entrevues accordées à Radio-Canada et à TVA, M. Bellemare a soutenu avoir été contraint, lorsqu'il faisait partie du gouvernement Charest en 2003-2004, de nommer à des postes de juges certaines personnes pour satisfaire des collecteurs influents du Parti libéral du Québec. Au moins un de ceux-ci évoluait dans le domaine de la construction, a-t-il précisé.

M. Bellemare soutient avoir dénoncé en vain au premier ministre Charest ce mode de nomination sous influence. «Je m'en suis plaint à l'automne 2003 comme au printemps 2004 [...] en disant: "Je me demandais qui nommait les juges. C'était le ministre de la Justice ou c'était tel ou tel qui avait collecté significativement des fonds pour le parti qui avait à prendre la décision?" Je m'en plaignais, mais ça ne changeait pas, parce qu'il fallait agir dans ce sens-là», a relaté l'ancien ministre. Le gouvernement du Québec nomme les juges de la Cour du Québec et des tribunaux administratifs.

M. Bellemare affirme que les collecteurs de fonds du parti «ne se gênaient pas pour solliciter des nominations de ma part à l'époque, en 2003 et en 2004, en tenant compte du fait qu'il y avait des retours d'ascenseurs qui étaient exigés, qu'il fallait "placer notre monde", comme on disait à l'époque». Les collecteurs de fonds du PLQ auraient aussi, aux dires de M. Bellemare, empêché la réforme des tribunaux administratifs qu'il avait entamée. «On sentait qu'il y avait un veto financier sur certains projets de loi.»

Ces dernières semaines, Jean Charest a mis au défi son ancien collègue de révéler ce qu'il savait, affirmant que M. Bellemare ne l'avait jamais informé de quelque irrégularité que ce soit. Ce qui a conduit ce dernier à déclarer que le premier ministre «ment comme il respire». Dans une interview accordée au Devoir, le 26 mars, Jean Charest avait toutefois nuancé ses propos en ces termes: «Je n'ai pas une mémoire parfaite, je suis comme vous. Avec le temps. Les affaires d'il y a cinq, dix ou quinze ans, évidemment...»

Échanges d'argent comptant

D'ailleurs, aux allégations de trafic d'influence, M. Bellemare a ajouté, dans son entrevue à Radio-Canada, des fracassants récits sur le «financement douteux» du PLQ. À deux reprises, l'avocat aurait par exemple été témoin d'échanges de «sommes substantielles» en argent comptant. Ces échanges de billets auraient eu lieu dans un lieu public et à la permanence du Parti libéral.

Du reste, Le Devoir a rencontré de façon fortuite M. Bellemare hier matin dans le train Québec-Montréal. L'avocat a alors indiqué que dès «cette semaine», il entend contester en Cour supérieure l'assignation à comparaître que lui a fait parvenir fin mars le directeur général des élections. «Moi, je ne parle pas au DGE», a-t-il tranché, soutenant que ce dernier jouait le jeu du premier ministre dans ce dossier. À Radio-Canada, il a ajouté ce qui suit: «Le premier ministre qui, en Chambre, décide que je devrais aller m'adresser au DGE et 30 minutes plus tard, le téléphone sonne au bureau pour que j'aille rencontrer le DGE. J'ai trouvé que ça manquait d'indépendance et d'impartialité. Je trouvais que le DGE agissait comme un homme de main du premier ministre, et ça m'agace.»

Le DGE avait convoqué l'ancien politicien le 26 mars à 10h à ses bureaux. Mais la veille, «monsieur Bellemare et son avocat ont demandé un délai» au DGE. Le service juridique de ce dernier a jugé la demande raisonnable et lui a accordé, a précisé le service de communication du DGE hier. «Une nouvelle assignation lui a été remise par huissier pour le 22 avril prochain.»

Le 22 mars, M. Bellemare avait toutefois dit qu'il accepterait, comme le souhaitaient les partis d'opposition, de témoigner au Parlement, devant la Commission de l'administration publique. Le gouvernement a empêché qu'un tel scénario se produise en s'opposant à une motion déposée par le PQ, l'ADQ et QS.

Poursuivre Bellemare?

Les allégations de l'ancien ministre libéral avaient été niées en bloc par la vice-première ministre, Nathalie Normandeau, avant que Jean Charest, en déplacement aux États-Unis, fasse savoir son intention de mettre en demeure son ancien ministre de se rétracter. «Si j'étais premier ministre du Québec, je poursuivrais M. Bellemare. Nous allons assumer toutes nos responsabilités parce qu'on ne peut pas permettre à M. Bellemare d'affirmer des choses qui sont fausses qui ne correspondent ni à la vérité, ni à la réalité.» En vertu de la Loi électorale, il est interdit aux entreprises de contribuer à la caisse des partis politiques. Mme Normandeau a soutenu que le PLQ s'était toujours conformé aux règles. «On n'a pas d'informations qui nous laissent croire qu'il y a du financement illégal qui s'est fait au Parti libéral du Québec», a-t-elle certifié.

Demande de démission

Du côté des partis d'opposition, on s'indignait hier soir. Par courriel, le chef de l'ADQ, Gérard Deltell, a réagi en ces termes: «Le premier ministre n'a plus le choix: il doit absolument demander à Marc Bellemare de se présenter en commission parlementaire. Il faut absolument aller au fond des choses. C'est l'institution du premier ministre et celle des juges qui sont entachées. Jean Charest ne peut plus se cacher!»

La présidente de Québec solidaire, Françoise David, dans un communiqué, a soutenu que si les allégations de M. Bellemare s'avéraient fondées, «M. Charest et son gouvernement n'auront d'autre choix que de démissionner et de se soumettre au jugement du peuple en déclenchant des élections». L'unique député de QS, Amir Khadir, a déploré le fait que le gouvernement ait «systématiquement refusé», dans les derniers mois, de «faire la lumière sur les nombreuses allégations». Cela démontre selon lui l'urgence de tenir une commission d'enquête élargie. «Tout semble démontrer que le gouvernement est sous influence», a commenté le député de Mercier, réclamant que M. Bellemare commence par témoigner le plus rapidement possible devant une commission parlementaire.

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Avec La Presse canadienne

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